Port Louis — Ancien rédacteur en chef du Monde de l'Education et journaliste au Monde Diplomatique, Jean-Michel Dijan propose, dans Politique culturelle : la fin d'un mythe, l'une des analyses les plus percutantes de l'institutionnalisation de la culture en France. Et dans la mesure où le modèle français a inspiré de nombreux pays, en particulier Maurice, la lecture de ce livre s'impose d'urgence à tous ceux et à toutes celles qui en sont concernés.
Dans "La République éclairée", l'auteur retrace l'histoire du ministère de la Culture dont la création, "improbable", découle du décret du 24 juillet 1959. Il passe en revue les quatorze ministres qui se sont succédé rue de Valois entre cette date et 2004, avant de s'attarder sur les deux qui y sont restés plus de quatre ans : André Malraux, ministre du Général de Gaulle, et Jack Lang, celui de François Mitterrand.
S'interrogeant sur la légitimité politique accordée à un ministre de la culture, Jean-Michel Djian écrit que ce sont d'abord la volonté personnelle et affichée du président de la République de considérer l'art et la culture comme un enjeu de société, puis la qualité de la filiation historique qu'entretient le nouveau ministre avec le chef de l'Etat, et enfin la capacité personnelle du ministre à faire oeuvre d'imagination dans une sphère publique attachée à la rigueur et au conformisme. Bien que Malraux et Lang soient les seuls à réunir ces trois critères, JMD fait de nombreuses réserves sur leurs bilans.
"Politique culturelle : la fin d'un mythe" n'est, certes, pas un livre d'histoire. Son originalité , c'est le postulat de la spécificité de "l'économie séquentielle" de la culture. Etudiant l'activité du spectacle vivant ( la chanson, le rock, le jazz, la musique classique, le théâtre, la danse, les arts de la rue, les marionnettes, le cirque, l'humour), il dégage un cycle à trois volets. La première économie est celle de la création, car chaque compagnie, chaque troupe est amenée à créer un spectacle et pour ce faire à rechercher les moyens financiers, essentiellement publics, pour l'organiser.
Cette séquence économique repose essentiellement sur des dotations budgétaires publiques ( Etat mais aussi collectivités locales ), ainsi que sur les recettes liées aux entrées, marginalement sur des mécènes ou des sponsors. La seconde économie est celle de la diffusion. En prolongement de la création, de nombreuses structures soutenues par les collectivités publiques ( Etat, régions, départements et villes ) produisent et diffusent des spectacles. Elles sont regroupées sous plusieurs labels dont le plus important est celui des scènes nationales qui sont au nombre de 70 et qui coûtent 126 millions d'euros par an.
Enfin, une économie de la formation vient clore le cycle. Ce secteur est partie intégrante du processus professionnalisant des artistes et des métiers qui leur sont adjacents. JMD signale que les "formatage scolaire" des esprits, jeunes en particulier, conduit, dans le domaine artistique, à un appauvrissement de l'originalité comme de la démarche de création.
Le livre de JMD est un essai critique. Il analyse donc le domaine le moins contesté de la politique culturelle :la gestion et la promotion du patrimoine national. JMD dénonce une valorisation obsessionnelle du patrimoine culturel : "Au fond la vraie question qui n'est jamais posée est la suivante : au nom de quoi décide-t-on que tel ou tel monument, tel ou tel objet relève du patrimoine national ?
Laissée à l'appréciation scientifique de hauts fonctionnaires spécialisés, la norme veut que l'on "protège » par défaut, c'est-à-dire au regard des risques qu'il y aurait d'encourir des critiques justifiées ou non, par suite d'un non-classement. Il en résulté une extension progressive du concept patrimonial depuis quelques années qui conduit inévitablement l'Etat à prendre la responsabilité de supporter ou de faire supporter le coût induit de ladite extension." JMD conclut que la politique culturelle en matière de patrimoine est à redéfinir sur le fond car elle repose sur un déficit de réflexion "sociétale" qui en fausse la lecture objective.
Car derrière l'affichage "culturel" de cette politique, il est évident que ce sont d'abord des enjeux touristiques qui sont en ligne de mire. En effet, les devises étrangères encaissées par l'Etat représentent à elles seules 30 milliards d'euros !
Par ailleurs, JMD constate un essoufflement politique de la dynamique culturelle dû d'abord à la montée en puissance d'une technocratie culturelle. Mais surtout à l'échec de la démocratisation culturelle et de l'éducation artistique : « Rien n'est fait pour que les jeunes adultes soient, dans leur grande majorité, le public exigeant des salles de spectacle de demain. » Une autre cause de cet essoufflement c'est la communautarisation des disciplines au détriment du mouvement de la transversalité.
La conclusion de JMD est une incitation à repenser la fonction de la culture dans la société : "La démocratie culturelle commence là, dans les musées, les théâtres, les bibliothèques, les galeries d'art, les cinémas d'art et d'essai à la rencontre des oeuvres, quand des populations de toutes origines et de toutes classes sociales viennent fièrement dire leur joie de partager des émotions fortes et rares. Mais aussi dans le fait de pouvoir trouver un langage pour l'exprimer, de telle manière que l'exigence artistique ou littéraire soit en elle-même un prétexte à développer l'esprit critique et la distanciation."
Or, dit-il, si la culture est désormais un objet de loisir sans autre finalité que celle de devoir contenter la masse, alors il est impératif d'en afficher la couleur et de supprimer la ministère de la Culture : « Redonnons à l'éducation, c'est-à-dire à la transmission, les outils pour saisir intellectuellement ce qui fait oeuvre et ainsi parier sur une élévation du sens critique des futurs citoyens de notre pays. On pourra alors se remettre à parler de politique culturelle".
Politique culturelle : la fin d'un mythe, Jean-Michel Djian, Editions Folio / Le Monde, 196 p.

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