Port Louis — Jardins publics, musées, îlots Faut-il payer pour y avoir accès ? La problématique ne se résume pas à une question d'argent. Le problème de fond est l'incapacité des pouvoirs publics à gérer le patrimoine national.
La question de l'accès payant au jardin de Pamplemousses n'est pas vue d'un bon oeil par les associations citoyennes. Nombreux sont ceux qui pensent que c'est aux touristes de mettre la main à la poche.
Les activités de loisir et de divertissement familial passeront-elles sous le couperet de la "marchandisation" ? La vie collective et publique a désormais un prix à travers le monde. Le débat est enclenché à Maurice avec l'accès au jardin botanique de Pamplemousses devenant payant. Mais il serait réducteur de tout ramener à la question de savoir s'il faut rendre ou non certains espaces publics payants.
"Il est superficiel de tout limiter à l'accès payant ou non. Il y a un problème de fond qui est celui de la gestion du patrimoine national. S'il y a une gestion correcte, cela peut générer de l'argent et contribuer ainsi à subventionner des frais", affirme l'architecte Gaëtan Siew. Un avis partagé dans une certaine mesure par l'économiste Eric Ng. Ce dernier relève l'incapacité des pouvoirs publics à gérer efficacement des sites publics.
Tout en précisant qu'il ne plaide pas pour un désengagement de l'Etat, il estime que celui-ci doit laisser la gestion de ces espaces à des sociétés privées. "Il faut séparer l'actionnariat et la gestion. Les musées, les jardins publics et les îlots appartiennent à l'Etat. Cela ne doit pas changer. Mais il est aussi vrai que l'Etat est un mauvais gestionnaire. Il faut donc laisser la gestion aux compagnies privées. Reste le facteur coût qui est le même, que ce soit une gestion publique ou privée. Je suis pour l'imposition d'un prix forfaitaire ne serait-ce que pour couvrir les frais de gestion. Il est important que le patrimoine soit bien géré. Cela doit être notre souci premier. Cela ne veut pas pour autant dire qu'il faut brader les biens publics."
Eric Ng cite l'exemple de Singapour. "L'Etat est actionnaire de tous les grands secteurs de l'activité économique et sociale du pays. Mais ce sont des compagnies privées qui gèrent ces entreprises. Il faut donc être très conscient qu'il y a une démarcation claire et nette à faire entre l'actionnariat et la gestion."
Aujourd'hui, le modèle prédominant de l'économie de marché tend dans cette direction. Il y a une propension avérée à marchandiser la vie collective. Cela passe par la privatisation ou des formes intermédiaires où l'actionnariat public côtoie l'actionnariat privé. C'est le principe même d'égalité qui est remis en question pour beaucoup d'opposants à ce modèle économique. Ils font, à ce chapitre, remarquer que l'Organisation mondiale du commerce inclut également la culture et la recherche comme services à côté des services traditionnels que sont la santé ou l'éducation. C'est une nuance qu'il importe de prendre en compte car elle introduit la concurrence dans des services traditionnellement gratuits qu'assure l'Etat. Existerait-il à terme des activités qui demeureront non marchandes ?
La question mérite d'être posée. "Il faut réfléchir au problème d'expropriation des biens publics. Un gouvernement quel qu'il soit n'a aucun pouvoir de vendre des biens publics. Il est là pour gérer et non liquider. Un problème constitutionnel se pose. Tout un travail d'éveil à la conscience doit être entrepris. Les gens ne se rendent pas compte où tout ce processus nous mènera. Nous risquons d'aboutir à une situation où les familles seront enfermées entre leurs quatre murs. On est en train de tout louer à bail. Et le locataire ensuite considère ce qui lui est loué comme une propriété privée. C'est illogique", lance le syndicaliste Jack Bizlall. Celui-ci estime que le gouvernement s'est engagé dans une vision économique où le développement passe par le désengagement de l'Etat et la marchandisation des biens et services.
A Maurice finalement, des considérations secondaires pervertissent le débat. Outre la logique économique, les intérêts sectoriels ou individuels déterminent des décisions importantes. "On retrouve souvent des intérêts particuliers qui influencent des choix. Assez souvent donc, l'intérêt collectif est subordonné à l'intérêt individuel", assure Jack Bizlall.
Autre particularité mauricienne : l'absence de politique cohérente dans la gestion des espaces publics. "Il faut de la qualité pour faire payer. C'est une logique implacable. En contrepartie, on répond qu'il faut investir dans la qualité, donc faire payer. Je crois qu'il faut un minimum de qualité. Le problème vient du fait qu'on n'a pas dans ce pays de politique culturelle ou patrimoniale. A partir de là, la question de savoir s'il faut faire payer ou non devient accessoire car on n'a pas encore répondu à la principale question. Celle-ci se vérifie dans la méconnaissance totale de l'histoire et de la mémoire. Tout ce qui n'est pas matériel, tangible n'a pas de sens", assène Cader Kalla, ancien président du Mauritius Museums Council.
Il reste qu'une option doit être trouvée. Les suggestions ne manquent pas. Pour Gaëtan Siew, il est légitime que les touristes paient et que l'entrée demeure gratuite pour les Mauriciens. "Quant à l'accès aux îlots, je ne pense pas qu'on devrait faire payer pour l'îlot Gabriel", souligne, pour sa part, Cader Kalla. Dans d'autres pays, notamment européens, il existe diverses formules avec une attention particulière accordée aux jeunes. Prix réduits pour eux ou encore certains jours de la semaine où ils n'ont rien à payer. La culture et les loisirs ont un prix. Mais le savoir qu'ils communiquent n'a pas de prix. C'est aussi un choix.
Un choix que les partisans du principe de la gratuité soumettent à des considérations purement individualistes. "C'est la conscience collective qu'on sacrifie sur l'autel des gains individuels", soutient Jack Bizlall.
Le choix de faire payer pour l'accès au jardin botanique de Pamplemousses n'est pas en ce sens une décision innocente ou obéissant uniquement à des impératifs économiques. C'est un choix de modèle de société qui se joue. L'espace démocratique se définit, physiquement aussi bien que dans l'absolu, selon de nouveaux critères. Et ce n'est pas tout le temps que nous maîtrisons ces critères, autant qu'il est aussi vrai que les choses ne sont pas toujours aussi simples qu'on le croit.
Emmanuel Richon, restaurateur et conservateur
Vous avez l'expérience des musées et lieux publics. Estimez-vous que l'entrée dans nos musées d'Etat et lieux publics, jardin des Pamplemousses et divers îlots, doit être payante ?
Il faut bien se dire une chose au départ. Rien n'est gratuit. Il faut bien que quelqu'un paye pour la gestion, l'entretien ou l'acquisition des collections du musée de Port-Louis, de Mahébourg, pour le jardin des Pamplemousses ou encore pour l'île Plate qui recèle une faune et une flore endémiques et uniques à cet îlot.
Ce sont en fait tous les contribuables qui payent, qu'ils fréquentent ces lieux ou non. Nous payons tous. S'il y a gratuité, elle est uniquement pour les touristes qui ne payent pas l'impôt à Maurice. Et le contribuable mauricien paye la même somme, qu'il ne visite pas le musée ou l'îlot ou qu'il le visite 100 fois par an. J'ai épousé une Mauricienne bien avant d'arriver chez vous en tant que coopérant. J'ai aujourd'hui la nationalité mauricienne et c'est en tant que Mauricien que je vous dis à quel point je suis choqué de ne pouvoir visiter certains îlots qui recèlent des trésors en termes de patrimoine naturel.
Ce sont souvent de la faune ou de la flore qu'on ne retrouve pas ailleurs, même pas sur l'île Maurice. On vous dit que ces îlots sont privés. C'est comme si on vous disait qu'il y a un dernier dodo qui survit sur un de ces îlots, mais que vous ne pouvez pas visiter l'îlot parce qu'il est privé. Il est choquant de voir que le patrimoine naturel qui appartient à tous les Mauriciens soit confié aux mains de certains opérateurs qu'on ne peut contrôler. Je ne parle pas là de la World Wildlife Foundation qui sait ce qu'elle fait et qui n'est pas à but lucratif.
En sus des îlots dont certains sont déjà payants, on parle de faire payer l'entrée au jardin des Pamplemousses. Etes-vous d'accord avec une telle proposition ?
L'entrée ne doit pas être payante pour les Mauriciens au jardin des Pamplemousses. L'entrée dans cet espace qui appartient à tous les Mauriciens doit être libre aux natifs de l'île. Mais par contre, les touristes doivent payer. Ils ont en fait l'habitude de payer et ont un pouvoir d'achat très élevé par comparaison aux Mauriciens. En Europe, l'accès à de tels lieux publics est payant. En Espagne, les Espagnols ne payent pas, mais les touristes oui.
Dans le même esprit, on peut faire payer les touristes pour l'accès aux musées de Port-Louis et de Mahébourg. Aura-t-on, alors des fonds pour améliorer l'Etat et les collections de ces deux musées ?
Absolument pas. On ne peut rendre l'accès payant à ces deux musées. Cela fera fuir le peu de Mauriciens qui s'y rendent, même si le prix n'est que de Rs 10. Quant aux touristes, ils crieront au scandale.
Ils savent ce qu'est un musée et faire payer pour visiter nos deux musées qui sont dans un état pitoyable sera un scandale. On se ridiculisera et on sera la risée du monde à travers une telle politique.
Cela veut-il dire que votre contribution d'expert au musée de Port-Louis et de Mahébourg a été nulle ?
Après les travaux que j'ai réalisés au musée de Mahébourg, il avait atteint les normes internationales. Une section française, une section hollandaise, un audio guide en créole, etc. Je suis restaurateur d'oeuvres d'art, mais aussi muséologue et j'ai sué pendant trois ans pour refaire intégralement le musée de Mahébourg.
Mais hélas, tout s'est dégradé. J'avais demandé à ce que des travaux soient effectués sur l'escalier menant aux combles pour qu'on puisse y tenir des activités culturelles et des expositions temporaires. Cela aurait donné par ailleurs un autre cachet aux bâtiments. On ne m'a pas écouté. Résultat : les pièces exposées sont bougées vers le sous-sol à chaque exposition temporaire et se sont dégradées parce qu'il n'y a ni la compétence, ni l'expertise pour manipuler ces pièces. Tous les tableaux restaurés ont été de nouveau abîmés. Il y a déjà un trou dans celui de Mahé de Labourdonnais et ce trou va s'agrandir. Après on fera ce qu'ils ont fait au Parlement. Mettre une plante d'intérieur pour cacher le trou béant. Et on fera payer les gens pour voir ça !
Et le musée de Port-Louis ?
J'ai restauré une trentaine de tableaux au Mauritius Institute, le musée de Port-Louis. Mais la mauvaise condition dans laquelle ils ont été gardés a fait qu'ils se sont détériorés. Et puis, je n'ai pas eu les coudées franches au musée de Port-Louis.
J'étais une menace pour certains. La compétence est toujours une menace pour les incompétents. Plusieurs millions ont été détournés et plusieurs personnes ont été suspendues au Mauritius Institute. Il y a aussi un important tableau qui y a disparu. Ceux qui magouillaient dans l'ombre me considéraient certainement comme une menace. Tout est pourri au Mauritius Institute, à commencer par la structure. Il y a de très belles collections, des coquillages aux tableaux en passant par les papillons qui se détériorent chaque jour un peu plus.
Vous prendrez sous peu de l'emploi dans un musée payant, le Blue Penny Museum, qui ne réalise malgré tout pas de profits
Oui, ce musée a pris naissance et existe de par la volonté et le mécénat de la Mauritius Commercial Bank. C'est un musée aux normes internationales avec un personnel qualifié et des conditions de micro climat appropriées pour la préservation des pièces.
Musée payant : un chemin que d'autres abandonnent
L'idée de gratuité des musées nationaux, émise durant la campagne électorale cette année en France, a été soutenue par le précédent ministre de la Culture. Cependant, la nouvelle ministre de la Culture, Christine Albanel, qui présidait jusqu'alors Versailles, parle des effets pervers d'une telle gratuité. "Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne idée", a-t-elle lancé. Le coût pour l'Etat, qui aurait dû suppléer le manque à gagner, serait de 140 millions d'euros. La mesure paraissait d'autant plus dispendieuse que cette ressource est en majorité apportée par des touristes, qui représentent les deux tiers des entrées du Louvre par exemple. (Voir aussi en page 14 ).
Ainsi, la gratuité des musées pour tous, pourtant déjà appliquée avec succès à Paris et dans plusieurs villes de province, ne se fera pas pour les musées d'Etat. Ils ne sont pas totalement payants. En, 1996 à titre expérimental, le Louvre s'ouvrait gratuitement au public le premier dimanche de chaque mois. En 2000, la mesure a été étendue à l'ensemble des musées nationaux. Et le mouvement se poursuit : l'entrée des collections permanentes des musées de Paris est désormais gratuite et le nouveau musée du Quai Branly ouvre trois jours par semaine gratuitement. Ce retour à la gratuité s'inscrit dans un mouvement européen : il a été enclenché dans les années 1990 par le gouvernement Blair au Royaume-Uni.
La gratuité marque en fait l'apparition de stratégies de prix dans les musées et les monuments qui servent un objectif principal : attirer les visiteurs les plus défavorisés ou ceux pour lesquels le fait de payer constituerait une barrière. Le Canada, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l'Italie sont les plus grands pratiquants de cette politique.

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