La Presse (Tunis)

Tunisie: René Char, le poète résistant

Adel LATRECH

15 Novembre 2007


book listing

Le demi-dieu olympien

- Emporté par le vent de l'esprit, René Char, le plus grand poète français du XXe siècle, a pris son oeuvre pour tremplin vers une communion avec la Beauté, rejoignant ainsi Eluard et Aragon, le Trio symbole des gloires de la France des lettres.

- Beït Al-Hikma, le palais du Baron d'Erlanger et la MCDG s'activent à commémorer dans les prochains jours le centenaire de sa naissance

Les éditions Cultures france viennent de publier à l'occasion de la commémoration du centenaire de la naissance de René Char (14 juin 1907 - 19 février 1988) un ouvrage en deux parties : Un poète en armes par Laurent Greilsamer, et par Paul Veyne. Ce livre est accompagné d'un repère chronologique et d'une bibliographie sélective sur tout ce qu'a été la vie du plus grand poète français du XXe siècle que l'Académie Beït Al-Hikma à Carthage, le palais du Baron d'Erlanger, Ennejma Ezzahra à Sidi Bou Saïd et la Médiathèque Charles-de-Gaulle àTunis, en partenariat avec l'Institut français de coopération, se préparent activement à célébrer les 7 et 8 décembre 2007.

La commémoration se fera en présence de la veuve du poète, Marie-Claude Char, de nombreux témoins de la vie et de l'oeuvre de René Char, d'universitaires, de poètes et d'artistes dont le pianiste Mehdi Trabelsi et la soliste vocale Sonia M'barek.

Des instants de grâce

De René Char, une des figures majeures de la littérature contemporaine, auréolé d'une réputation exceptionnelle de résistant et de meneur d'hommes, l'histoire retiendra son engagement pendant l'occupation, l'héroïsme de son action, le parcours énergique et généreux d'un poète qui s'est impliqué dans les luttes de son temps.

La puissante capacité d'aimantation poétique lui confère les vertus d'un inspirateur. Ainsi, les plus grands artistes et penseurs sont allés vers lui : Eluard, Aragon, Camus,Braque, Miro, Heidegger, Bataille, Blanchat étaient ses «alliés substantiels», ainsi qu'il les nommait. Convaincu que «les actions du poète ne sont que la conséquence des énigmes de la poésie» et doté d'une faculté natale d'exister en poète, René Char a soumis toute sa vie à une fureur poétique consubstantielle à l'exigence éthique. La densité lumineuse de sa parole, l'obscure beauté de sa poésie nous offrent de prodigieux instants de grâce. Un des seuls poètes à être entré vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, Rena Char a écrit une oeuvre de beauté et de vérité qui le place au sommet de la poésie et de la pensée.

Une dimension surhumaine

Tout au long de sa vie, René Char a résisté. Et cette résistance a commencé très tôt, au sein même de sa famille bourgeoise qui règne en maître sur sa ville natale, l'Isle-sur-la Sorgue, et à l'école. Il s'oppose violemment, dès la préadolescence, à sa mère et à son frère aîné. Tout commence à la mort de son père, riche industriel du Vaucluse. De ce jour, tout bascule. Il n'acceptera plus l'autorité de sa famille. Il se considérera, désormais, le représentant de la famille Char. Son frère aîné, Albert, de quatorze ans plus âgé que lui, et qui entend bien jouer ce rôle, se heurte à un mur. Ses ordres, ses brimades et ses coups sont subis comme autant de graves injures et d'insupportables humiliations.

C'est dans ces années-là, capitales dans sa formation, que René Char s'insurge, mûrit sa vengeance, se prend à rêver de meurtres. Cela donnera ce demi-aveu sous forme d'un quatrain : «J'ai étranglé-mon frère-parce qu'il n'aimait pas dormir-la fenêtre ouverte».

L'école ne lui semble acceptable que dans la mesure où elle lui permet de rencontrer des enfants de son âge, d'en faire des camarades, une troupe à sa dévotion. Il n'ira pas plus loin que la classe de seconde en mettant lui-même fin à ses études. C'est l'occasion pour lui de longues balades en ville, de rencontres de fortune avec des voyous et des poètes, des filles de mauvaise vie et des diseuses de bonne aventure. L'air du large de Marseille lui fait oublier ses devoirs familiaux et le respect qu'il doit à sa mère.

Dans ses excès et sa brièveté, cette jeunesse lui a tout de même permis de faire quelques choix fondamentaux. Il a décidé de refuser tout emploi salarié afin de rester libre de ses mouvements. Il a surtout choisi d'être poète, avec des mots plein les mains, comme des grenades. Poète ou dynamiteur? Après Les cloches sur le coeur, son premier volume publié, alors qu'il n'a que vingt ans, il écrit Arsenal. Le ton a changé.Le romantisme n'est plus de mise. Il se lie d'amitié avec Eluard. Il écrit : «C'est désormais avec les hommes qui ont pour nom Paul Eluard, André Breton, Louis Aragon que se traduiront mes efforts. Mes yeux ont allumé toutes les forêts pour les regarder vivre».

A leur contact, sa ferveur gagne en intensité. Il s'électrise. Durant cinq ans, il sera un surréaliste déterminé et dévoué, combattant et militant. Il a abandonné «au passage» sa défroque de révolté pour endosser la tunique de révolutionnaire. En adhérant au surréalisme, il est devenu communiste et il est définitivement entré en opposition frontale avec la bourgeoisie et l'Eglise, les bagnes et le colonialisme qui assassine froidement et en toute légalité tous ceux qui tentent de se libérer de l'effroyable joug qui les écrase.

L'horreur de la guerre

Face à la montée des périls, il se sent solitaire et impuissant. Il assiste écoeuré à l'annexion de la Tchécoslovaquie en mars 1938 par l'Allemagne nazie. Parce qu'il est un homme de prémonition, il pressent le pire, devine la menace aveugle qui s'avance.

En 1938, les divisions allemandes pénètrent en France. René Char réalise que pour de très longues années, plus rien ne sera plus comme avant. Il sera alors un poète résistant. Il est psychologiquement entré en résistance quand la plupart s'abîment dans le désespoir, l'abandon et le reniement.

Et quand la Wehrmacht se met à déferler sur la France, René Char se bat comme un lion du haut de ses 1,92m, résiste sur la Loire, provoque l'admiration de ses chefs. La guerre est une chose épouvantable, hideuse, avec son cortège de blessés et de morts, mais lui, il la traverse tel un demi-dieu enragé et vainqueur, optimiste et déterminé. Il écrit à sa femme:

«Je sais que j'en sortirai vivant pour après. J'ai tenu dans mes bras des enfants et des femmes ensanglantés, quand, terrorisés par les bombes d'avions, la plupart de ceux qui devaient les secourir fuyaient. Mais je n'ai pas vu que des lâches . De ci de là des Hommes, les hommes de demain. Mon amour, crois en l'avenir, notre avenir. Toute ta pensée m'escorte et me protège».

* René Char par Laurent Greilsamer et Paul Veyne-Culturesfrance éditions - 2007, Paris

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2007 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Tunisie

Rubriques