Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Les sophismes de Sarkozy

Le discours sur le drame de l'Afrique, à fort relent de leçon de morale, que Sarkozy a servi à notre à jeunesse à l'Ucad II, a démontré une fois de plus son redoutable talent d'orateur et de manieur des concepts. Nous ne dénions à personne le droit légitime d'avoir sa propre lecture du drame que vivent l'Afrique et les Africains. Mais nous restons sceptiques, voire sur nos gardes lorsqu'il s'agit d'une leçon de morale émanant d'une personnalité qui préside aux destinées d'une nation qui n'est pas étrangère à ce drame.

Surtout, lorsque ce discours est truffé de sophismes dont la fonction est de tout dire sauf la vérité, tout en donnant l'impression de l'avoir dit dans tout son éclat. Les sophistes grecs usaient à merveille de ce verbiage et exerçaient de ce fait une forte fascination contre tout le beau monde qui les écoutait avec passion et qui était incapable de déceler que derrière la magie du discours, se cachaient des contrevérités savamment dissimulées. Ce, jusqu'au jour où Socrate mit à nu, au grand jour, l'inconsistance de leur discours. C'est pourquoi Socrate devait nécessairement mourir pour que vive le sophisme !

C'est dire qu'il a fallu tuer en nous une certaine conscience de nous-même pour que puisse prospérer le discours que nous a servi Sarko. Tenez-vous bien !

M. Sarkozy se glorifie de l"amitié sincère' entre la France et le Sénégal.

Nous lui concédons cette civilité digne de la diplomatie pour autant que cela reste confiné dans les limites de la 'civilité'. Nous n'irons pas jusqu'à accepter que, dans la réalité, une amitié ait jamais existé entre la France et le Sénégal. Son prédécesseur De Gaulle l'a dit fort heureusement avant toute objection de notre part : 'Les Etats n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts'. De Gaulle n'a rien théorisé sur ce plan, il n'a fait que formuler de fort belle manière une dimension de l'impérialisme que les Occidentaux avaient fini d'expérimenter dans toutes ses facettes et dont ils ne comptaient plus se départir une fois que tous les atouts étaient de leur côté pour défendre leurs propres intérêts sans éthique ni morale.

M. Sarkozy nous dit gaillardement qu'il 'n'est pas venu effacer un passé, car le passé ne s'efface pas', une manière de nous faire croire que l'esclavage et la colonisation sont dans le passé de l'Afrique. Nous sommes désolés de dire à Sarkozy que l'Afrique n'a pas encore d'histoire pour 'pleurnicher' sur son histoire. L'Afrique n'a qu'un présent dont il a maille à se départir. Son présent, c'est la traite négrière qu'elle vit toujours avec vos systèmes d'exploitation et votre système de créance qui anéantissent quotidiennement tout le labeur consenti par ses dignes fils pour sortir le continent de sa longue torpeur. Son présent, c'est cette colonisation réincarnée dans sa forme la plus pernicieuse qu'est la néocolonisation, qui fait de nos dirigeants vos valets et de nos peuples vos éternels serviteurs. Non, M. Sarkozy, l'Afrique n'a pas un passé à effacer, mais un présent à dépasser.

Nous assumons pleinement notre part de responsabilité dans le drame que nous vivons. Mais ayez le courage d'assumer le vôtre. Ayez le courage de le dire avec 'la franchise et la sincérité que l'on doit à des amis' : votre développement est passé par un appauvrissement constant de notre continent, votre bonheur ne s'est réalisé que sur le malheur de nos peuples. Ce n'est point nous déduire de notre responsabilité que d'affirmer ce fait constant durant le long cheminement entre l'Afrique et l'Occident.

L'homme africain n'est pas celui que votre littérature raciste a pondu - et qu'il vous plaît de répéter - qui décrit son existence comme un perpétuel recommencent, incapable de progrès. Il n'est point 'tourné vers le passé' ni prisonnier 'ni mythe de ses origines'. L'homme africain est celui qui a raté tous les grands rendez-vous de l'histoire malgré lui, alors que tout l'y prédestinait au même titre que les autres peuples de la terre. L'homme africain est celui qui traîne son présent alors que vous travaillez constamment à l'y maintenir. Vous avez balkanisé son continent et travaillé pour votre union. Vous soutenez ses dictateurs d'un autre âge, tout en approfondissant la démocratie et la liberté dans vos continents. Bref, vous perpétuez autant que faire se peut le destin d'une Afrique éternellement dominée par l'Occident.

Non, M. Sarkozy, le défi de l'Afrique n'est point comme vous le dites d'être 'fidèle à elle-même'. Son défi, c'est de dépasser son éternel présent, c'est sa libération du joug de l'Occident. Car c'est en ce moment seulement qu'elle saura formuler souverainement son devenir, réaliser consciemment son destin et lire sereinement son histoire loin des sophismes.


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