L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Quelle est la première finalité de l'enseignement ?

Issa ASGARALLY

29 Octobre 2007


billet

Port Louis — La tête bien faite : Repenser la réforme, réformer la pensée, Edgar Morin, Editions du Seuil, 160 p., 14,20 euros.

C'est Montaigne qui formula la première finalité de l'éducation en ces termes: mieux vaut une tête bien faite que bien pleine. Ce que signifie, selon le philosophe Edgar Morin, "une tête bien pleine" est clair : c'est une tête où le savoir est accumulé, empilé, et ne dispose pas d'un principe de sélection et d'organisation qui lui donne sens. "Une tête bien faite" signifie que, plutôt que d'accumuler le savoir, il est beaucoup plus important de disposer à la fin d'une aptitude générale à poser et traiter des problèmes, et de principes organisateurs qui permettent de relier les savoirs et de leur donner sens.

Rappelant que l'esprit humain est, comme le disait H. Simon, un GPS, un "General Problems Setting and Solving", Edgar Morin souligne que l'éducation doit favoriser l'aptitude générale de l'esprit à poser et résoudre les problèmes et corrélativement stimuler le plein-emploi de l'intelligence générale. "Ce libre emploi nécessite le libre exercice de la faculté la plus répandue et la plus vivante de l'enfance et de l'adolescence, la curiosité, que trop souvent l'instruction éteint, et qu'il s'agit au contraire de stimuler, ou d'éveiller si elle dort. Il s'agit dès lors d'encourager, d'aiguillonner l'aptitude interrogative, et de l'orienter sur les problèmes de notre propre condition et de notre temps."

Le développement de l'intelligence générale exige que son exercice soit lié au doute, levain de toute activité critique, et fasse appel à l'ars cogitandi, qui inclut le bon usage de la logique, de la déduction, de l'indiction, c'est-à-dire l'art de l'argumentation et de la discussion.

Une tête bien faite, selon Montaigne, est une tête apte à organiser les connaissances et à éviter, ainsi, leur accumulation stérile. "Toute connaissance constitue à la fois une traduction et une reconstitution, à partir de signaux, signes, symboles, sous forme de représentations, idées, théories, discours. L'organisation des connaissances, qui s'effectue en fonction de principes et règles, comporte des opérations de reliance (conjonction, inclusion, implication ) et de séparation ( différenciation, opposition, sélection, exclusion ). Le processus est circulaire, passant de la séparation à la reliance, de la reliance à la séparation, et, au-delà, de l'analyse à la synthèse, de la synthèse à l'analyse." Autrement dit, la connaissance comporte à la fois la séparation et la reliance, l'analyse et la synthèse. Edgar Morin est d'avis que notre civilisation et, par conséquent, notre enseignement ont privilégié la séparation au détriment de la reliance, l'analyse au détriment de la synthèse, ce qui fait que la reliance et la synthèse y demeurent sous-développées. Voilà pourquoi la séparation et l'accumulation des connaissances sont privilégiées au détriment de l'organisation qui relie les connaissances.

Edgar Morin cite cette phrase de Pascal sur l'impératif de reliance qu'il s'agit aujourd'hui d'introduire dans tout notre enseignement, à commencer par le primaire : "Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties "

Pour Edgar Morin, la seconde révolution scientifique du 20e siècle peut contribuer aujourd'hui à former une tête bien faite. "Cette révolution, commencée sur plusieurs fronts dans les années 60, opère des grands remembrements conduisant à relier, contextualiser et globaliser des savoirs jusqu'alors fragmentées et compartimentées, et qui permettent d'articuler désormais de façon féconde les disciplines les unes aux autres. Le développement antérieur des disciplines scientifiques, ayant morcelé et compartimenté toujours plus le champ du savoir, avait brisé les entités naturelles sur lesquelles ont toujours porté les grandes interrogations humaines: le cosmos, la nature, la vie, et à la limite l'être humain ; Les nouvelles sciences, écologie, sciences de la Terre, cosmologie, sont poly- ou trans-disciplinaires : elles ont pour objet non un secteur ou une parcelle, mais un système complexe formant un tout organisateur."

A ce nouvel esprit scientifique, écrit EM, il faudrait ajouter l'esprit renouvelé de la culture des humanités : "N'oublions pas que la culture des humanités favorise l'aptitude à s'ouvrir sur tous les grands problèmes, l'aptitude à réfléchir, à saisir les complexités humaines, à méditer sur le savoir et à l'intégrer dans sa propre vie pour mieux éclairer corrélativement la conduite et la connaissance de soi."

La tête bien faite : Repenser la réforme, réformer la pensée d'Edgar Morin est d'une grande pertinence dans le monde d'aujourd'hui caractérisé par une multiplication des savoirs par l'école. Comme je l'ai déjà écrit ailleurs, les programmes se présentent plus comme une mosaïque disciplinaire que comme un ensemble cohérent, pensé et voulu comme tel. Or, ce point de vue global est pourtant de facto celui de l'élève qui est soumis à la nécessité d'unifier en lui-même les différents éléments d'une telle mosaïque. Le problème est plus aigu au niveau de l'éducation supérieure. La culture étudiante devient kaléidoscopique. C'est un puzzle, non pas pauvre, mais anomique. Elle est en cela le miroir grossissant de l'enseignement reçu et du rapport réel qui existe entre les cours et les disciplines. A cet égard, elle est le révélateur de l'université, cet ancien cosmos aujourd'hui mis en pièces et fragmenté en recherches dispersées entre lesquelles l'étudiant, lui, circule.

A Maurice, où on empile les savoirs dans l'esprit de l'individu dès l'école primaire, où le développement du sens critique est négligé, on gagnerait à réfléchir au-delà de l'abolition de la "Rat Race" au CPE ou de l'introduction du "Grading" pour se pencher, enfin, sur les finalités de l'éducation. Pour lire, toutes affaires cessantes, Edgar Morin, mais également Bill Readings ( The University in Ruins), Chris Woodhead ( Class War ), Russell Jacoby ( Dogmatic Wisdom ), Noam Chomsky ( Miseducation ) et Antoine Prost ( Education, société et politiques ). J'y reviendrai

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