Michée Boko
14 Décembre 2007
Cotonou — La presse et la justice seraient les principaux obstacles à la lutte contre la corruption au Bénin, selon Jean-Baptiste Elias, président de l'Observatoire de lutte contre la corruption (OLC), une organisation officielle basée à Cotonou, la capitale économique béninoise.
"La presse béninoise ne nous rend pas service dans la lutte contre la corruption parce qu'il y a encore, au sein de cette presse, des brebis galeuses qui se font, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, manipuler par les corrupteurs ou les corrompus pour diffuser des informations qui sont de nature à démobiliser tous ceux qui mènent la lutte", a confié Elias à IPS cette semaine à Cotonou.
Le week-end dernier, à la veille de cette prise de position radicale, Elias était intervenu sur les antennes d'un groupe de presse, Golf TV et Golf FM, où il avait déjà dénoncé "certains journalistes qui se laissent encore manipuler par les corrompus et les corrupteurs".
Il n'en a pas fallu plus pour que dès le lendemain de son intervention, un quotidien béninois, 'Libération', titre en manchette : "Jean-Baptiste Elias persiste dans les contrevérités".
Le journal reprochait notamment à Elias d'avoir soutenu, au cours de l'émission, l'Inspection générale d'Etat (IGE) qui a mis en cause des personnes impliquées dans des malversations sans les avoir écoutées. Or, pour Elias, il n'était plus nécessaire de les écouter puisque l'IGE détenait des papiers signés des mains de ces personnes reconnaissant les faits qui leur sont reprochés.
Pour Elias, la cause est donc entendue : une certaine frange de la presse béninoise est encore sous l'emprise des pouvoirs d'argent qui ne souhaitent pas voir la lutte contre la corruption connaître du succès dans ce pays d'Afrique de l'ouest.
Elias est plus ou moins soutenu sur ce point par Agapit Maforikan, conseiller à la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication (HAAC) -- instance officielle de régulation des médias au Bénin -- qui trouve cependant que la faute doit être recherchée ailleurs.
"Il (Elias) n'a vraiment pas tort dans un certain sens, mais la presse n'est pas l'Inspection générale d'Etat. Elle n'est pas non plus la justice, encore moins le gouvernement", déclare-t-il. S'il y a des cas de corruption avérés, la presse a beau écrire du matin au soir le contraire de ce qui se passe, elle ne peut pas empêcher la justice de faire son travail, explique Maforikan à IPS.
"Est-ce la presse qui veut que des députés sur qui pèsent des soupçons de malversations continuent de bénéficier de l'immunité parlementaire?", demande-t-il. Toutefois, ajoute-t-il, "Je ne dédouane pas non plus la presse. Tout est une question de dosage".
Concernant la justice, elle n'accompagne pas encore la lutte contre la corruption parce qu'elle ne punit pas comme il faut, estime Elias. "Tant que l'impunité sera encore au rendez-vous, il sera difficile d'obtenir des résultats importants. La lenteur de la justice fait que, parfois, les dossiers traînent, et cela décourage les populations à continuer de mener la lutte".
Comme pour donner raison à Elias, le ministre de la Justice, Gustave Cassa, allant au-delà de l'obligation de réserve que lui impose sa fonction, pour soutenir quelqu'un dont le combat vient en appui à son travail, enfonce publiquement le clou.
"Il existe des résistances au niveau de l'appareil judiciaire. Si je dois me référer à la date de transmission des dossiers à la justice, ces dossiers devraient déjà être envoyés à l'instruction", a déclaré Cassa au cours d'une conférence de presse, lundi à Cotonou. "L'instruction étant secrète, je ne devrais même pas en piper mot aujourd'hui. Mais si je l'ai dit, c'est parce que le travail qui doit être fait au niveau de mon département n'est pas fait".
Les dossiers évoqués par le ministre de la Justice concernent des cas de mauvaise gestion et de détournements de fonds survenus à la Société béninoise d'énergie électrique (SBEE), une entreprise publique.
Ces dossiers impliquent 18 personnes, dont un ancien ministre de l'Energie, Kamarou Fassassi, deux anciens directeurs généraux de la SBEE, aujourd'hui députés à l'Assemblée nationale, Célestine Adjanohoun et Luc da Matha Sant'Anna, ainsi que des prestataires de services.
Selon des organisations de la société civile, le montant de ces malversations est estimé à environ 23 millions de dollars, juste pour la période allant de janvier 2004 à juillet 2007.
Le Conseil des ministres avait étudié ces dossiers de la SBEE et décidé de les transmettre à la justice avec les 18 personnes impliquées, depuis le mois dernier. Mais l'instruction de ces dossiers n'était pas encore ouverte à la date du 10 décembre alors que le ministre de la Justice a indiqué avoir saisi la justice depuis le 19 novembre.
Ce qui explique sa colère face au constat que la justice béninoise n'exprime pas le même empressement que le gouvernement pour régler un problème dont tout le peuple béninois attend de voir l'issue pour apprécier la volonté des autorités actuelles de lutter réellement contre la corruption.
Au total 53 dossiers de malversations seraient en attente d'instruction à la justice, avec plus de 60 personnes impliquées, selon Elias. Et il ne s'agit là que des dossiers transmis depuis que l'actuel chef de l'Etat béninois, Boni Yayi, a pris le pouvoir en avril 2006.
Le président Yayi a effectué une marche symbolique de dix kilomètres à travers la ville de Cotonou, le 12 juillet 2007, pour marquer sa détermination à engager une lutte sans merci contre la corruption. Mais des critiques au sein de la société civile, tout en saluant l'action du chef de l'Etat, ont souligné qu'elle ne devait pas se limiter à des marches, mais qu'il faudra des sanctions exemplaires contre les coupables.
La corruption ferait perdre chaque année à ce pays pauvre environ 45 millions de dollars, selon une étude sur la corruption au Bénin, menée en 2005 par le Programme des Nations Unies pour le développement, et citée par le ministre de la Réforme administrative et institutionnelle, Bio Sina Gounou, au cours de la conférence de presse de lundi.
Pour sa part, Alidou Koussé, le chef de l'Inspection générale d'Etat -- la nouvelle institution officielle en matière de lutte contre la corruption au Bénin --, estime que le succès de la lutte contre la corruption ne dépend en réalité que des hommes. "Cela ne dépend que de nous. Si on veut que cela se passe réellement, il n'y a que des décisions à prendre, et il n'y a que des hommes qui puissent les prendre", a-t-il déclaré.
Il y a effectivement une réelle résistance à la lutte contre la corruption au Bénin, confirme Sina Gounou. "Il y a beaucoup de gens qui s'adonnent toujours à cette vilaine pratique et qui ne veulent pas que la lutte réussisse. Nous devons absolument briser tous les obstacles si nous voulons émerger car la corruption fait perdre au Bénin à peu près 60 pour cent de ses investissements".
Mais le gouvernement en est conscient et y travaille, assure-t-il. "Nous travaillons surtout à améliorer les procédures d'attributions des marchés publics parce que ce sont-là les nids de la corruption", ajoute Sina Gounou.
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