Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Renc'Art - Les enjeux du livre scolaire

Quel que soit l'angle sous lequel la question du livre scolaire est posée, de gros intérêts sont en jeu.

En tant que support didactique de base, l'absence du livre sur le marché fait planer le spectre d'une formation au rabais car à défaut d'être les seuls vrais pédagogues, les livres, à tout le moins, fournissent à ces derniers la substance principale dont la pédagogie en tant que art et science se nourrit. Du point de vue des contenus, il y a, au centre de la question du livre scolaire, des enjeux idéologiques cruciaux. Sur les esprits encore vierges des jeunes élèves, la substance des livres prend généralement comme un vaccin. Il est par conséquent de la plus grande importance de contrôler le contenu des livres auxquels ils s'abreuvent.

Mieux, ce contenu devrait nous être prescrit par nos valeurs culturelles et notre projet de société. Personne d'autre que nous n'a donc le pouvoir de l'écrire. Elle est bien passée l'époque de Mamadou et Bineta, petits ou devenus grands. Notre histoire telle qu'écrite par les autres contient des affirmations, des oblitérations de la vérité et des omissions fâcheuses. Si nous convenons de la nécessité d'en faire une narration qui nous soit propre, quoi de plus logique que la capacité de produire et de diffuser cette histoire nous échoit ? A la fois sur le plan épistémologique et sur le plan technique. Agir autrement serait abandonner sa cuisinière et ses recettes culinaires chez son voisin, avec le risque de se retrouver un jour avec des aliments qu'on n'a ni les moyens de transformer en mets ni de faire cuire.

Produit et diffusé à large échelle, le livre scolaire est un pactole. Un important flux de capitaux dont on est loin de soupçonner l'importance prend donc, à la fin de la saison des ventes qui va généralement d'août à novembre, la direction des maisons d'édition qui ont produit les livres inscrits aux programmes scolaires. Evidemment, plus on a de livres au programme plus le flux est important. Un reflux du pactole prend la direction des poches des auteurs sous la forme de droits d'auteurs. Le second reflux dont les éditeurs nationaux subissent le ressac draine les trésors du pactole que représente le livre scolaire vers les réseaux organisés de la piraterie et de la contrefaçon.

Chez nous aujourd'hui, la piraterie du livre scolaire prend de plus en plus la forme d'un crime organisé, à ciel ouvert. De nombreux libraires qui ont pignon sur rue dans nos grandes villes ont rejoint les rangs des contrefacteurs et des pirates ; ils mêlent allègrement, comme les faux monnayeurs, le vrai et le faux, le livre original dont ils commandent des quantités symboliques auprès des éditeurs et les livres contrefaits dont ils entretiennent les circuits de production clandestine. Ces libraires vendent généralement à des parents analphabètes ou distraits les livres piratés. Devant les rares librairies qui osent vendre les livres originaux sont postés des cerbères, officiellement présentés comme des vendeurs de livres de seconde main. S'étant renseignés au préalable sur les prix pratiqués à l'intérieur, ils les ramènent généralement à 20% moins cher mais pour servir des livres contrefaits. Si jadis les livres en quadrichromie et aux couvertures cartonnées étaient épargnés, aujourd'hui l'audace des contrefacteurs qui s'accroît en même temps que leurs bénéfices et l'impunité dont ils jouissent s'attaquent à tous les types de livres.

Les préjudices de la contrefaçon et de la piraterie des livres et des livres scolaires surtout sont incommensurables. Mû par l'appât du gain, les contrefacteurs utilisent généralement un matériau de qualité douteuse qui jure avec le confort de la lecture et met en péril la santé des élèves. Evidemment, auteurs et éditeurs pâtissent également de la contrefaçon des livres scolaires. Les premiers ont le paradoxal désagrément de voir leurs livres bonder les sacs des élèves, sans pouvoir en tirer profit. Quant aux éditeurs, ils perdent l'unique chance qu'ils ont, sous nos latitudes, de vendre un livre à plus de 1000 exemplaires. Chez nous en effet, tout apprentissage finit au sortir des salles de classes et des amphithéâtres des écoles et des facultés; on ne garde alors de la lecture que le souvenir amer d'un pensum.


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