Par M'bark CHBANI
22 Août 2007
interview
"J'étais subjuguée par le microphone"
Amina Ajana, plus connue sous le nom d'Amina Soussi, est une grande dame de la radio qui figure parmi les pionniers de Radio Tanger. Aujourd'hui à la retraite après une vie professionnelle bien remplie, elle était l'invitée d'honneur de la deuxième édition du Festival Tifaouine d'Ammelne (Tafraout) où on lui a rendu un vibrant hommage lors de la soirée de clôture.
Parlez-nous un peu de vos débuts à la radio.
J'ai commencé très jeune. Je pense que mes débuts ressemblaient à ceux des enfants de ma génération qui ont choisi ce domaine. J'étais donc élève à l'Institut Moulay El Mehdi de Tanger. Et dans le cadre des activités parascolaires, je faisais partie de la chorale de l'école. On interprétait des chants patriotiques qu'on présentait lors de fêtes nationales et religieuses. Nos enseignants, qui étaient des nationalistes, saisissaient toutes les opportunités pour imprégner les hautes valeurs nationales et éveiller le sens patriotique chez nos concitoyens à travers ces chants.
On nous emmenait aussi à la radio pour les enregistrer. J'ai enregistré des chansons à Radio Tanger, qui était à cette époque-là, une radio internationale. Les techniciens étrangers, qui y travaillaient avaient alors dit à mes enseignants: "Cette gamine a une voix faite pour la radio". J'avais à peine 7 ou 8 ans. Après cela, la direction de l'école m'a désignée comme chanteuse attitrée de la chorale et mes autres camarades composaient le choeur. Je lisais également les allocutions et les programmes à l'école à chaque occasion.
Quel était votre premier cachet ?
Un jour, on a eu besoin de quelqu'un pour passer un message publicitaire à la radio au profit d'une maison de vêtements pour enfants. Et on a demandé à l'école à ce que ce soit moi qui l'enregistre.
Qu'est-ce qui a précipité les choses pour vous ?
Je venais d'avoir 14 ans, et à la radio, on n'avait plus de présentatrice. On m'a donc demandé si je voulais bien la remplacer. Je dois vous préciser que la radio ne présentait en ce temps-là que des annonces publicitaires et des chansons dédicacées: "Raghabat al moustamiïne"... Et c'est comme ça que je suis rentrée à la radio.
Qu'est-ce qui a motivé votre choix à l'époque?
En 1956, j'avais déjà acquis une certaine expérience, mais ce n'est pas cela qui m'a poussé à rester à la radio, c'est surtout parce que j'étais subjuguée par cet objet métallique qu'on appelle microphone. Ce qui n'était pour moi qu'un simple jeu est devenu comme un repas que je dois prendre chaque jour. Bien sûr, ma famille n'avait pas accepté au début et il a fallu la persuader. Après avoir signé un contrat comme présentatrice, j'allais à l'école et je passais au studio pour présenter la mesure et puis je rentrais chez moi.
Petit à petit, on m'a appris à faire la coordination. Un jour, on m'a dit que la pub devrait être accompagnée de petites émissions enfantines et que je devais aussi donner des conseils aux mamans, etc. Ainsi je suis entrée de plain-pied dans le monde de la production . J'avis autour de moi des journalistes et techniciens étrangers très compétents. Bref, je venais de m'inscrire à une autre école donc à la radio.
Qu'avez-vous fait ensuite ?
Cela a duré jusqu'en 1958. Il avait à Radio Tanger trois services: en arabe, en français et en espagnol, et il y avait d'autres radios étrangères dans la ville du Détroit. Cette année-là, des compétences nationales avaient rejoint la radio: Il y avait Si El Khattabi et Si Benaïssa qui sont devenus plus tard des ministres , Khalid Mechbal, Karrouk, et le regretté El Mehdi Tazi. Ce sont ces gens-là qui allaient transformer la radio. Et je peux dire que c'est à ce moment-là que ma formation a vraiment commencé dans le domaine de l'information au sein de ce groupe en plus de ce que j'ai déjà appris auprès des étrangers qui ont constitué pour moi une vraie école. On copiait à peu près tout ce qu'on présentait dans les autres langues pour le présenter ensuite en langue arabe.
L'année 1958 a été en quelque sorte une année charnière. Que s'est-il passé après ?
La vraie production nationale avait alors commencé. En 1959, on a supprimé les radios locales qui étaient toutes des radios étrangères: Radio Tanger Internationale, Radio Afrique, Tanger-Afrique-Maghreb, Radio Tanger, Panamerica, Radio à Tétouan. Nous sommes tous allés à Rabat pour un an et nous sommes retournés à Tanger en 1960 après la création de Saout Al Maghrib (La voix du Maroc). Toute l'équipe qui composait le staff des autres radios a rejoint Radio Tanger qui a été rattachée à la radio nationale.
Durant votre longue carrière à Radio Tanger, quelles sont les émissions qui vous ont le plus marquée ?
J'ai produit et présenté un nombre incalculable d'émissions et de programmes. Mais les premières émissions devaient surtout servir à faire passer de la publicité. On n'avait pas l'impression de présenter quelque chose d'utile aux gens pour les servir mais seulement pour les pousser à acheter un produit. C'est-à-dire un travail qui ne servait que les intérêts de l'annonceur. Avec l'arrivée, en 1958, du groupe dont je vous ai parlé on a commencé à réfléchir et de nouvelles émissions pour améliorer les programmes, c'est-à-dire des émissions destinées aux auditeurs et sans publicité.
Le feuilleton radiophonique "Quayda Tamou" a été le premier du genre au Maroc ( il n'y avait que des pièces radiophoniques, mais pas de feuilletons). C'était un feuilleton que j'avais écrit, réalisé et dans lequel je tenais le premier rôle. Il a été présenté pendant le mois de Ramadan. C'était quelque chose de nouveau à l'époque et tout le monde le suivait. Il a augmenté la popularité de la Radio. Son succès était tel qu'il a précipité la suppression des radios étrangères à Tanger.
Mais il n'y avait pas que le feuilleton ?
Bien sûr que non. Quand on a rejoint Radio Tanger, j'ai commencé par présenter des émissions destinées aux femmes qu'on avait l'habitude de confier qu'aux femmes à la radio. J'ai tout d'abord refusé et je leur ai dit à la Radio: Pourquoi voulez-vous que ce soit toujours une femme qui fasse une émission pour la femme. La femme? c'est la société, la femme c'est l'homme, c'est le fils, c'est la fille, c'est la mère. Alors, pourquoi n'y aurait-il pas une émission qui s'adresse à toute la famille? J'ai donc produit "La revue de la famille". Elle évoquait des problèmes, présentait des conseils, des suggestions etc. Après cela , j'ai fait une émission enfantine qui a marqué mon parcours puisqu'elle s'appelait "Mama Amina". Elle a connu deux périodes distinctes: la première avec un succès très moyen.
J'avais à l'époque 17 ans, et les enfants étaient à peine plus jeunes que moi. Je n'étais ni mère, ni épouse. Et pourtant, je présentais des programmes comme "Mama Amina"et on m'appelait d'ailleurs "Mama Amina". J'étais très attachée à tous ces enfants que je considérais comme mes propres enfants. En effet, deux ans après, je suis devenue une épouse et une mère et j'ai revu cette émission. Je ne l'ai pas oubliée tout comme les enfants qui sont aujourd'hui des hommes et qui occupent des postes importants dans l'administration ou le privé. J'ai toujours gardé d'excellents rapports avec eux, des rapports d'une mère avec ses enfants.
Après il y a eu les deux émissions phares de Radio Tanger: "La anam" qui a le même âge que celui de Radio Tanger en nocturne et "Layalat al Qadr". Ils ont commencé avec le début des émissions de nuit. L'idée était déjà là , dans d'autres émissions . On la trouvait dans "le thé du matin" du temps de Si Errami lorsqu'on émettait le matin et pendant la nuit. L'idée de servir l'auditeur à travers l'information est venue "du Thé du matin", mais elle a été améliorée, et devenue une émission à part entière après le changement de la plage horaire. "La anam" a vu le jour la première et c'est à partir de cette émission qu'est sortie "Laylat al Qadr. "Ce sont là des souvenirs qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
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