Port Louis — Octobre, mois dédié à la maladie du cancer, est au pas de la porte. Pour avoir vu son mari Hervé, mourir d'une des formes les plus virulentes du cancer, Jacqueline Momplé s'est fixée pour mission d'accompagner les cancéreux. Ce qu'elle fait hebdomadairement.
Jacqueline Momplé irradie la sérénité. Elle l'attribue à son contact régulier avec les cancéreux au Clos de l'Espérance, au Couvent de Belle-Rose et dans les cliniques. "Nos rencontres m'apportent une grande paix, une sérénité, qui me permettent d'avancer". Cette quinquagénaire se raconte comme un livre ouvert.
Dans sa vie, il y a la période d'avant la disparition d'Hervé qu'elle épouse alors qu'elle a 23 ans et lui 33 ans. Cette période-là est la partie heureuse de son existence. "Ma vie était rose et il n'y avait aucun nuage pour assombrir mon ciel".
En effet, cette aînée des quatre filles Lebrasse est le chouchou de son père qui ne lui refuse rien. Son mari Hervé, qui est cadre sur la sucrerie de St-Antoine, l'adore et atténue son chagrin d'avoir quitté la ville pour la campagne en l'amenant à la mer chaque après-midi. "Comme je l'avais toujours désiré, j'ai eu deux enfants. Comme prévu, la fille, Mélissa, est arrivée avant et le fils, Damien, après. Je voulais qu'il y ait cinq ans d'écart entre eux et cela a été le cas".
Si sa première grossesse se passe mal au point de l'obliger à abandonner son emploi chez Ireland Blyth, elle se consacre à élever sa fille et lui coud un vêtement au quotidien ! "C'était ma poupée". Ce qui expliquerait que Mélissa soit aujourd'hui styliste spécialisée en lingerie fine. Avant la naissance de son cadet, Jacqueline retrouve la vie active en prenant de l'emploi pour le groupe WEAL
Les ennuis commencent pour elle en 1998 lorsqu'un accident de voiture la laisse avec un traumatisme lombaire cervical. Si elle porte une minerve pendant un an, elle ne prend pas sa santé au sérieux.
En 1999, c'est au tour d'Hervé Momplé d'être au plus mal. Il souffre de violentes douleurs abdominales. En huit mois, il est foudroyé et disparaît en laissant derrière Jacqueline et leurs deux enfants qui sont dans le désarroi le plus complet. Le résultat de la biopsie effectuée sur lui avant sa mort indique qu'il souffrait d'un carcinome inconnu. Il s'agit d'un des cancers les plus virulents qui soient.
"C'est après sa mort que toutes les séquelles de mon accident sont apparues", raconte Jacqueline. Elle continue à travailler mais après un long trajet en voiture pour s'y rendre, elle est obligée de se faire aider pour descendre du véhicule et même pour faire les escaliers.
A trois ou quatre reprises, elle reste bloquée devant son ordinateur et doit être transportée d'urgence à la clinique pour qu'elle puisse retrouver sa mobilité. Ce ne sont là que quelques séquelles parmi tant d'autres sur lesquelles Jacqueline refuse de s'attarder. Pour relativiser.
Son traitement dans un grand hôpital parisien lui a appris qu'elle souffre d'une amputation radiculaire, c'est-à-dire que les racines de ses nerfs cervicales sont abîmées. "On n'y peut rien. Je suis traitée à la cortisone et le chiropracteur m'aide par des manipulations". Elle prend sa retraite anticipée, vend sa maison et s'installe dans un meublé à Beau-Bassin.
Mais depuis la mort d'Hervé, elle dévore tous les livres ayant trait au cancer. "C'était comme une obsession". Depuis qu'elle ne travaille plus, une idée lui trotte en tête : elle veut exercer une activité lui permettant d'aider les autres. Un articulet dans un journal retient son attention. Il concerne Lights of Love, un hommage aux défunts du cancer, organisé par Palliative Care Mauritius (PCM). Elle se renseigne et finit par assister aux réunions de cette organisation non-gouvernementale prodiguant des soins palliatifs et qui veut ouvrir un centre d'accueil pour les cancéreux au Couvent de Belle-Rose.
Jacqueline sent qu'elle a trouvé là sa voie. Elle suit une formation de 11 mois sur l'accompagnement des malades en fin de vie et au cours d'une émission radio de PCM, elle donne son numéro de téléphone. Plusieurs cancéreux l'appellent et elle se met à faire des visites à domicile. "Pour tout cancéreux, l'annonce du diagnostic constitue un choc. Il faut lui donner du temps pour digérer la mauvaise nouvelle silencieusement et s'il veut en parler, on l'écoute".
Lorsque Chantal Tyack, la présidente d'alors du PCM, lui propose d'assurer la responsabilité de Clos de l'Espérance, centre qui va accueillir les cancéreux une fois par semaine, soit le mercredi, Jacqueline accepte immédiatement de le faire à titre bénévole.
Le Clos de l'Espérance a ouvert ses portes le 12 octobre 2005. "Cela a été deux ans de grandes joies et de partage", confie Jacqueline. Pour les cancéreux qui y viennent, elle organise régulièrement des excursions et des balades, des concerts et leur a même fait suivre la thérapie du rire de Maurice d'Arifat.
Actuellement, 14 malades du cancer fréquentent le centre. Le plus gratifiant pour elle est de voir un sourire illuminer le visage d'un cancéreux à qui elle tient la main. "Cela arrive que le malade ne puisse pas communiquer. Je me contente de lui tenir la main. Et lorsqu'il me sourit et que je vois une lueur d'apaisement dans son regard, c'est très gratifiant".
Accompagner un cancéreux, explique-t-elle, c'est "être en osmose avec lui par empathie. J'essaie de comprendre ce qu'il ressent. J'écoute et je lui dis que je suis là, qu'il porte en lui les ressources qui vont lui permettre de rebondir et de lutter contre le cancer qui le ronge".
En sus de sa formation initiale qui lui a permis d'accompagner en laissant ses soucis et ses problèmes à la porte du centre, le fait d'avoir embrassé la philosophie bouddhiste lui a appris à faire le vide. "La philosophie bouddhiste m'a appris le vrai sens de la compassion et m'a fait découvrir l'essentiel. La vie n'est qu'un parcours éphémère. Il faut vivre le présent.
Je ne fais plus de projet depuis la mort d'Hervé. Je vis au jour le jour. Comme j'ignore, en allant me coucher si je serai encore en vie le lendemain, je vis mieux et plus pleinement l'instant présent. Je suis détachée des biens matériels. Et c'est ce que j'essaie aussi d'inculquer aux cancéreux".
Ce qui l'a aussi fortifiée, c'est son voyage à Dharamsala dans l'Himalaya où vit le Dalaï Lama, chef spirituel des Bouddhistes. "C'était un voyage magnifique. D'avoir pu me rendre au monastère de Dharamsala et d'avoir rencontré une bonzesse, ce fut un moment merveilleux, qui m'a renforcée dans mon action".
"Accompagner un cancéreux, c'est être en osmose avec lui par empathie. J'essaie de comprendre ce qu'il ressent. J'écoute et je lui dis que je suis là, qu'il porte en lui les ressources qui vont lui permettre de rebondir et de lutter contre le cancer qui le ronge".
Mais pour pouvoir arriver à se ménager des espaces de liberté et à se ressourcer notamment auprès de ses trois soeurs qui sont ses complices, Jacqueline a dû mettre des balises avec les cancéreux qu'elle accompagne. "J'ai dû faire comprendre qu'ils doivent respecter mon espace de vie personnel".
Bien que cette mission la comble, Jacqueline envisage parfois d'être moins présente au Clos de l'Espérance pour éviter d'éventuelles dépendances. "Au fond de moi, je ne crois pas qu'il y ait dépendance. Mais comme je suis exigeante envers moi, je le suis aussi avec les autres et je suis donc forcément incomprise Ce qui m'a le plus touchée et qui me retient, c'est cette phrase d'une cancéreuse. Elle m'a dit : Si demain tu te retires comme responsable, reviens ici comme patiente".
Les seules difficultés que rencontre Le Clos de l'Espérance sont financières. "Outre un repas équilibré, nous fournissons le transport à l'aller et au retour. Si une entreprise pouvait prendre ce transport à sa charge, cela nous aurait soulagés". Les cancéreux fréquentant le centre auraient souhaité qu'il soit opérationnel cinq jours sur sept. Mais là encore, c'est une question de sous à trouver
Le rêve de Jacqueline est que Palliative Care Mauritius puisse travailler de concert avec Link To Life, autre ONG encadrant les cancéreux, afin de créer une Ligue contre le cancer. Tout comme elle aurait souhaité un engagement concret auprès du centre de chirurgiens, oncologues et cancérologues mauriciens. "Le fait de venir parler aux cancéreux aiderait à démystifier cette maladie. J'ai lancé plusieurs invitations mais à part le Dr Hassen Mustun qui est venu à l'ouverture du centre, personne n'a répondu positivement".
Ce n'est pas parce qu'elle se dévoue pour les autres que la vie l'épargne. Sa jeune soeur Marilyn a dû subir une mastectomie - ablation d'un sein - en raison de la présence d'une tumeur cancéreuse. Jacqueline l'a bien évidemment encadrée comme elle le fait pour d'autres malades. "Elle m'appelle son joker tant je la booste. Je lui répète comme je le répète aux cancéreux que j'accompagne, que la vie est un cadeau. Il faut savoir prendre du plaisir dans les petites choses qu'elle nous donne. C'est en se répétant que tout est éphémère qu'on arrivera à accepter cette réalité "

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