Libération (Casablanca)

Maroc: Cinéma marocain - Dynamisme, tendances et caractéristiques

9 Décembre 2007


La septième édition du Festival international de Marrakech (FIFFM) qui se tient cette année du 7 au 15 décembre consacre une section spéciale au cinéma marocain de 2007.

La production marocaine a enregistré en effet un chiffre record en termes de films réalisés cette année. Près de 20 films ont été présentés pour la première fois en 2007. Les nombreux observateurs professionnels, journalistes, décideurs auront ainsi à leur disposition une formidable vitrine de la production marocaine récente. Une nouvelle opportunité qui vient confirmer l'image d'un pays où le cinéma s'épanouit et montre un nouveau visage en termes de production mais aussi en termes de renouvellement de génération avec l'arrivée de jeunes cinéastes. C'est ce que l'on a qualifié de dynamique du cinéma marocain. Quelles en sont les principales caractéristiques ? Quelles en sont les causes ?

Je pourrai décrire cette dynamique par un schéma à deux niveaux : une description des caractéristiques qui font que l'on peut parler d'une dynamique et à un deuxième niveau pour une tentative d'explication de cette dynamique. Ce dynamisme se décline au moins à travers trois aspects : la régularité ; la visibilité ; la diversité.

Régularité : depuis quelques années déjà, le cinéma au Maroc connaît un rythme de croissance régulier : huit, dix, douze longs métrages par an. Cela s'insère dans une stratégie qui vise, selon les perspectives tracées par le Centre cinématographique marocain, de parvenir à l'horizon 2008 à une moyenne de 28 longs métrages par an. Le court métrage bénéficie également de cette embellie ; en 2006 le record de 70 films courts a été atteint Ils sont révolus les temps où cette cinématographie se ramenait à une moyenne d'un film et demi par an ! Le Maroc était à la traîne sur le plan régional et continental. Aujourd'hui, il est en position de leadership aussi bien sur le plan maghrébin qu'arabe. En 2005, à l'occasion du Festival national du film, grand rendez-vous de la profession du cinéma marocain qui se tient tous les deux ans (l'équivalent de la cérémonie des Césars en France ou des Goyas en Espagne) a vu entrer en compétition 21 longs métrages et plus de 40 courts. Pour 2007 les perspectives s'annoncent aussi prometteuses avec une douzaine de nouveaux films qui vont sortir dont deux, «Wake up Morocco» de Narjiss Nejjar et «What a Wonderful World» de Faouzi Bensaïdi, ont été retenus en compétition officielle à Marrakech.

Visibilité : Cette production régulière est de plus en plus visible. Le film marocain est vu et d'abord chez lui. C'est une donne essentielle qui marque un vrai tournant dans la jeune histoire du cinéma marocain. Depuis trois ans, ce sont pratiquement deux, trois films marocains qui arrivent en tête de box-office ; pour 2006, par exemple, c'est «Marock» le premier long métrage de la jeune cinéaste Laila Marrakchi qui est arrivé en tête devant deux autres films marocains, «La symphonie marocaine» de Kamel Kamel et «Les ailes brisées » de Majid Rechich c'est un cinéma qui est visible aussi à l'étranger notamment dans les festivals internationaux : il ne se passe pas un mois sans que le cinéma marocain ne soit l'invité d'une rétrospective, d'un spécial ou d'un panorama. Symboles de cette ouverture internationale, le Maroc avait assuré l'ouverture de la nouvelle section créée en 2005 à Cannes « Tous les cinémas du monde » et en 2006, le Maroc a fait son entrée au Village international de Cannes en ouvrant un pavillon qui a rencontré un succès indéniable.

Diversité : Partout, là où il est présenté, une première remarque s'impose, ce cinéma est porté par une grande diversité de thèmes, d'approches esthétiques. Et c'est une diversité qui reflète un brassage révélateur de l'arrivée de jeunes cinéastes, lauréats d'écoles, autodidactes, issus de la diaspora c'est le véritable moteur de cette dynamique.

Comment on est arrivé à cette situation ? Qu'est-ce qui pourrait expliquer ce dynamisme ? Je formule une explication basée sur la conjugaison de trois facteurs :

L'existence d'une tradition cinéphilique qui fait que le cinéma au Maroc est chez lui. Une tradition qui a connu son âge d'or dans les années 70 avec notamment le mouvement des ciné- clubs qui ont porté la culture cinématographique très loin dans le pays profond ; mouvement qui a produit ses figures emblématiques dans les domaines de l'animation et de la critique cinématographique.

L'existence d'une génération de cinéastes pionniers qui ont résisté à la traversée du désert et qui ont permis que le cinéma reste un horizon professionnel possible. Ce sont eux qui ont assuré au cinéma son ancrage dans notre paysage culturel. Dès le début des années 60, en effet, des jeunes sont allés étudier le cinéma à Paris, Lodz, Moscou ils sont rentrés défendre un cinéma en symbiose avec les attentes du pays ; ils ont assuré le démarrage des premiers films institutionnels ; ont produit leurs premières oeuvres de fiction souvent dans des conditions difficiles mais qui ont donné lieu à des films devenus des référence aujourd'hui pour la nouvelle génération.

L'existence d'une réelle volonté publique d'aider le cinéma ; volonté illustrée par le Fonds d'aide à la production cinématographique devenue depuis 2004 l'avance sur recettes et dont l'enveloppe atteint aujourd'hui les 50 millions de dirhams (5 millions d'Euros) ; on parle de 70 millions de dh pour la nouvelle année et à l'horizon proche, la barre symbolique des cent millions de dirhams sera franchie !

L'ensemble de ces éléments constitue aujourd'hui un écosystème qui rend l'émergence d'une véritable industrie du cinéma une option non seulement légitime mais crédible. L'engouement constaté des jeunes pour les métiers du cinéma constitue une garantie d'avenir. On assiste en effet à une très forte demande émanant de jeunes voulant embrasser la carrière de cinéma. Ce qui fait de la question de la formation l'un des premiers points à l'ordre du jour pour les années à venir.

Cet engouement, cet intérêt public et culturel pour le cinéma s'expliquent fondamentalement par la nouvelle place acquise par le cinéma dans la production artistique. On peut affirmer sans risque d'erreur que le cinéma constitue aujourd'hui la première forme d'expression de l'imaginaire collectif de la société marocaine. Le public commence à se familiariser avec les productions cinématographiques locales retrouvant des codes et des figures récurrentes le fidélisant sur la base d'un contrat de communication narratif et esthétique explicite.

Le cinéma marocain n'est plus un concept. Il n'est plus une abstraction. C'est désormais un vecteur d'expression avec des représentations sur la société marocaine accompagnées de surcroît de la découverte du plaisir du récit. A l'instar des cinémas installés, il fonde son succès sur la base de la constitution de certains stéréotypes assurant au public des éléments de reconnaissance et des « retrouvailles » avec son image autour de thèmes, de lieux ou tout simplement de figures de reconnaissances tangibles.

C'est ainsi qu'un cinéma populaire n'hésite pas à puiser sa thématique dans l'actualité immédiate dessinant de grands axes de signification sur lesquels s'établit un consensus social : le statut de la femme, l'émigration clandestine par exemple. Il y a toute une tendance du cinéma marocain porté par ce que l'on qualifierait le scénario de proximité où les ingrdients de la vie quotidienne forment la base du ressort dramatique (les films de Mohamed Smaïl, Hassan Benjelloun, Saâd Chraïbi, Hakim Noury ).

C'est un courant social qui n'hésite pas à aborder de front certains sujets qui font débat comme ce fut le cas avec les films qui ont abordé les années de la répression politique dans les années 70. On peut même dire à ce propos que le cinéma joua un rôle précurseur avec des approches différenciées de la question de la mémoire : «La Chambre noire» de Hassan Benjelloun adapte sur un registre mélodramatique le récit autobiographique d'un ancien détenu politique tandis que «Mémoire en détention» de Jilali Ferhati joue sur le registre de l'ambiguïté en mettant au centre du récit un détenu amnésique ; il sort de prison pour entamer un quête dans sa mémoire refoulée à l'instar de toute une société qui cherche à se réapproprier son destin.

La tendance dominante permet de circonscrire des éléments de stabilisation esthétique autour de trois paramètres qui pourraient aider à caractériser le cinéma marocain contemporain :

L'émergence de la figure de l'acteur, notre cinéma a de plus en plus ses têtes d'affiche, ses comédiens populaires qui fonctionnent aussi comme vecteur de marketing.

Un nouveau statut pour le scénario ; la question de l'écriture retrouve tout son intérêt illustré par l'instauration d'une aide au développement de scénario

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La prépondérance de la scène au détriment du plan comme principe d'écriture. La mise en scène des films, elle-même, connaît un nouveau recentrage. Si le cinéma des années 70 était estampillé cinéma du plan, celui qui assura le tournant des années 90 mise sur des segments narratifs plus larges, sur la scène comme entité de base du récit. Nous sommes alors dans un régime de lisibilité comme promesse de davantage de visibilité.

Mais, comme je l'ai déjà souligné, le cinéma marocain n'est pas monolithique, sa richesse réside dans sa diversité. A côté du cinéma «du scénario» qui cherche à baliser la réception publique du film, se développe un autre cinéma qui s'inscrit dans une stratégie de dépassement des stéréotypes en proposant d'investir d'autres lieux (Yasmine Kessari, Smail Ferroukhi ), mobilisant d'autres vecteurs d'intelligibilité du réel jouant notamment sur la restructuration du récit, mettant en avant un nouveau rapport à la fiction irrigué d'une esthétique documentaire (Daoud Oulad Syad ) ou un regard empreint de cinéphilie (Faouzi Bensaïdi).

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