La Presse (Tunis)

Tunisie: Mme Katerina Stenou, directrice de la Division des politiques culturelles et du dialogue interculturel à l'Unesco

interview

Hommage à un esprit d'anticipation et de vigilance

Le dialogue des cultures est aujourd'hui de plus en plus sollicité dans le domaine de la lutte contre le terrorisme dans le cadre de l'action préventive. Pouvez-vous nous préciser son rôle exact ?

Le dialogue des cultures, à lui seul, ne pourrait être le remède pour répondre vraiment au fléau du terrorisme. Mais si le dialogue des cultures est un dialogue parallèle au dialogue à travers le développement, au dialogue à travers la résolution des conflits et l'effort en vue de lever l'injustice, et la grande injustice qui règne maintenant, à ce moment, c'est une très grande nouvelle, une magnifique nouvelle que le dialogue entre les cultures tienne une place importante dans la vie politique. Il ne faut pas que le dialogue des cultures soit un substitut aux autres approches, une panacée universelle pour tous les maux de l'humanité aujourd'hui : c'est là une petite nuance que nous essayons d'apporter dans ce débat. Mais nous sommes déjà ravis que la culture devienne la conscience du monde, qu'elle devienne, devant un désespoir ancien, le refuge ultime des humiliés, qui sont souvent exploités par ceux qui n'ont ni foi ni loi, c'est-à-dire par les terroristes.

Le thème du dialogue des cultures sert aujourd'hui à désamorcer des conflits potentiels. Mais il a aussi sa raison d'être, indépendamment de cette utilité, n'est-ce pas ?

Bien sûr, et heureusement. Je dois vous dire que le dialogue entre les cultures se faisait avant que les uns ou les autres se penchent sur le problème. Il se faisait de façon spontanée. Chez les écrivains et chez les gens ordinaires, on lisait, on regardait, on changeait les états d'esprit. Donc, il y avait déjà un dialogue intériorisé, mais pas un dialogue assumé en tant que tel. Ce que nous essayons aujourd'hui de dire et de faire, c'est d'assumer que toutes nos cultures sont issues d'un dialogue implicite. Et ce dialogue implicite doit être reconnu, parce que nous sommes tous endettés les uns envers les autres. Et l'Unesco essaie de faire connaître cette idée, qui est soit trop abstraite pour être comprise, soit trop évidente pour être analysée Mais cette idée, il faut l'analyser : il faut montrer que les civilisations ne sont pas si «essentialisées» que cela, qu'elles sont toutes faites d'emprunts et que, donc, nous sommes tous redevables les uns des autres.

Si on arrive à montrer que l'on ne peut pas faire de sa culture nationale quelque chose qui coïncide avec les frontières de son pays - ce qui n'est pas le cas - c'est déjà un immense progrès. Mais la précaution que je formulais au début avait à faire avec la nécessité de lancer en même temps des dialogues entre acteurs économiques, entre acteurs sociaux et entre acteurs politiques pour résoudre des problèmes politiques, avant de considérer ces derniers comme problèmes d'incompatibilité culturelle.

La présente conférence est en train de rassembler des pays autour d'un problème : cela change par rapport à une situation où chacun essayait d'apporter des solutions de façon séparée

Il y a des avantages comparatifs concernant cette conférence. C'est assez tôt pour le dire, nous verrons vers la fin. Mais comme annonce et comme ambition, je pense que c'est déjà extraordinairement important de voir que la stratégie globale des Nations unies contre le terrorisme se met petit à petit en place : elle essaie de mettre dans le même bateau tous les pays, sans considérer que certains pays sont épargnés ou à l'abri du risque tandis que les autres seraient des causes. Donc cette idée partagée d'un souci commun, c'est quelque chose de très important, et c'est le début du lancement d'un processus qui, à mes yeux, doit être très bon.

La Tunisie est un pays qui essaie de pousser vers l'avant dans le domaine de la lutte concertée contre le terrorisme. Comment percevez-vous son initiative?

Je suis ravie de retourner en Tunisie et de voir toujours là son esprit d'anticipation et son esprit d'éveil. Je suis très agréablement surprise de voir que tout ce qu'elle avait déjà fait par la création de la Chaire Ben Ali pour le dialogue des civilisations et des religions, par la Charte de Carthage sur la tolérance et tant d'autres initiatives qui semblaient être de petites choses en marge dans le temps sont en réalité de véritables marches, de véritables jalons qui pavent le chemin vers une société qui se rend compte de ses possibilités et de ses faiblesses. Et c'est une très bonne chose de voir la Tunisie à l'avant-garde internationale, et de ne pas être à la traîne de ce qui se passe, d'avoir semé les germes avant que les autres ne se prennent en charge et que le 11 septembre ne se produise. Ce qui montre sa vigilance et son esprit d'anticipation.

Propos recueillis par R.S.


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