La promotion de la lecture doit impliquer tous les secteurs concernés.
Une des caractéristiques qui ont marqué cette 12ème édition du Salon international du livre d'Alger (Sila) coïncidant avec les vacances scolaires, est la présence d'un nombre important d'enfants enthousiasmés par les différents ouvrages et le large éventail de choix qui leur est proposé.
Au niveau des stands des éditions l'Odyssée, Rabah, douze ans, vient d'offrir à sa jeune soeur Melissa, âgée de six ans et sautillant de joie, un livre qu'il a payé avec son propre argent de poche. Il nous explique tout fier : «Je voulais faire plaisir à ma petite soeur et lui faire aimer la lecture, comme me l'ont appris mes parents. Je veux qu'elle aussi devienne une bonne élève pour que nos parents soient fiers de nous. Il nous ont acheté beaucoup de livres pendant ce salon et nous ont promis de nous en acheter d'autres au prochain Salon parce que certains livres, surtout les dictionnaires, sont vraiment chers.»
Ali, le directeur des éditions l'Odyssée souligne qu'il a remarqué un certain engouement des plus jeunes lors de ce Sila. Il a déclaré : «Pendant le salon, il y a eu un intérêt certain des plus jeunes pour la lecture. Même s'il faut reconnaître que les livres du parascolaire se taillent la part du lion, il y a un engouement palpable pour les livres de contes et la littérature jeunesse. Il faut dire aussi que les parents tiennent à gâter leurs enfants en leur offrant la chance qu'ils n'ont pas eue.»
Ainsi, il explique que depuis trois ans qu'il participe au Sila, il a remarqué un regain d'intérêt pour la lecture. Dès lors, la manifestation est en train de s'installer comme une tradition et une véritable fête du livre à laquelle participe toute la famille .
Des bibliothèques pour les plus jeunes
Au niveau du pavillon central, le stand des éditions La Bibliothèque verte, spécialisée dans l'édition, l'impression et la distribution de livres pour enfants, est assaillie de chérubins et de jeunes adolescents qui découvrent et feuillettent avec fascination les différents livres qui leur sont proposés. Usant de tous les moyens, ces jeunes lecteurs arrivent à négocier avec les parents pour les emmener jusqu'à la caisse. Il faut dire que les ouvrages proposés sont de bonne facture et sont proposés à des prix plus ou moins abordables.
Idir Azibi, le responsable d'édition, précise à ce propos : «Au niveau de notre maison d'édition, on a essayé de mettre à la portée des plus jeunes des livres de qualité à des prix abordables, même si pour cela on doit négliger notre marge bénéficiaire. Sincèrement, la littérature jeunesse n'est pas très rentable. Mais on se dit que tôt où tard cela fonctionnera. Ce jour-là, on sera au moins présents dans le paysage éditorial. Si on voulait gagner de l'argent rapidement, il suffirait d'ouvrir une pizzeria. Mais à la bibliothèque, nous avons la foi et la passion de la lecture, c'est ce qui nous motive à persévérer dans cette voie.»
Il nous explique également que la plupart des acheteurs de livres pour enfants n'achètent que le nécessaire et ce qui est utile à la scolarité de leurs enfants, c'est-à-dire tout ce qui est livre parascolaire et dictionnaire. L'achat de certains livres est considéré comme superflu pour beaucoup de parents, à l'instar des livres de contes et de la littérature jeunesse.
A propos des difficultés rencontrées par l'édition dans la littérature jeunesse, notre interlocuteur explique : «A mon avis, il y a une crise de lecture qui est due à plusieurs facteurs, dont la cherté du livre. Il faut savoir que le livre fabriqué chez nous revient au même prix que le livre importé. Toute la matière première pour la fabrication d'un ouvrage, de la machine au papier et même l'encre, est achetée à l'étranger en devises. A cela, il faut ajouter les différentes taxes qui pèsent sur l'éditeur. Au final, le prix du livre est souvent hors de portée du pouvoir d'achat de la majorité des Algériens.»
L'éditeur souligne l'importance des pouvoirs publics dans la socialisation de la lecture, en mettant en exergue le fait que «l'enfant, le collégien ou même le lycéen ne sont pas encore dans le circuit de l'argent. Pour les amener à s'intéresser à la lecture, il est important qu'ils aient d'abord un accès gratuit au livre. Ce qui va certainement, plus tard, susciter chez eux l'envie d'acheter des oeuvres qui lui plaisent». Il précise que cet accès au livre peut se faire à deux niveaux.
D'abord au niveau, des écoles, ensuite, au niveau de la bibliothèque communale. Il déplore à ce propos que malheureusement de nombreuses écoles ne possèdent pas leur propre bibliothèque et que la majorité des bibliothèques communales qui existaient dans le passé aient disparu. Il déclare à ce sujet : «Il faut une véritable intervention du ministère de l'Education et de l'Etat pour la véritable relance de la lecture. Tant que ces bibliothèques ne seront pas opérationnelles, on ne pourra pas promouvoir la lecture chez les plus jeunes et les soustraire au mal du siècle que sont la télévision et les jeux vidéo sur Internet. C'est une véritable bataille pour la victoire de la lecture à laquelle l'Etat doit s'associer afin d'encourager les éditeurs.»
Investir aujourd'hui pour «construire» le lecteur de demain
Dans les catalogues des éditions Casbah, la littérature jeunesse a une place de choix avec différentes collections. Au niveau du stand, au milieu des adultes, on remarque des enfants dont l'âge varie de six à douze ans avec de grands livres qui leur sont destinés. Saïd Sebaoun, représentant des éditions Casbah estime au sujet de l'importance de la lecture chez les plus jeunes : «Le lecteur de demain, c'est le jeune d'aujourd'hui, si on ne lui offre pas ce qui peut lui plaire en ce moment, plus tard, cela aura de terribles conséquences sur la lecture publique.»
«C'est la raison pour laquelle il est important de faire un investissement chez les jeunes et de mettre à leur disposition des livres qui puissent susciter leur intérêt et ainsi créer un véritable engouement et une passion pour la lecture», ajoute-t-il. Le représentant de Casbah éditions justifie ces propos en expliquant qu'il faut partir du fait que le livre est un acte qui s'acquiert et auquel l'enfant doit s'habituer. C'est dans cette optique que les éditions Casbah oeuvrent pour que la lecture devienne un réflexe afin de préparer le lecteur potentiel de demain.
Saïd Sebaoun estime à cet effet que «le véritable enjeu aujourd'hui, c'est comment amener un jeune de cette nouvelle génération à devenir le lecteur potentiel de demain. C'est une question vitale pour la survie culturelle de notre pays». En conclusion, il dira que «la lecture est importante pour la formation de l'individu socialement et intellectuellement. Par ailleurs, la lecture, surtout celle des auteurs nationaux, amène à une meilleure connaissance de l'Algérie.
Cela peut inévitablement amener les jeunes à aimer davantage leur pays.» Ainsi, il insiste sur le fait que «la réconciliation de l'Algérien avec son pays, passe par une réelle connaissance de la richesse culturelle de notre grand pays et c'est pour cela que la promotion de la lecture chez les plus jeunes est primordiale».
Sila, l'arbre qui cache la forêt
La plupart des éditeurs présents à la 12ème édition du Sila soulignent que, même si on note un certain engouement pour la littérature jeunesse durant la manifestation, cela n'a pas une incidence réelle sur la promotion de la littérature jeunesse le reste de l'année où la priorité est donnée aux ouvrages du parascolaire.
A ce sujet, Ali Sebaoun déclare : «Le salon, c'est un peu l'arbre qui cache la forêt. Certes, une véritable dynamique se crée au moment du Sila qui draine un nombre impressionnant de visiteurs, dont beaucoup d'enfants accompagnés de leurs parents. Mais cet enthousiasme retombe dès la clôture du salon. En vérité, beaucoup d'éditeurs sont désillusionnés car cela n'a pas une grande incidence sur le comportement livresque des Algériens. Cette dynamique et cette ambiance ne se perpétuent pas durant le reste de l'année où la lecture tourne au ralenti.»
Quant à Idir Azibi des éditions la Bibliothèque verte, il estime que le Sila a son utilité, car il est considéré comme un événement culturel de premier ordre. Mais qu'au final, il n'y a pas de réelles retombées sur la vente du livre durant le reste de l'année, le lecteur n'est pas vraiment présent.
Le directeur des éditions l'Odyssée souligne que «pour nous, les éditeurs, cela nous permet de faire découvrir notre catalogue destiné aux plus jeunes, d'augmenter aussi nos ventes de littérature jeunesse et d'établir des contacts avec d'autres maisons d'édition».
Il estime toutefois qu'«Alger, ce n'est pas l'Algérie et cet engouement touche surtout les habitants de la capitale et un peu ceux des wilayas limitrophes. Pour cela, il faut sortir du conjoncturel à travers une réelle implication de tous les secteurs concernés pour une réel promotion et socialisation de la lecture au niveau national».

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