Le Messager (Douala)

Niger: L'affaire Areva

Ambroise Ebonda

9 Août 2007


Une compagnie française accusée d'entretenir la rébellion. Pour garder le contrôle de l'exploitation de l'uranium.

Le Niger qui passe pour être un des pays les plus pauvres d'Afrique, et donc du monde, est en proie depuis le mois de février à une rébellion régionaliste touarègue menée par le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ). Le MNJ se présente comme le défenseur de la cause des nomades touaregs, qui seraient persécutés par les gouvernements " sudistes " qui se succèdent à Niamey.

Ce qui est loin d'être partagé par le gouvernement du président Mamadou Tandja. " Certains actes, comme la pose des mines par ces groupes armés, n'ont en réalité rien d'une stratégie défensive, mais s'inscrivent plutôt dans la logique de leurs commanditaires visant à empêcher les recherches et l'exploitation de nos ressources minières ", s'insurge le président Tandja qui se trouve être un ancien colonel de l'armée nigérienne.

Mamadou Tandja parle de " conspiration " et accuse les rebelles du MNJ d'être instrumentalisés par des mains étrangères. " l' Etat ne cédera ni aux pressions, ni au chantage, encore moins aux agissements de quelques citoyens hors la loi et objets de manipulations évidentes ", lâche le président nigérien.

Qui donc serait derrière les rebelles du MNJ pour faire chanter ou faire pression sur l'Etat nigérien ? A mots couverts, les autorités de Niamey accusent la Libye voisine. Le pays de Mouammar Kadhafi est accusé de vouloir mettre la main sur les richesses minières dont regorge le sous-sol nigérien. Le ministre libyen des Affaires étrangères n'a-t-il pas récemment fait parvenir à son homologue de Niamey, une lettre à travers laquelle la Libye revendique une vaste partie du Nord-est nigérien, couvrant près de 30 000 km2 et riche en uranium, et dit-on, en pétrole ? Beaucoup plus ouvertement encore, le gouvernement nigérien accuse la compagnie française Areva de soutenir la rébellion du MNJ. Le ministre nigérien chargé de l'Intérieur a même signé le 25 juillet, un arrêté expulsant du pays, Dominique Pin, directeur général de Areva - ancien n°2 de l'ambassade de France à Abidjan au début de la crise ivoirienne en septembre 2002 - . Cette expulsion arrivait d'ailleurs après celle de Gérard Denamur, l'expert en sécurité de Areva au Niger, et la suspension sur le territoire nigérien de la diffusion de Radio France Internationale, accusée de couverture partiale des événements du Nord du Niger.

Chasse gardée

Le groupe français Areva, n°1 mondial du nucléaire civil exploite l'uranium depuis 40 ans au Niger, 3e producteur mondial de ce minerai. Une exploitation qui défie toutes les règles du marché. Areva, deuxième employeur au Niger, juste après l'Etat, achète au Niger le kilogramme d'uranium à 27 300 Fcfa, largement en dessous des prix du marché international qui se situent à 122 000 Fcfa le kilogramme. Ce véritable marché de dupes remonte à "l'indépendance" octroyée au Niger par la France. Les accords de défense passés par la France en 1961 avec un certain nombre de pays d'Afrique de l'Ouest, dont le Niger et la Côte-d'Ivoire, prévoient en effet que l'ancienne puissance coloniale garantit aux régimes de ces pays, la sécurité et la stabilité, en échange, ces pays réservent à la primauté sur leurs ressources minières dont elles ne peuvent disposer librement qu'autant que la France n'en a pas besoin. L'uranium nigérien qui fait les bonnes affaires de la France est une survivance de ce pacte colonial qui concernerait aussi les gros gisements de pétrole dont regorgerait le sous-sol nigérien, au vu des documents cartographiques de compagnies pétrolières occidentales.

Sauf que l'exemple de la résistance ivoirienne commence à faire tâche d'huile dans la sous - région et le Niger qui n'a pas, depuis 40 ans, tiré grand profit de l'exploitation d'un minerais aussi précieux, pense sérieusement à s'émanciper de l'oppressante tutelle de la France sur ses ressources minières. " Comme tout Etat souverain, le notre entend exercer son droit légitime et inaliénable à disposer de ses propres ressources et à les mettre en valeur avec les partenaires intéressés ", explique le président Mamadou Tandja. Profitant de la récente remontée des cours de l'uranium, qui s'étaient effondrées dans les années 80, et surtout de la décision de la Chine de développer le nucléaire civil, le Niger a choisi de diversifier l'exploitation de son uranium. Les autorités de Niamey ont par conséquent délivré plusieurs permis de recherche et d'exploitation d'uranium à des compagnies chinoises et canadiennes. Mettant ainsi de fait fin à la chasse gardée de la France. Ce qui n'est pas du tout du goût des Français. Les Français auraient-ils alors suscité avec Areva, la rébellion du MNJ pour faire pression sur le gouvernement nigérien, dans l'espoir de conserver leur monopole ? Le Niger l'affirme pratiquement.

Négociations

L'affaire est pour le moins embarrassante pour la France. Elle est de nature à confirmer les accusations généralement dirigées contre la France, qui susciterait des rébellions en Afrique francophone, partout où la préservation de ses intérêts l'exige. Maintenant que l'affaire est publique, la France ne sait plus comment garder la haute main sur l'exploitation de l'uranium nigérien. Or, elle a énormément besoin de cet uranium, comme du centrafricain, pour continuer à produire l'énergie qui lui permet d'éclairer les villes françaises. L'affaire est donc hautement délicate et stratégique.

Le président français Nicolas Sarkozy qui pérorait pendant la campagne présidentielle française que la France n'a pas besoin de l'Afrique, est très vite rattrapé par la réalité qui n'a jamais échappé à ses prédécesseurs. Et, on peut comprendre qu'il ait choisi de calmer le jeu et de faire profil bas. Il vient de dépêcher à Niamey son ministre de la Coopération, Jean-Marie Bockel, pour discuter avec les autorités nigériennes.

Au terme de cette visite, le groupe Areva s'est engagé à relever le prix du kilogramme d'uranium qui passera jusqu'au 31 décembre 2007, de 27 300 à 40 000 Fcfa, avec effet rétroactif au 1er janvier 2007. Areva paiera en outre un acompte de 15 milliards de Fcfa à l'Etat nigérien, sur les dividendes qu'il attend et lui livrera 300 tonnes d'uranium que l'Etat nigérien se chargera de vendre directement sur le marché international. Mais, on le voit, cette offre française est encore loin des standards du marché. Areva et la France vont devoir se remuer face à la libre concurrence.

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