Ibrahiman Sakande
16 Août 2007
Cette expression peu française, le "souffler-mordre", traduit en nos langues, ce qu'il arrive à la souris de faire au dormeur quand celui-ci se trouve dans l'intimité la plus profonde de Morphée.
Tandis que le savant et égyptologue africain, Cheick Anta Diop, n'a eu droit à aucune citation (...)...
...Sarkozy se plaît à citer Senghor à l'endroit où il s'est trompé ! Ce qui signifie qu'ils se trompent tous deux...
L'autre jour, c'est un exemple, notre ami El-Ali s'est rendu à Gorée - Ah ! Gorée, cette porte fatale de l'Afrique jouxtant Dakar !- et, la nuit venue, un sommeil de plomb lui vola tous ses sens. Une souris s'approcha de lui, souffla sur un premier orteil et le mordit. Ça marche, puisque notre ami dormait comme un enfant noir, c'est-à-dire comme une souche. Un deuxième orteil, El-Ali ne bougea pas. Et la fête commença : va que je te souffle dessus et que je te morde et que je te ronge ! Tant et si bien que El-Ali regagna le Faso avec, seulement, le gros orteil gauche.
Que l'on nous prête donc l'expression (le souffler-mordre) et non le fait (les orteils rongés) pour apprécier l'allocution de Sarkozy prononcée à l'Université Cheick-Anta-Diop de Dakar, le 26 juillet 2007.
D'un téléchargement à l'autre, le discours du président français nous est parvenu en 13 pages et 80 paragraphes. Pour envoûter l'Afrique, l'orateur y adopte le ton incantatoire propre aux rituels magiciques.
"J'aime l'Afrique ! " Le plus important, à notre sens, ce n'est pas que Sarkozy ait dit cela : parce que les négriers aussi aimaient l'Afrique, tout comme le bûcheron adore le bois mort. Le plus important, c'est que Sarkozy ait invité les Africains à entrer dans l'histoire présente. "Le drame de l'Afrique", dit-il, "c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.
Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès." Sans doute, cette représentation d'un ordre harmonieux et immobile, producteur de sens et de valeurs, n'est pas propre aux Africains. L'Europe de l'Ordo missae et même des grandes épopées coloniales se représentaient aussi un certain monde prédonné au nom duquel il fallait remodeler idéologiquement les peuples conquis. Il n'empêche, c'est l'Afrique qui tarde à sortir de ses mythes et légendes, c'est l'Afrique qui refuse d'écrire et de raconter des mondes inédits. C'est dans ce sens que nous avons déjà proposé, dans cette rubrique même, de brûler la négritude, cette poétique de la souffrance qui gronde, mais n'éclate jamais. Nous sommes donc de ceux qui accueillent le propos de Sarkozy avec le défi qu'il suppose : " Vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur. " (Dixit).
Merci à Nicolas Sarkozy de nous rappeler que l'attachement à la pureté est ce qui rend les peuples vendables et achetables dans l'histoire (...).
"J'aime l'Afrique !". Le plus important, ce n'est pas que Sarkozy ait dit cela : parce que les négriers aussi aimaient l'Afrique, tout comme le bûcheron adore le bois mort. Le plus important, c'est que Sarkozy ait invité les Africains à entrer dans l'histoire présente...
Pour relever le défi, l'orateur donne ce conseil d'une suprême importance aux jeunes d'Afrique : " Ne cédez pas, leur dit-il, à la tentation de la pureté parce qu'elle est une maladie, une maladie de l'intelligence et qui est ce qu'il y a de plus dangereux au monde [...] La pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fanatisme qui conduit au fanatisme. " Celui qui ne veut pas s'encombrer de casuistique comprend que le développement et l'histoire modernes n'ont pas de comptes à rendre à la morale. C'est la science amorale et la politique immorale qui conduisent le monde. Et elles le conduisent comme un soldat conduit un char d'assaut pour tuer les résistants et dominer les survivants.
Sans doute, la notion et la pratique du développement ne sont pas dénuées d'éthique. Mais l'Occident s'en tient, aujourd'hui, à une éthique de responsabilité et creuse en cela l'écart avec l'Afrique et tous ceux qui s'attachent encore à l'éthique de conviction. Pour ce qui est des intérêts occidentaux, l'Occident n'a reculé devant aucune horreur, cette horreur fût-elle, de ses mains, administrée contre lui-même. Voici ce que W. Shakespeare écrit dans ses Å'uvres complètes : " De 1791 à 1814, la France seule, luttant contre l'Europe coalisée par l'Angleterre, la France contrainte et forcée, a dépensé en boucherie pour la gloire militaire et aussi, ajoutons-le, pour la défense du territoire, cinq millions d'hommes, c'est-à-dire six cents hommes par jour. L'Europe, en y comprenant le chiffre de la France, a dépensé seize millions six cent mille hommes, c'est-à-dire deux mille morts par jour pendant vingt-trois ans".
Des gens qui sont capables de se faire cela entre cousins, d'organiser même la "guerre de cent ans", faut-il leur demander de réparer des torts qu'ils ont causés à des macaques qu'ils ont écorchés en voulant les capturer ? Puisque l'orateur pense que " nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères " et que, par conséquent, il n'est pas " venu parler de repentance ", nous voulons le rassurer : nous sommes de ceux qui ne savent que faire d'une telle " repentance." Ce que l'Occident ne sait pas faire pour lui-même, regretter ses boucheries intra muros, qu'il ne le fasse pas pour nous. Sur cette terre des hommes, l'Occident a posé des actes que le respect dû à l'humanité devrait nous empêcher de rappeler, en poète inspiré, ou en politiste, voire en politique amusé.
Le silence a toujours été la pudeur des survivants. Personne, sur cette terre, n'est suffisamment homme pour excuser tant d'humiliations infligées à l'homme. Jusqu'à la création de l'humanité prochaine, l'Occident doit rester ce qu'il est : hautain, inflexible, debout et intraitable, avec le rocher de la honte sur la tête ! Pour que les gens de Tumbdu et de Yaango le voient, portant au front, les symboles absolus de l'inhumanité comme marques de son humanité.
Merci donc au président Sarkozy de nous rappeler que l'attachement à la pureté est ce qui rend les peuples vendables et achetables dans l'histoire et que l'éthique de conviction n'appartient qu'aux dinosauriens et aux stégocéphales. Que l'on nous permette, maintenant, de poser trois questions à l'orateur président Nicolas Sarkozy.
L'un des mots en odeur de sainteté dans l'allocution de Sarkozy, c'est celui d'ami et ses dérivés. A la quatrième ligne du discours, par exemple, ils reviennent jusqu'à quatre fois. Pour ce qui est d'aimer l'Afrique et les Africains, M. Sarkozy les aime donc: avec la langue, avec les mots et du fond du cÅ"ur. Pourtant, nous nous sommes laissé dire que "la France n'a pas d'amis, mais des intérêts. " D'où, notre première question : depuis quand donc, la France s'est-elle mise à avoir des amis pour être oublieuse de ses intérêts ?
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