Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Coumba Gawlo au coeur de Bouaké - Son message aux « rebelles » ivoiriens

Felix Nzale

3 Décembre 2007


La Côte d'Ivoire revient timidement à la vie. Pour accompagner le processus, la star sénégalaise, Coumba Gawlo Seck, a répondu présent. Ã- Bouaké, symbole de la déchirure ivoirienne, elle est allée porter aux populations un message optimiste qui semble avoir trouvé un écho favorable.

Côte d'Ivoire, un pays qui se fait peur

De la terrasse de l'hôtel Sofitel où nous sommes descendus, la vue sur Abidjan est magnifique. Il y a, en cette matinée du 15 novembre, un léger vent qui caresse d'une douce « main » les feuilles des arbres et qui semble donner le ton de la symphonie silencieuse que jouent les eaux de la Lagune Ebrié. Le spectacle est captivant. Sur la « scène » de la corniche, on est frappé par le ballet des véhicules qui « fuient » de toute la puissance de leur moteur comme si leurs occupants tentaient d'échapper à quelque éventualité. « Abidjan est une ville charmante », fis-je remarquer à Kiangandé Coulibaly, un agent de sécurité de l'hôtel qui traînait par là.

L'homme répond d'un hochement de tête. Il n'est pas enthousiaste. Sûrement l'hôtel Ivoire, là, juste en face, lui rappelle-t-il quelques souvenirs ? « De mauvais souvenirs, hélas » se désole-t-il. C'est là en effet que des soldats français ont ouvert le feu pour se protéger des attaques de milliers de jeunes « patriotes », nom générique pour désigner les miliciens du président Laurent Gbagbo. L'hôtel Ivoire, un symbole du drame ivoirien. Et ce n'est pas tout : « Regardez à côté, il y a la cathédrale Sainte Marie ; c'est là que le général Robert Guéi est allé trouver refuge avant d'être capturé par ses poursuivants, traîné dehors, puis criblé de balles ». L'indexe de la main gauche pointé quelque part aux alentours de la cathédrale, mon interlocuteur se souvient : « son corps gisait là, dans une mare de sang.

C'était affreux ! ». Kiangandé Coulibaly ne disait plus rien. Impossibilité de dire plus. Impuissance du langage. Inutilité des mots. Kiangandé n'a plus rien à dire sans doute parce que l'entreprise de destruction dépassait-elle son entendement. « Demain, vous allez à Bouaké ? », questionne-t-il. Et, sans attendre de réponse, il avertit : « Là-bas, c'est une autre histoire ». Bouaké, une histoire pire que celle qu'a écrite, sur le sol abidjanais, l'inconscience des fils de ce pays et qui se donne à lire au quotidien ?

La capitale économique de la Côte d'Ivoire ne semble pas encore remis de son traumatisme. Le climat social y est alourdi par un sentiment diffus de peur, d'insécurité, et de ressentiment. Un Abidjanais résume ainsi la situation : « Abidjan est désormais une ville livrée à elle-même ; une ville où tout le monde se méfie de tout le monde ».

Les militaires armés jusqu'aux dents sont omniprésents. Impossible de faire un pas sans être hélé, contrôlé et re-contrôlé. Des contrôles intempestifs qui voilent à peine le dénuement de leurs auteurs. Le refrain suivant est toujours le même après que ces forces de l'ordre vous ont intimé de vous soumettre à la vérification de pièces d'identité : « mon frère, aujourd'hui, c'est caillou (Ndlr : entendez par là : "les affaires n'ont pas marché") ; laissez quelques pièces pour calmer les ventres », entend t-on récuremment.

Calmer les ventres... Abidjan est une ville qui n'a plus tellement l'esprit à la fête. Le climat social est froid et les habitants semblent n'être que des âmes errantes et comme privées de destin, condamnées à un emploi de temps qui commence et s'achève dans une indicible douleur morale. Alors, demain nous partons pour Bouaké. Pour y lire « une autre histoire »... Nous allons partir, embrumés par la hantise des éventualités malheureuses. Comme étrangers, nous sommes encore sous le choc. Assaillis par les souvenirs de la barbarie dont les effets sont encore bien visibles sur quelques bâtiments abidjanais.

Yopougon, le « trou noir »

C'est vers 17 heures qu'enfin, nous quittons Abidjan pour le Nord de la Côte d'Ivoire. Yopougon est l'une des premières localités sur lesquelles nous tombons. Yopougon, c'est ce vaste « trou noir » ouvert par l'« ivoirité » et dans lequel ont été précipités des milliers de corps. Un énorme « trou noir » creusé par les inégalités et les injustices sociales et politiques. Inégalités et injustices « exacerbées y compris par la presse nationale, divisée et partisane », se désolent des interlocuteurs ivoiriens. Mais Yopougon, c'est aussi cet abîme qu'une campagne gouvernementale d'apaisement des esprits tente de combler. En route pour Bouaké, c'est « la peur à chaque kilomètre de route » comme l'a si bien titré ma consoeur Ndèye Awa Lô, dans la livraison de « Walf Grand Place » du vendredi 30 Novembre.

Inquiétude et anxiété rythment notre voyage. Coumba Gawlo nous a pourtant averti la veille : « A Bouaké, nous allons à l'aventure ». Sur un des nombreux barrages en zone sous autorité des Forces armées nationales de Côtes d'Ivoire (Fanci, pro-Laurent Gbagbo) les militaires, mitraillettes en bandoulière et le doigt sur la détente, sont particulièrement nerveux. Ils nous intiment l'ordre de rester là jusqu'à demain ou de rebrousser chemin. « Il est 22 heures et la route est fermée », lance sèchement celui qui semble être le chef.

« Comment ça la route est fermée ? », interroge Gaston Madeira, régisseur de Coumba Gawlo. Dans un même pays, on érige de part et d'autre des frontières ! Triste réalité d'un pays qui se fait peur et où ses fils se regardent en chiens de faïence. Au niveau de ce barrage, l'on a perdu un temps fou à négocier et à renégocier notre passage. Enfin...

La peur au ventre

L'aventure commence réellement lorsque nous sortons de Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d'Ivoire. Un village devenu une ville lumière hyper moderne à la faveur de la seule volonté d'un de ses natifs en la personne du premier Président de ce pays : Félix Houphouët-Boigny. La route pour Bouaké est un long tunnel sombre, les injonctions de halte excessives et excédantes. La nuit tombante accentue la peur. Quelque part dans la forêt en zone « rebelle », les « Forces nouvelles » (pro-Guillaume Soro) nous obligent à descendre de véhicule. Contrôle d'identité, puis un militaire qui se retire pour appeler on ne sait qui.

Lorsqu'il revient quelques minutes après, c'est pour nous demander de remonter et de le suivre. Une demi-douzaine de 4X4 escortent notre voiture. Direction, l'intérieur de la forêt. Le noir est total. La peur gagne nos rangs. Les uns s'en remettent à Dieu à l'aide de quelques versets de Coran ou signes de Croix ; d'autres, comme Ndèye Awa Lô de « Walf Grand Place », n'ont que des larmes à verser. « Vite, le commandant vous attend ! » s'énervent les militaires. Le commandant ? Nous allons à la rencontre de notre compatriote d'artiste, Coumba Gawlo Seck, et voilà qu'on nous parle du commandant. Quel commandant ? On s'interroge tous, craintifs. Les véhicules se perdent dans la nature... Après plus de 6 heures de trajet, nous voilà enfin à Bouaké, symbole de la rébellion où les « Forces nouvelles » ont leur Quartier général (Qg). En ce lieu, dans un restaurant de la place, le commandant est au rendez-vous. - À ses côtés, Coumba Gawlo et le chroniqueur Pape Samba Kane (Psk).

Ouf ! « Maintenant que vous êtes arrivés, je peux me retirer », a alors déclaré le commandant de la Zone 3 de Bouaké, Chérif Ousmane. Nous le connaissions de nom pour sa partition jouée dans la rébellion. L'homme est calme et serein, le visage avenant. Nous immortalisons notre rencontre par des séances de photos, non sans lui demander le pourquoi de toutes ces épreuves psychologiques qu'il nous a fait subir, lui et ses hommes. « C'était pour votre sécurité », répond-il avant de s'engouffrer dans sa 4X4 blindée. Une bonne dizaine de véhicules tout terrain l'escortent. Le commandant disparaît sous un nuage de poussière. Nous dînons avec Coumba Gawlo avant de rejoindre notre hôtel. Crevés. Lessivés. Toujours incrédules. Mais demain est un autre jour...

Bouaké, l'histoire...

Le réveil à Bouaké a été pénible. Mais le désir de percer le mystère de ce bastion « rebelle » est obsédant. Ici, l'histoire, sinon le drame ivoirien, se lit sur les visages des populations. Sur chaque visage, Bouaké manque de tout, ou presque, conséquence dit-on d'un ostracisme géographique, ethnique, voire confessionnel (Bouaké, comme tout le Nord de la Côte d'Ivoire, est majoritairement musulman) Le dénuement est total qui vous vrille la gorge. Guillaume Soro explique dans son livre intitulé : « Comment je suis devenu rebelle » que la rébellion s'évertue à redonner espoir aux populations, notamment par la bonne tenue de ceux-là qui l'incarnent, mais aussi et surtout par l'effort de mise en place de structures sociales et économiques.

Car en réalité, Bouaké, troisième ville de Côté d'Ivoire avec une population avoisinant le million d'habitants, est un désert infrastructurel. « Toutes les banques et autres structures ont fermé depuis la survenue de la guerre ; les investisseurs ont plié bagages, laissant sur place ceux que le concept ravageur de l"'ivoirité" a réduits en sous-hommes », se plaint un groupe de jeunes. Ceux-là que, un matin du 19 septembre 2002, l'« ivoirité » a ravalé au rang d'hommes inférieurs face à d'autres qui auraient reçu l'onction des dieux. C'est là tout le paradoxe africain en particulier : l'idéal est souvent passionnant, mais le spectacle consternant.

Bouaké est une ville nerveuse, économiquement retardée, mais qui n'aspire qu'à vivre. Ã- revivre plutôt. Ã- se refaire, plus exactement. Oui, l'enfer vécu et habité rend légitime et désirable une région où l'on tacherait d'éviter le retour de ce qui, de près ou de loin, peut lui ressembler. C'est dans ce contexte que la star sénégalaise, Coumba Gawlo, va se produire le samedi 17 novembre en tant qu'Ambassadeur de Bonne volonté pour le Pnud. Un concert particulièrement attendu par des milliers de jeunes.

Le concert de la paix et du développement

Matinée du rendez-vous musical : Coumba Gawlo doit s'adresser aux populations de Bouaké, dans le cadre d'une rencontre solennelle. Ce qui justifie la présence des plus hautes autorités (coutumières, civiles et militaires) de la région. Avant les prises de parole c'est le roi de Bouaké en personne, Nanan Kouakou N'Guesson, qui sacrifie au rituel de la libation : on verse du vin en guise de bénédiction. Le Maire s'exprime ensuite pour remercier l'artiste sénégalaise d'avoir consenti de jouer à Bouaké « au nom de la paix en Côte en Côte d'Ivoire ».

Car à partir de là, « le message s'adresse à tous les habitants du pays des Lagunes », précisera à son tour le directeur du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud, maître d'oeuvre de la manifestation) André Carvalho, selon qui « la musique est un puissant vecteur pour parler des questions liées aux Objectifs du millénaire pour le développement ». Et le représentant du Secrétaire général des Forces nouvelles (Guillaume Soro) d'enchaîner : « après la flamme de la paix, celle du développement » avec cette précision : « la fin de l'injustice et de la pauvreté est le préalable à toute paix et à toute fin de crise ». Il ajoute : « lorsque le 19 septembre 2002 Bouaké prenait les armes, c'était justement pour dire non à l'injustice ! ».

Justice, développement, paix. C'est autour de ce triptyque que Coumba Gawlo va développer son discours, convaincue que « la Côte d'Ivoire est un pays qui s'interroge aujourd'hui », mais « qui saura très vite trouver les bonnes réponses ». Dans son élan, la star ne manque pas d'inviter les artistes en général à plus d'implication dans les résolutions des crises, estimant que « par là on se rend davantage célèbre ».

Soirée du rendez-vous musical. Place du Carnaval, centre-ville de Bouaké. Là, Coumba Gawlo décline son « mbalax ». Portée par la vague d'euphorie et d'enthousiasme de milliers de jeunes qui l'attendaient depuis les premières heures, la Gawlo est Fougueuse. Déchaînée sur le beat endiablé de ses musiciens, elle embraie sans cesse : « Yeugoulène », « Femme objet », « Dieureudieuf »... Tout y passe. La foule est joyeuse. Coumba lui fait part de ses inquiétudes, de ses révoltes, de ses rêves... d'une Côte d'Ivoire réconciliée avec elle-même. Le public est d'accord. Y compris le commandant Chérif Ousmane que la chanteuse invite sur la scène.

L'officier est hésitant, mais il finit par s'exécuter. Puis c'est le déferlement. Oublié le « coupé décalé », le « mbalax made in Gawlo » impose sa loi. Tout le monde s'y plie... avec joie. Le concert s'est achevé après plus de 2 heures d'une randonnée rythmique soutenue. La flamme de la justice, du développement et de la paix est allumée. Puissent les Ivoiriens faire en sorte qu'elle ne s'éteigne plus jamais.

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