Fraternité (Cotonou)

Bénin: La scolarisation des filles en marche

Larisse Houssou

6 Décembre 2007


Dans certaines communes du Bénin, des médiatrices incitent les communautés à se mobiliser en faveur de l'éducation des filles. Visite à Adjido, un village de la commune de Zakpota...

Sur sa moto presque neuve, Jeannette Ahokpè ne passe pas inaperçue. « Dans les villages, fait-elle remarquer, voir une femme conduire une moto, ce n'est pas évident. » Jeannette Ahokpè exerce un métier qui n'est pas, lui non plus, évident. Elle est médiatrice dans dix villages de la commune de Zakpota, à deux heures de route de Cotonou. Les yeux protégés par des lunettes et un casque vissé sur la tête, elle parcourt parfois plus de 70 kilomètres de pistes poussiéreuses par jour pour aller à la rencontre des populations. Sur ces longues distances, elle cherche constamment son équilibre, parce que la moto saute au contact des ponceaux et tombent dans les trous qui parsèment les étroites pistes rurales qui relient les hameaux de Zakpota.

De retour d'une séance de travail, Jeannette Ahokpè est toujours couverte d'une plaque de poussière qui donne une couleur rougeâtre au sac à main noir qu'elle garde toujours en bandoulière. Le mauvais état des voies n'est pas la plus grande difficulté. Il y a aussi l'insécurité. « Lorsque je dois me rendre dans certaines localités réputées dangereuses, dit-elle, je me fais toujours accompagner par des vigiles de peur d'être agressée par des coupeurs de route. » Jeannette Ahokpè ne s'en plaint pas, puisque selon elle, « une médiatrice doit avant tout aimer les conditions de travail en milieu rural et avoir une forte conviction ».

Adjido, où la médiatrice se rend une fois par semaine, est l'un de ces villages poussiéreux de la commune. Ce village est peuplé de cultivateurs qui essaient d'arracher à la terre aride du maïs, du manioc et des ignames, leurs aliments de base. Les femmes et les enfants sont mis à contribution, surtout pendant la récolte. L'école ressemble à tant d'autres établissements béninois : les murs sont en ciment et le toit en tôle. A l'heure de la récréation, les écoliers jouent à l'ombre des manguiers.

Assise sur un banc parmi ses camarades de classe du CM1, Nadine est heureuse. Petite de taille, silhouette effilée, Nadine n'a que 10 ans et fait partie des meilleurs de sa classe. « L'année dernière, révèle la gamine avec une pointe fierté, j'ai été la première de ma classe. » Nadine a de la chance. Il y a quelques années encore, la scolarisation des filles dans ce village n'était pas une réalité. Dans les classes de l'école, les garçons étaient trois fois plus nombreux que les filles. « Généralement, les filles ne sont pas maintenues dans les classes, explique Didier Domingo, le directeur d'école. Elles sont très tôt retirées des classes. » Il est vrai que dans le village, la majorité des gens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Du coup, pour ces familles paysannes, l'école coûte cher. Les parents doivent payer les fournitures, les frais d'inscription, le salaire des enseignants communautaires. « Or, le mariage précoce, le travail et la traite des enfants leur rapportent de l'argent, indique Didier Domingo. Dès lors, les parents préfèrent ne pas scolariser leurs filles. »

Les mères en première ligne

Mais depuis trois ans, les mentalités changent dans le village. A telle enseigne que le taux de scolarisation des filles dans le village a augmenté de plus de 7% entre 2004 et 2006. Des résultats positifs à mettre à l'actif de Jeannette Ahokpè qui, dans le cadre du projet Educom (Education et Communauté) financé par l'Unicef, a mobilisé les populations en faveur de la scolarisation des filles. Elle a organisé une brochette d'activités destinées à améliorer le bien-être des enfants. Leurs mères, réunies en groupement, ont joué un rôle primordial. D'abord, l'Unicef a commencé par les alphabétiser. Ensuite, il leur a octroyé des micro-crédits et équipé leurs groupements afin qu'elles puissent démarrer des activités génératrices de revenus. Christine Dagba, la maman de Nadine, est la présidente d'un groupement féminin appuyé par l'Unicef. Du nom de « Houénoussou » qui signifie « L'heure a sonné », ce groupement qui compte 25 membres est spécialisé dans la fabrication de l'huile de palme, de galettes et dans le stockage de produits vivriers.

« Les bénéfices que nous engrangeons toutes les deux semaines et qui varient entre 10 000 et 15 000F CFA, indique Christine Dagba, nous permettent d'acquérir les fournitures scolaires et de participer à la gestion de l'école du village. » Ces revenus leur ont permis aussi de financer avec d'autres groupements du village une cantine scolaire qu'elles gèrent elles-mêmes à tour de rôle et de participer au paiement des salaires des enseignants communautaires. « Dans notre école, ajoute Christine Dagba, nous avons également financé la construction d'un espace pour les enfants de 3 à 5 ans. Avant d'aller au champ, nous y déposons nos petits. Un animateur que nous payons les encadre et les prépare à leur future vie scolaire. »

« Je l'aide et lui donne le goût de l'école »

A Adjido, les résultats sont si évidents que les populations ne tarissent pas d'éloges à l'égard de la médiatrice Educom. « Elles me disent qu'elles étaient dans l'obscurité et que je leur ai apporté la lumière », confie la médiatrice. « Il faut avoir de la patience pour conduire un aveugle, observe Christine Dagba, et la médiatrice a fait preuve de patience. » Et au directeur d'école de souligner : « Elle nous a permis de bénéficier des innovations du projet Educom. Elle a mis à la disposition des enseignants une fiche de suivi scolaire. Grâce à un système de courbes et de couleurs, cette fiche, remplie chaque mois par les enseignants, permet aux parents de suivre l'évolution des performances et des aptitudes de leurs enfants. ». Pour venir en aide aux fillettes considérées comme à risque, la médiatrice a, par ailleurs, mis en oeuvre dans l'école du village le « système fille pour fille », qui consiste à confier la responsabilité d'une ou de deux fillettes qui pourraient être tentées d'abandonner l'école à une « dada », une grande soeur.

C'est ainsi que Nadine, depuis cette rentrée, va chercher chaque matin deux petites voisines de 6 ans. Elles font ensemble le chemin de l'école et de la maison. « Je garde leur argent de poche et leur achète à manger pendant la recréation, explique Nadine. Si elles ne comprennent pas quelque chose à l'école, je les aide et leur donne le goût de l'école. Et le week-end, nous nous retrouvons pour laver ensemble nos uniformes. Lorsqu'elles tombent malade, j'informe leur maître. » Un système qui, non seulement responsabilise la « dada », mais aussi encourage les parents à scolariser leurs filles et sécurise les filleules. « J'éprouve une certaine fierté à être dada, déclare Nadine. Cela m'incitera à améliorer mes performances en classe pour servir de modèle à ma filleule. » Sa maman, Christine Dagba, reconnaît que c'est grâce à Jeannette Ahokpè que Nadine et ses deux autres filles vont à l'école. « Sans la médiatrice, soutient-elle, mes filles seraient restées à la maison ou vendues aux trafiquants. Aujourd'hui, elles sont scolarisées et pourront devenir plus tard de grandes personnalités. » Même si leur absence de la maison se fait sentir, Christine Dagba ne regrette rien : « Quelles que soient les difficultés que je peux avoir à la maison, je sais qu'elles profiteront de l'école ». Quant à ses filles, elles veulent toutes ressembler à la médiatrice. « Pour toutes les filles du village, je suis un modèle », confie Jeannette Ahokpè.

Les changements sont significatifs

Au Bénin, le pari de la scolarisation des filles est en train d'être gagné. A force de sensibilisation, mais aussi avec des réalisations basées sur des constats simples. « Rien que construire des latrines séparées pour les filles, suffit parfois à les maintenir à l'école », déclare la médiatrice qui continue : « L'éducation des filles change tout. Non seulement en terme de développement économique, mais aussi en terme de développement humain ». De l'avis de Jeannette Ahokpè, un objectif prioritaire est de démythifier le milieu scolaire. Aussi bien dans l'esprit des filles que dans la tête de leurs parents. Au Bénin, une fille des zones rurales court six fois plus de risques d'abandonner l'école qu'une autre des zones urbaines. Il est aussi important de changer les mentalités dans le milieu enseignant. « La discrimination se renforce en classe où des enseignants, hommes et femmes, ont tendance à accorder davantage d'attention aux garçons, constate-t-elle. L'objectif de l'Unicef est aussi de mettre un terme à cette discrimination. »

Un peu partout dans le village, les changements sont significatifs. « Avant, je n'existais pas. Aujourd'hui, j'ai enfin une identité », fait remarquer Mireille, une collégienne originaire d'Adjido. De plus en plus de filles peuvent le dire. Certes, beaucoup reste à faire, mais il se dégage déjà un esprit de discrimination positive dont profitent les filles pour s'illustrer en milieu scolaire. L'Unicef décerne chaque année des prix aux deux meilleures filles de chaque classe dans les écoles où intervient le projet Educom. Des prix sont aussi décernés aux enseignants qui ont le plus encouragé l'intégration des filles. « Plus il y en aura d'admises à passer en classe supérieure, plus la note de l'enseignant sera grande », révèle Jeannette Ahokpè. Par ailleurs, le ministère de l'Enseignement maternel et primaire a adopté la stratégie consistant à encourager l'affectation et le maintien des enseignantes dans les zones rurales. Histoire de montrer aux populations locales l'image de ce que peut devenir une fille scolarisée.

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