Libération (Casablanca)

Maroc: Le chant de Sanaa au centre de débats

Ayoub Akil

22 Août 2007


Dans le cadre de la réalisation en cours du projet de l'UNESCO de préservation du chant de Sanaa, musique la plus classique du Yémen, nombreux sont les chercheurs qui s'interrogent sur la manière dont cette intervention affecte la musique elle-même sa pratique traditionnelle ainsi que sa perception dans la société.

"La valeur esthétique et sociale du répertoire est-elle renforcée aux yeux des musiciens, des connaisseurs, et surtout d'un public plus large et plus jeunes ? Au delà de la préservation et de la conservation enregistrement documentation est-il possible de faire revivre artificiellement selon les critères traditionnels une tradition musicale qui les a rejetés lors de son évolution naturelle, sous l'influence de facteurs extérieurs musique égyptienne de variété, etc ?», se demande Jean Lambert, maître de conférences au Musée de l'homme,directeur du Centre français d'études yéménites à Sanaa(Yémen), membre de l'UMR 8574 du CNRS, chargé de cours et directeur de travaux à l'Université de Paris X Nanterre et Ancien président de la SFE.

Ces interrogations semblent d'autant plus cruciales qu'elles concernent des éléments aussi importants que l'instrumentation, les techniques de jeu et le style.

Le chant de Sanâa ; quel destin au-delà d'une campagne internationale de préservation ? Telle est la question que se pose le plus souvent Jean Lambert. Et ce, après une année de travail sur la campagne précitée. S'agit-il d'une tradition en évolution ou en décadence ? Avant tout, il semble nécessaire de comprendre dans quelle phase de son histoire resitue actuellement le chant de Sanâa.

Dans ce sens, Jean Lambert estime qu'il faut rappeler que, jusqu'au milieu du XX ème siècle, Sanâa représentait une ville isolée dans une société rurale, non industrielle et de tradition orale.

En outre, la musique instrumentale avait été interdite en public et bannie pour des raisons religieuses. Ainsi les musiciens avaient développé des attitudes, à la fois élitistes et de repli sur soi, qui s'exprimaient notamment par le refus déjouer en public.

Or si, depuis, "la pratique de la musique s'est beaucoup démocratisée et libéralisée, les musiciens qui sont restés les plus proches de la tradition ont vieilli et ont conservé les réticences anciennes à la pratique en public. Pour cette raison, il est particulièrement difficile de les enregistrer.", explique-t-il.

D'autre part, le régionalisme demeure l'une des grandes difficultés sur lesquelles un tel projet achoppe. Ceci dit, dans le contexte nationaliste actuel, la mise en évidence de spécificités régionales paraît souvent suspecte parce qu'elle semble mettre en danger une unité nationale qui n'est pas si sûre d'elle-même qu'elle le paraît.

Or, "Le chant de Sanaa à la fois par sa dénomination et par son style notamment parle dialecte et sa poésie, est perçu par de nombreux yéménites comme une défense régionaliste et identitaire des hauts Plateaux , à majorité zaydite. Ainsi, sa spécificité est-elle fréquemment mise en doute, et à cet effet, les points communs qu'elles entretient avec d'autres traditions régionales sont volontiers.", ajoute-t-il.

Le fait que la Vieille ville de Sanaâ soit habitée par les anciennes élites fait que ce chant de Sanâa est facilement assimilé à un symbole de l'ancien régime imamite renversé parla révolution républicaine de 1962.

"C'est une situation assez paradoxale, puisque cette musique avait été interditepar l'imam Yahya 1920-1948 et par les religieux zaydites. Mais ce rejet a certainement contribué, à partir de1962, en assimilant le C.S à l'ancien régime, à l'abondon de ses deux instruments caractéristiques, le luth yéménite le plateau en cuivre, et l'adoption du luth égyptian et la darbûka, instrument arabe typiquement acculturé", nous rappelle-t-il. Et comme le disait un amateur de musique de la vielle ville de Sanaa : "La musique s'est républicanisée !". Il y a de grandes chances pour qu'une telle évolution en profondeur soit irréversible.

Un patrimoine immatériel à préserver

Une autre contrainte s'ajoute à la liste des problématiques qui s'opposent à l'évolution de cette musique. Il s'agit du flagrant manque de chercheurs.

Et si le Yémen dispose de quelques chercheurs en musicologie, en revanche, aucun n'a émergé du terroir de Sanna ni pour s'intéresser à cette musique même de l'extérieur.

A titre d'exemple, Jean Lambert évoque le coordinateur national, un musicologue de qualité, mais pas originaire de cette région, qui ne s'intéresse pas particulièrement à ce type de musique. Par ailleurs, comme la tradition ne s'est pas réellement interrompue, le grand public comme les acteurs musicienspoètes, compositeurs et même chercheurs, n'a pas vraiment conscience que des changements socio-économiques et culturels importants sont en cours. "Du fait même qu'ils vivent ces changements, ils les remarquent à peine!»,s'exclame-t-il.

Dans sa conception initiale, le projet de préservation de l'UNESCO comprend un volet transmission. Or, cet aspect pose des problèmes particulièrement difficiles à résoudre.

"Les musiciens n'ont pas continué à transmettre leur savoir-faire, car la combinaison des anciens interdits et de l'ouverture soudaine à l'extérieur à produit une coupure entre les générations. Manifestement, pour ce que nous voudrions transmettre, nous trouvons très peu d'étudiants qui soient intéressés.

Liens Pertinents

"Les quelques maîtres qui sont encore en vie ne sont pas vraiment motivés pour transmettre. Ils ont l'impression que le monde actuel et, en particulier la jeune génération, n'est pas digne de se voir transmettre ce trésor et qu'ils sont prêts à l'emporter dans la tombe dans un isolement hautain."

Ainsi, face aux difficiles questions politique, régionale, morale, face également à l'évolution rapide ou la décadence de la tradition le manque de chercheurs et la difficulté de transmettre une tradition moribonde, on comprend que cet inventaire rende Jean Lambert modérément optimiste quant à la préservation du chant de Sanâa.

"Grâce à l'aide de l'UNESCO, les membres du Projet travaillent cependant dans cette voie avec enthousiasme, en espérant transmettre malgré tout un peu de leur amour à cette esthétique.", conclut-il.

Be the first to Write a Comment!

Copyright © 2007 Libération. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.


SELECT
SELECT

Le top des actualités: Maroc

Ask Obama a Question