Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Relève - La lutte cherche son terrain

Bertille M. Bikoun

7 Septembre 2007


Malgré un vivier naturel, la discipline tarde à prendre ses marques.

Ce jeudi 5 septembre 2007, 11 lutteurs s'entraînent au gymnase de l'Ecole militaire inter-armées (Emia) de Yaoundé. Ils préparent en ce moment le championnat du monde de la discipline qui se déroulera du 17 au 23 septembre prochain à Baku (Azerbaïdjan). Les quatre filles et six garçons travaillent sous le contrôle de l'entraîneur national adjoint M. Tchomo, communement appélé " Tcho Tcho ". Après la mise en condition physique, le programme prévoit une évaluation du travail effectué depuis deux semaines. Pour cela, ils effectuent des combats. "Il s'agit des assauts de deux minutes que nous corrigeons au fur et à mesure", déclare l'entraîneur national Clément Tsoungui Etoundi, en tenue civile, qui revient d'un rendez-vous manqué au ministère des Sports. Les filles entre elles. Puis les garçons entre eux. Elvis Nfounkeu et Calvin Penka Mba sont sur le tapis.

Dans sa défense, Nfounkeu, médaillé de bronze à Alger, bloque au sol en restant couché. L'entraîneur demande à Penka "de le balancer" au sol. De le retourner afin que son dos touche le tapis. En se recroquevillant sur lui, Nfoukeu donne l'occasion à Penka de le soulever, sans pour autant parvenir à envoyer son dos au sol. Penka Mba réussira tout de même à envoyer Nfoukeu hors de la surface de compétition. Ce qui lui permet de marquer un point. Et de gagner finalement le combat. L'entraîneur adjoint siffle la fin de la partie et invite les filles à affronter Calvin Penka Mba.

Surprises par cette décision de l'entraîneur national adjoint, les filles montent finalement sur le tapis. Visiblement impressionnées par les 74 kg de ce dernier, elles se défendent plus qu'elles n'attaquent. Pour sa part, Tchomo lance toujours des instructions en direction des filles lorsqu'elles effectuent maladroitement un geste ou lors d'un manquement. Le travail entre filles et garçons a pour objectif, d'après les entraîneurs, de permettre aux athlètes d'acquérir la mobilité, "surtout pour les filles qui pèsent trop. Les garçons, plus techniques et puissants, les amènent à travailler. Elles gagnent donc en condition physique également", déclare l'entraîneur national Clément Tsoungui.

A l'issue de cette séance d'entraînement, les lutteurs foncent vers leurs sacs. Ils se désaltèrent, enfilent des tenues civiles et prennent, chacun, sa direction. Contrairement aux précédents jours, ils ne réclament pas l'argent de taxi à leurs entraîneurs.

Initialement prévu le 16 août dernier, c'est finalement le 22 du même mois que le stage de la sélection nationale a débuté. Vingt cinq lutteurs avaient été convoqués : 10 filles et 15 garçons. Tous n'ont pas pu répondre à cette convocation. Notamment les athlètes des provinces, du Sud-Ouest (3) du Littoral (1) et de l'Extrême-Nord (1). Même si, du côté de l'encadrement technique, l'on affirme que c'est faute de moyens pour les héberger et les nourrir, que les athlètes n'ont pas pu effectuer le déplacement. Une situation qui, au fil du temps, créée des frustrations chez les athlètes et leurs encadreurs.

Expertise

En effet, aussi vieille que peut être la Fédération camerounaise de lutte, cette discipline est pourtant très discrète. C'est en général à l'occasion des grands regroupements sportifs que l'on entend parler des lutteurs. Pourtant, ce n'est pas faute d'athlètes talentueux. Puisque le Cameroun regorge d'un vivier naturel, notamment dans la partie septentrionale. "A Yaoundé, Douala, Bafoussam... c'est par plaisir que les jeunes pratiquent la lutte. C'est le goût de la force physique qui charrie cette envie de pratiquer la lutte. Ce qui n'est pas le cas pour les ressortissants du Grand Nord, où la lutte est une activité sportive naturelle car elle fait partie de leur culture", déclare Clément Tsoungui.

Avec un peu de moyens, le Cameroun pourrait rivaliser avec des pays maghrébins, où l'on apprend la lutte comme l'on apprend le judo ou le volley-ball. Ce n'est donc pas un hasard si, aujourd'hui, le Maghreb est devenu l'un des pôles de la discipline en Afrique. Car, comme le faisait remarquer un encadreur de l'équipe nationale du Sénégal durant les derniers Jeux africains à Alger : "si leur physique prédispose les ressortissants de l'Afrique noire à pratiquer la lutte, les Maghrébins, eux, ont un très bon niveau technique".

Ce qu'ont compris les dirigeants des associations nationales de certains pays comme le Nigeria, le Niger ou encore le Congo, foyer naturel de la lutte en Afrique. Et qui sont passés de la lutte traditionnelle à la lutte moderne (libre, gréco-romaine et africaine). Pour les derniers Jeux africains, les lutteurs nigérians avaient effectué quatre mois de stage au Canada. Les Nigériens s'étaient préparés à Cuba. Le Congo s'était, pour sa part, mis à l'école géorgienne. Ses lutteurs avaient travaillé en Géorgie. Au sortir de cette compétition, les résultats ont suivi.

Le Cameroun, pour sa part, avait bénéficié de l'expertise de Isaac Mpia, ancien champion d'Afrique et de... France. D'où le vÅ"u de Clément Tsoungui Etoundi de permettre le recyclage des entraîneurs, "afin que nous soyons au même niveau que ces grands pays, qui constituent le socle de l'élite mondiale".

En effet, à Alger entre les techniques acquises au pays et les enseignements de Isaac Mpia, consultant auprès de la Fédération internationale des luttes associées (Fila), les lutteurs camerounais n'étaient toujours pas parvenus à trouver la parfaite harmonie. Qu'à cela ne tienne, le Cameroun avait terminé à la 6ème place sur 26 pays. Sur les quatre médailles obtenues, deux ont été remportées par des lutteurs locaux et les deux autres par les pensionnaires du Centre international de Tunis : l'argent pour Laure Ali Anabel (72 kg) et le bronze pour Rebecca Muambo Ndolo (48 kg). Ces deux athlètes constituent aujourd'hui l'espoir de la lutte camerounaise. Tout autant que Honorine Mafeuguim (67 kg), Calvin Penka Mba, Elvis Nfoukeu (96kg), tous des athlètes locaux, et bien d'autres encore comme Romeo Djoumessi, le frère de Alain Djoumessi Tsafack, qui vivent à l'étranger.

Performances

Toutefois, les entraîneurs nationaux sont d'avis qu'il en existe de bien meilleurs, mais qui n'ont pas la chance d'être mis à l'épreuve, en raison de ce que les moyens financiers sont le premier adversaire de la fédération. Ce qui ne permet pas toujours de regrouper tous les lutteurs à Yaoundé, lieu de prédilection. Encore moins de les emmener en compétitions internationales.

Liens Pertinents

Par ailleurs, les modestes conditions de travail ne favorisent pas l'éclosion des talents. Pour le stage actuel, "nous avons voulu travailler avec les masses, mais comme nous n'avons pas accès à la salle de l'Injs, nous nous sommes adaptés. Nous avons compensé ce travail par la musculation spécifique, adaptée à la pratique de la lutte. Il s'agit de l'exploitation du corps avec le corps, en portant des charges corporelles. Puis, nous faisons des pompes, des appuis...", raconte Clément Tsoungui. Autant de choses qui diluent les performances des lutteurs, et partant, de la discipline.

Pourtant, la lutte fait partie de ces disciplines sportives qui, bien encadrées, seraient des pourvoyeuses de médailles aux rendez-vous mondiaux du genre Jeux africains, Jeux Olympiques, Jeux du Commonwealth ou Jeux de la Francophonie. Les générations spontanées comme Isaac Mpia sont longtemps révolues.

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