Cameroun: Psychose - Haute tension sur tous les fronts

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Sur l'ensemble des îles de Bakassi, on craint à la fois chez les militaires et au sein de la population civile.

Mercredi 21 novembre 2007. A Ndongoré, centre spirituel des populations du Ndian, sous un soleil accablant, les passagers de la pirogue "God's time is the best", nom symbolique en eaux troubles, hésitent à se parler. Lorsqu'ils traversent le tronc de bois noir qui alimente mille et une légendes populaires à cet endroit, depuis des lustres, ils croient savoir que les autres rives, celles de Isangele, Rio Del Rey, Idabato, Akwa, Akwayafe, Ngosso, etc., en territoire camerounais, ou Ikang et Orong, en territoire nigérian, sont à portée de main. Selon la légende, Ndongoré extirpe le mal des bagages et des cÅ"urs, et bannit la haine.

Depuis le 12 novembre 2007, date de l'attaque d'une position camerounaise dans le Rio Del Rey, les uns et les autres ne se regardent pas nécessairement en chiens de faïence. Mais la situation désormais embarrassante trace des sillons de la méfiance. Pourtant, au dessus de la profondeur des eaux, Camerounais et Nigérians finissent par évoquer l'incident. En haute mer, l'amour du prochain, la proximité et l'imminence de la mort, la menace des vagues, forcent l'accord parfait et la convergence des vues. Puis, l'on se rapproche des postes militaires...

Nous sommes ici dans la mangrove, en zone interdite. L'audace du visiteur ou des riverains, pour ce qui est devenu à nouveau une zone de guerre. Depuis la rétrocession de Bakassi au Cameroun le 14 août 2006, les mouvements des populations sont libres sur l'ensemble de la presqu'île de Bakassi. Le conducteur bifurque, ralentit, relance le moteur pour se perdre dans les grandes eaux. Ainsi débarque-t-on à Ikang, à 30 kilomètres de Calabar, capitale de l'Etat nigérian de Cross-River. Le chef du poste d'immigration, l'officier de police Chukwu est plutôt serein. " Je sais que vous êtes là pour ce qui est arrivé chez vous. Nous n'y sommes pour rien. Vous avez deux heures pour travailler librement chez nous ", dit-il.

Dans les eaux du fleuve Akwayafe, au quai, quatre bateaux militaires nigérians mouillent. Trois sont en fait des épaves, tandis que le quatrième est un navire proche du typhon Pc5. Les lance-roquettes, sans minutions, sont braquées vers Akwa, en zone camerounaise à Kombo Abedimo. Sous les palétuviers, près d'une caserne vidée de sa troupe, deux militaires non armés discutent, en douce. Ils demandent à voir le reporter de Mutations. "Vous êtes un gendarme déguisé", dit l'un d'eux, avant de se raviser.

De Ikang à Calabar, aucun homme en tenue n'est visible. A Ekondo-Titi, un officier militaire camerounais assurait que le Nigeria avait massé les troupes à Ikang. Il n'en est rien. Tout comme à Calabar. La mobilisation est ordinaire au " barracks ", le camp local. Seuls les éléments de la State Security service, chantres de l'espionnage et du contre espionnage, très redouté au temps des régimes militaires successifs au Nigeria, se montrent agressifs : " nous attendons de voir comment les autorités camerounaises vont gérer l'affaire du trafic des armes. Nous sommes au courant des transactions depuis au moins cinq ans. Maintenant, les choses doivent être tirées au clair ". Tout le monde ici dément toute implication des forces nigérianes dans les incidents du Rio Del Rey. Les officiels locaux sont plutôt embarrassés par l'affaire.

Mitraillettes

De Ikang, la route maritime vers Akwa est incertaine. Il est probable que toute embarcation qui s'y pointe soit arraisonnée. Après 25 minutes de trajet sous la menace des vagues, nous sommes au poste militaire le plus avancé, le plus proche des positions nigérianes. Les armes en bandoulières sont reprises à la main par les six soldats camerounais qui, d'un signe de la main, nous font une sommation. Sans doute la dernière. Nous nous rapprochons de la rive. Un exemplaire de Mutations nous sert de pavillon. Une carte professionnelle, retrouvée à la dernière heure, convainc les bidasses de l'identité du visiteur. De là, il faut contourner les autres postes, pour se rendre en catimini dans le Rio Del Rey. Il faut absolument mettre le cap sur Isobo, fief de Famous, prénom du principal trafiquant d'armes et passeur attitré dont parlent les services camerounais et nigérians.

Avant Isobo, les militaires que l'on ne peut éviter, dressent leurs tailles immenses sur les talons. Ils nous somment de mettre les mains sur la tête avant d'approcher. Chose faite avec empressement. " Vous êtes là pour enquêter, mais les militaires ne parlent pas. Il faut aller écrire que nous sommes des chairs à canon, c'est tout ", lance farouchement le sergent qui tient la petite équipe de cinq hommes. Quelques confidences sont faites. " Soyez surtout prudents ", nous conseille-t-on pour conclure.

Retour à Akwa, où nous tentons de rencontrer les autorités administratives. Il faut passer par le second poste militaire, sur l'Akwayafe. Les soldats camerounais sont encore une fois aux aguets. Notre pirogue est stoppée de loin par des mouvements d'un fusil mitraillette, prêt à dégainer. Après une trentaine de minutes de pourparlers, l'accès à Akwa nous est autorisé. Les guides nigérians sont gardés sur place. Deux militaires conduisent le reporter à la sous-préfecture de Kombo Abedimo. Chemin faisant, les habitants postés devant les habitations baissent la tête. Personne ne répond à nos salutations. " Ces gens nous méprisent ", explique l'un des militaires. Cap sur la sous-préfecture.

C'est pourtant ici que s'est déroulée la cérémonie de rétrocession de Bakassi au Cameroun, le 14 août 2006. La discussion avec l'adjoint d'arrondissement, Jean Blaise Soh Fokam, se déroule sous le contrôle de trois responsables militaires. " Nous n'avons pas été informés de votre arrivée. Nous ne parlons pas ", lance le commandant de marine. Réponse du journaliste : " nous ne voulons effectivement pas vous faire parler. Nous irons à d'autres sources plus autorisées ". De là, il faut user d'astuces pour rencontrer les populations de façon isolée, en dehors de tout contrôle militaire. De bout en bout, les militaires sont sur le qui-vive. La nervosité et la tension s'entremêlent.


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