Alice Delphine Tang
14 Décembre 2007
Une nouvelle romancière camerounaise donne à voir les réalités de la société camerounaise jusqu'à leur parler quotidien.
La littérature féminine camerounaise vient de s'enrichir d'un nouveau titre : Le Trouble en héritage de Sophie Françoise Bapambe Yap Libock. Ce roman de 126 pages publié aux éditions CLE cette année est d'une lecture aisée. Le style est clair et l'auteur ne s'embarrasse pas de tournures grandiloquentes.
Pour le critique que nous sommes, notre première observation est que le roman Le Trouble en héritage peut piéger le lecteur qui connaît la vie de son auteur. Mais, c'est justement cette épreuve qui donne la pleine mesure de la capacité de cet auteur à théâtraliser ce que Bakhtine nomme une "relation dialogique" et que Julia Kristeva a repris sous le nom d'"intertextualité ", entendu ici comme un ensemble de constructions esthétiques et de leurs implications sociales.
Justin Bisanswa, spécialiste de la littérature francophone, posait un jour cette question lors d'un colloque à Québec : devons-nous considérer qu'un texte littéraire ne peut être bien lu et bien interprété que par ceux qui connaissent la vie de son auteur ? En d'autres termes, la littérature peut-elle survivre de l'enfermement ?
En fait, cet enfermement ne concerne que la littérature africaine dont l'attention des critiques est très souvent focalisée sur la thématique. Les fameuses études traditionnelles sur l'homme et l'oeuvre qui de surcroît tendent à disparaître étaient savamment exploitées pour les auteurs occidentaux ; pourquoi ne le seraient-elles pas pour nos auteurs ?
Les premiers critiques et grands spécialistes du roman africain ont eu tendance à ne décrypter dans ce roman que sa valeur idéologique laissant de côté tout le travail de fond que ses auteurs réalisaient au niveau de l'esthétique. Les romancières africaines de la nouvelle génération parmi lesquelles Were Were Liking, Calixthe Beyala et bien d'autres ont révolutionné le genre romanesque. Le roman de Bapambe Yap Libock a une structure proche du " chant-roman " de Were Were Liking.
C'est un genre qui alterne récit, chant, poésie et théâtre. Ce travail de fond de rhétorique ôte à ce roman le masque du conflit qui le mobilise. Comme l'affirmait Ricoeur, l'oeuvre est aussi tiré vers le discours. En d'autres termes, ceci requiert une double analyse : rhétorique et psychologique. On ne le dira jamais assez, le roman, comme tout texte littéraire, relève de la polysémie. Barthes dit qu'il s'écrit dans une langue plurielle qui exige de l'interprète un discours à plusieurs voix.
Nous décryptons dans Le Trouble en héritage une sorte de transitivité et une compétence intertextuelle qui mettent en images les outils modernes de la communication. Ce roman s'ouvre et se ferme sur des communications téléphoniques entre les deux personnages principaux : Milly et Alex. La première communication permet de brosser furtivement les portraits psychologiques de ces deux personnages. Leur omniprésence dans le texte fait circonscrire toute la thématique par l'amour. Ce thème de l'amour vient à bout des autres thèmes à savoir, la solitude, les traumatismes du veuvage, les circonstances tragiques de la mort de Karl, le mari de l'héroïne, l'égocentrisme et les fréquentations "maraboutiques" de la famille de ce dernier.
Mais, il n'y a pas que l'histoire de Milly Ntolock, victime de la méchanceté des autres et de leurs regards, l'auteur fustige également certains comportements de ceux qui nous gouvernent. L'héroïne de ce roman pourrait s'exclamer comme un personnage de Huis-Clos de Jean Paul Sartre : "L'enfer c'est les autres".
Mais, elle refuse de se faire écraser par les autres. Tenez-vous tranquille ! Il lui arrive, parfois dans un élan auto défensive de le leur faire payer : Karim l'a appris à ses dépens un soir alors qu'il tentait de la violer. Le roman de Bapambe est un hymne à l'amour sincère qui déborde le cadre humain pour s'étendre à l'amour de Dieu. Le lecteur est ému par cette séquence dans laquelle Milly est totalement désespérée parce que, ce matin-là, elle manque de pain quotidien pour ses deux filles, et, une vraie manne lui tombe du ciel à travers la visite d'un voisin qui lui remet une somme de 30 000frs alors qu'elle n'avait dans sa poche que 30frs.
Il est indéniable que cette oeuvre a une forte valeur transférentielle et curative comme suggérée par la psychanalyse de Freud. Mais ici, Françoise Yap Libock ne procède pas comme André Gide qui fait mourir son personnage André Walter pour sauver son équilibre. Ses personnages ne meurent pas, même ceux qui persécutent Milly. La seule mort dans l'oeuvre est celle de Karl qui fonctionne comme la force dynamique qui déclenche l'action. Les écrivains féminins font rarement mourir leurs personnages. On peut déceler en cela un des axes pouvant conduire à la lecture de leurs oeuvres comme indication de leur féminité.
Le texte de cette romancière donne aussi à voir les réalités de la société camerounaise jusqu'à leur parler quotidien. Les questions de diversité linguistique du français et de l'anglais trouvent ici de la matière à réflexion, Milly a une adaptation linguistique qui l'amène à passer aisément d'un registre à un autre. Son frère est un mordu du " camfranglais " :
" Tu es balaise, hein ? Tu bagarres avec la mort tout le temps et tu Win ! How que toi aussi tu es toujours malade comme ça non ?
- Gars laisse ! Je sais que c'est comment?
On va finir par m'appeler bonne-mort ! C'est quand même terrible !
- Sauf que c'est plus fort que bonne mort !
Il meurt à la fin de Germinal... Il faut dire que Zola là était puissant hein ? Il en a écrit des choses "
Ces séquences qui permettent de donner une nouvelle lecture axiologique du roman camerounais illustrent la culture de l'auteur. De même, son identité d'enseignante de lettres est révélée dans les citations directes et parfois indirectes des oeuvres littéraires : Germinal d'Émile Zola, Tristan de Béroul, Phèdre de Jean Racine, Paroles de Jacques Prévert. Cette intertextualité nourrit son espace imaginaire. On y trouve également, à travers l'onomastique, une présence de ce que Philippe Hamon appelle des "motivations sémantisées" du portrait. Le personnage principal s'appelle Ntolock. Ce nom peut signifier " objet de valeur ", mieux " celle qui est choisie ".
Les connotations de ce nom préfigurent le destin de ce personnage béni de Dieu malgré le malheur qui l'a frappé, à savoir, la perte de son époux. De même, le deuxième personnage important de l'oeuvre et ami de Milly Ntolock se nomme Banga qui signifie " grand ", " important ". Ce personnage n'est pas seulement riche et influent, mais c'est un grand homme, un honnête homme selon le sens classique. Certains noms sont des lexèmes vides, d'autres ont une fonction allusive (Le souverain) ou populaire Mbèndè (Douala), Ngola (Yaoundé). Des noms de certains lieux et personnages sont des noms réels (Professeur Sida, Paris).
Que signifie l'écriture pour cette Camerounaise ? La réponse à cette question est donnée par la narratrice de son roman quand elle reproduit la pensée du personnage Alex : " Il pensait que cela constituait une thérapie pour elle ".
Sophie Françoise Bapambe interroge le tissu signifiant dans lequel est pris le destin de l'homme et propose un humanisme axé sur l'affirmation des chances permanentes du coeur et de l'esprit même quand on broie dans le noir.
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