L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: L'appropriation des langues - réalités du multilinguisme

Port Louis — Les deux conférences publiques proposées la semaine dernière par le Département de français de la Mauritius Institute of Education (MIE), dans le cadre d'une semaine de travail sur l'acquisition des langues et des langages, avaient pour thématique commune "l'école et le plurilinguisme", à l'île de la Réunion et en Afrique francophone.

Nos deux conférencières, Sylvie Wharton, de l'IUFM (Institut universitaire des formateurs de maîtres) de la Réunion, et le professeur Colette Noyau, de l'université de Paris-X, ont présenté un tableau descriptif de ces deux réalités sociolinguistiques avant de proposer quelques pistes pédagogiques non sans intérêt pour nos penseurs, pédagogues et enseignants mauriciens.

Dans l'état actuel des choses, comme l'ont fait remarquer nos intervenantes, on ne peut réfléchir sur la question de l'enseignement des langues sans la placer dans son contexte de plurilinguisme. Car c'est de ce contexte de la francophonie diglossique, où se pose constamment la question de l'appropriation d'une langue de scolarisation (langue seconde) en parallèle avec celle de la construction des connaissances, qu'émerge le vrai défi de l'école réunionnaise, africaine et bien sûr mauricienne. Défi, selon Colette. Noyau, difficile à relever d'autant plus que la conception même de la classe et de l'enseignement, comme au Togo (en Afrique occidentale) par exemple, ne laisse aucune place à l'enfant comme acteur de son apprentissage.

Privilégier le bilinguisme

L'appropriation de la langue, dans bien des cas, est soumise à des contraintes. Son enseignement, constate-t-elle, est généralement orienté vers l'écrit et est évalué pour le respect des normes formelles. La méthode actuelle ne cherche pas à parfaire la culture générale de l'enfant mais à travailler sa mémoire en vue d'une bonne restitution des réponses exactes à l'examen, telles qu'elles sont attendues. C'est pourquoi il fallait, parallèlement, mener une étude sur les conceptions, de la part des adultes, de l'intelligence de leurs enfants. D'autre part, la tendance dans la société africaine même est à la valorisation de l'enseignement en français au détriment des langues premières. Cela n'arrange pas les choses pour l'enfant qui découvre que sa langue de communication quotidienne est frappée d'interdit, voire censurée, à l'école.

Le système actuel de l'enseignement en Afrique, selon Noyau, engendrerait ainsi une série de faits obstruant l'appropriation de la langue de scolarisation. Ces obstacles vont du lien paradoxal entre l'oral et l'écrit en classe à la production d'écrits résultant d'un travail de mémorisation littérale plutôt que d'une compréhension, en passant par la dévalorisation de la lecture individuelle autonome ou l'absence d'accès à l'écrit comme outil cognitif. Dans tous les cas, on est amené à se demander s'il n'est pas temps de faire place à un système d'enseignement qui privilégie le bilinguisme !

Mais le bilinguisme, s'il n'est pas précédé d'expérimentations et instauré de manière progressive, peut occasionner davantage de désordre linguistique. Dans la société réunionnaise, les habitants parlent en créole aussi bien qu'en français. Il y a donc souvent une reconfiguration du parlé qui mélange le lexique créole avec celui du français. Cela donne pour résultat ce qu'on pourrait appeler un "créole moderne". Puisqu'il n'y a pas de normes, les formes de ce créole sont difficiles à catégoriser et rendent la tâche de séparation des langues difficile pour certains enfants à l'école.

Sylvie Wharton est d'avis qu'il faut aider les enfants à construire des compétences à la fois en français et en créole. Les modalités même de contact entre le créole et le français ont changé. Cela s'explique par l'arrivée de la scolarisation généralisée où tout le monde a accès au français, par la présence de cette langue dans la cellule familiale, et par la pratique interlectale, entre autres. Voilà pourquoi, à la Réunion, l'enseignement du créole est quantitativement en progression. Il existe depuis l'an 2000, une formation en langue créole sanctionnée par le diplôme national du Capes (Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement secondaire). Mais ces enseignants du créole sont également formés pour enseigner d'autres matières. De même, il y a des enseignants qui sont habilités à enseigner la langue et culture régionales (LCR) qui touchent plus de 5000 élèves directement ou indirectement sur l'île.

"... il est important d'avoir une pratique de classe"

C'est en posant comme problématique de départ la scolarisation du sujet bilingue en situation diglossique togolaise que Colette Noyau a reconsidéré la méthode appropriée pour une sortie réussie du jeune adulte bilingue de l'école. Il faut, préconise-t-elle, un renouvellement de la conception de la lecture et de l'écrit. Lire, ce n'est pas seulement oraliser, déchiffrer, et apprendre à rédiger en classe. La lecture ne doit pas viser que le manuel scolaire (archétype du livre), comme c'est le cas actuellement au Togo où l'expression péjorative "lire du roman" désigne la lecture peu valorisée des ouvrages non scolaires. Il faut aussi une remise en question de la place de l'écrit dans toute culture donnée. A l'école, il est important d'avoir une pratique de classe pour encourager l'appropriation de l'écrit et non pas faire de l'écrit un travail formel à partir des phrases isolées, sans contexte.

Dans l'ensemble, il faut, suggère Colette. Noyau, commencer par un changement dans la formation des maîtres. Ces derniers doivent être formés également à la gestion du plurilinguisme. Il faut également revoir les modalités d'évaluation des écrits scolaires : celles-ci doivent être fonctionnelles. Concrètement, il faut viser un système d'enseignement qui place les enfants en situation d'apprendre tout en faisant place à la langue première. Bref, l'école africaine actuelle, dans un contexte de francophonie diglossique et dans le cadre de l'appropriation d'une langue de scolarisation, réclame ouvertement une pédagogie convergente entre le français et les langues partenaires


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