Julien Pagès
12 Décembre 2007
Et si le flamenco dictait ses règles sur le «territoire de nos émotions», s'il devenait le temps d'un spectacle une république métissée de sens et de perception.Tel était l'idée de départ de Maria Pagés par laquelle naquit le spectacle «Flamenco Republic».
Pour donner le coup d'envoi au festival des deux rives, le théâtre Mohammed V proposait, ce samedi 8 décembre, au public Rbati un séjour dans ce pays imaginaire, pour un spectacle riche en couleurs, en rythmes et en courbes.
Originaire de Séville, la conceptrice, s'est petit à petit imposée comme experte dans son art. Danseuse aux «bras infinis», elle se plaît à explorer les différents courants de cette discipline ancestrale pour concevoir des spectacles qui en repoussent les limites tout en restant fidèle à ses codes initiaux. S'inspirant des écoles concurrentes, elle ambitionne de donner un souffle nouveau à un art qui, après s'être endormi sur les «tablaos» de la ville de Triana - ces cafés concerts populaires qui lui ont fait «perdre son âme», connaît un regain de créativité depuis les années 80. Quatre danseurs, tout de noir vêtus, autant de danseuses alternant les robes à pois, les tailleurs et les jupes à froufrous traditionnels, deux guitaristes et deux chanteurs, avec, en présidente: Maria Pagés.
Telle était la composition du gouvernement paritaire de cette république éphémère. «Entre le rêve et la vie, nous dit Ana Ramon, chanteuse de la compagnie, il existe une troisième chose». Ce territoire frontalier serait-il celui de l'art. En effet, si ces danses, ces voix et ces accords de guitare survolent bien le réel en stimulant notre imagination, elles n'en restent pas moins matérielles et perceptibles. Tout le monde a bien vu la même chose, ces corps marchant fièrement comme l'étalon, passant en un clin d'oeil du trot au galop, se faufilant entre les courants d'air, emportés par leurs volte-face et les changements de masque qu'ils opèrent.
Tout le monde a vu ces formes repoussant les lois de l'articulation, ces mains onduleuses qui donnent le rythme. Même ce que l'on ne voyait pas nous laissait l'imaginer. Les jeux de lumière, faisant apparaître le corps comme une corde tour à tour tendue puis embrassant les courbes.Les coups de claquettes devinant et ponctuant le rythme des guitares. Il y avait dans ce tourbillon de sensations, l'impression d'être en présence d'une énergie chaotique pourtant parfaitement maîtrisée. Passant du baile solitaire, aux chorégraphies de groupes, de l'expérimentation individuelle à la parade rigoureuse, ce spectacle garde le rythme, se joue de lui.
Le retient jalousement, donnant au temps un aspect illusoire. Les palmas, claquements de mains, et les claquettes nous perdent. Elles développent un battement cardiaque parfois intense, parfois prêts de s'arrêter. Le corps se fige dans une posture d'oiseau, tombe et se rattrape sur un clap, et le voilà reparti pour un tour. L'énergie des danseurs étonne tout comme la force du chant. Ce chant profond et puissant, tel que le développe Ismael de la Rosa, mélange de timbres gitans sur des gammes arabes.
Ce chant qui sait également se faire doux et frivole à travers la voix d'Ana Ramon. Sorte d'incantation les paroles, répétitives, se déclinent sous différentes formes, certains mots s'ajoutent de-ci, de-là, d'autres sont martelés. Puisant ses racines dans la renaissance andalouse, le flamenco hérite son caractère composite des trois religions du livre. A l'origine uniquement chanté, il s'accompagnera par la suite de la guitare, d'une rythmique tapée dans les mains et d'une danse mixte. Peu à peu adopté par les groupements gitans et les populations déshéritées, il s'imprègnera de la culture populaire jusqu'à se politiser.
Son étymologie incertaine laisse planer de nombreuses interprétations. Si pour certains le mot découle de Fellah Mengus (paysan errant), il serait, pour d'autres, le fruit d'une méprise. En effet, les autochtones espagnols prenant les gitans qui arrivaient du nord pour des peuples germains et par extension flamands, ils les auraient appelés flamencos.
Une dernière traduction reviendrait à dire qu'est flamenco, ce qui est animé par la flamme, flamboyant et débrouillard, tels qu'apparaissaient les nomades aux sédentaires espagnols. De ces différentes interprétations ressortent des lignes de fondsynthétisées avec justesse par Sophie Galland: «Il renferme les trois mémoires de l'Andalousie, mêlées de façon inextricable: la musulmane, savante et raffinée; la juive, pathétique et tendre; la gitane enfin, rythmique et populaire».
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