Le Potentiel (Kinshasa)

15 Décembre 2007

Congo-Kinshasa: La littérature congolaise écrite

Kinshasa — Si plus d'une fois, nous revenons sur l'historique de cette littérature, c'est parce que celle-ci est encore méconnue d'un large public. Et comme on le dit, la répétition est la mère de la science. C'est pourquoi nous saisissons chaque occasion qui s'offre à nous pour faire découvrir notre littérature qui constitue un des aspects fondamentaux de notre culture.

Cela étant, quelle est la physionomie de notre littérature écrite, singulièrement de langue française, de ses origines à nos jours. La littérature écrite est, aujourd'hui, marquée par une abondante production des plaquettes de poèmes, peu de textes en prose (roman et nouvelle) et en théâtre sans doute d'inégale valeur esthétique. Mais, chacune de ces oeuvres, à sa manière, contribue à un véritable essor de cette littérature qui s'est beaucoup confirmée ces trente dernières années.

Entrée certes tardivement dans le royaume des Lettres francophones de l'Afrique en particulier et du monde en général, la littérature congolaise de langue française se caractérise par une remarquable vitalité. En un demi-siècle de réelle existence, elle compte présentement en son sein des écrivains de renommée internationale.

FACTEURS FAVORABLES A L'EMERGENCE DE CETTE LITTERATURE

Parmi tant de facteurs qui ont encouru à l'éclosion de cette littérature, nous pouvons citer les résultats d'une intense scolarisation qui avait pris de l'extension déjà à l'époque de l'ex-Congo belge dans les années 1950 et dont les fruits se sont fait sentir bien longtemps plus tard, singulièrement à partir des années 1970. Mais c'est surtout à l'Université que quelques étudiants vont s'intéresser à la chose littéraire en découvrant les écrivains de la Négritude : Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor, grâce à l'introduction de l'enseignement de la littérature négro-africaine de langue française au Département de philologie romane de la Faculté de philosophie et Lettres de l'Université Lovanium de Kinshasa par le professeur belge - d'heureuse mémoire- Victor-Paul Bol. Ce dernier intensifie aussi le contact avec les écrivains de la Négritude par la création au sein de ladite université d'un Centre d'étude des littératures romanes d'inspiration africaine (CELRIA). De plus, des cercles littéraires se forment comme la Pléiade du Congo (1964-1966), à l'initiative de Clémentine Nzuji ; des maisons d'édition sont créées comme Les belles lettres en 1966 au sein du Ministère de la Culture et des Beaux-Arts, à l'initiative d'un de ses fonctionnaires Edmond Withakenge ; Les lettres congolaises (1967-1968) par l'Office national de la Recherche et du Développement (ONRD).

Les Editions Belles lettres s'étaient attelées à la publication, sous forme ronéotypée, surtout des recueils de poèmes de quelques jeunes écrivains qui ont fait preuve d'un certain talent. On peut mentionner, à titre illustratif, Gabriel Sumaïli pour Aux flancs de l'Equateur, Paul-Olivier Musangi avec Réminiscences ; Achille Ngoie, auteur de Les quarantaines, etc. Même si ces jeunes poètes n'ont pas tous produit une poésie de qualité, ils ont eu au moins le mérite d'avoir contribué à susciter le goût de la poésie au Congo-Kinshasa. Le relais a été néanmoins pris par d'autres jeunes poètes dont les écrits sont d'une valeur certaine.

Ainsi une pléiade de jeunes poètes émerge, surtout à l'université Lovanium de Kinshasa, comprenant des noms qui seront très vite connus comme ceux de Clémentine Nzuji, auteur de Murmures (1967) et de Le temps des amants (1969) ; Philippe Masegabio de Somme première (1968) ; Gabriel Sumaïli de Le testament (1971) ; Dieudonné Kadima-Nzuji de Les ressacs (1969) et Prélude à la terre (1971) et tant d'autres encore.

Ils inaugurent une poésie d'une facture plus élaborée, marquée par l'influence très manifeste de la Négritude et où prédomine le thème de l'angoisse, du fait qu'ils ont été les témoins oculaires des années sombres de l'accession de leur pays à l'Indépendance (1960). Ils exploitent aussi le thème de la revendication exprimé dans un langage plein d'ironie et de sarcasme traduisant ainsi l'état de bouillonnement et d'impatience contre la perte de la personnalité nègre, expression par excellence de leur âme.

Signalons aussi que la vitalité de cette littérature est influencée par l'organisation des concours littéraires. En 1968, l'extension universitaire de l'Université Lovanium de Kinshasa en collaboration avec la Faculté de philosophie et lettres de ladite université lance un concours littéraire en mémoire d'un étudiant-poète très tôt disparu, Sébastien Ngonso, qui porte le nom de ce dernier. Ce concours révèle quelques talents poétiques prometteurs parmi les étudiants de cette Université qui sont majoritaires comme lauréats : Gaby Sumaïli, Philippe Masegabio, Charles Sikitela, Isidore Ndaywel, et Théophane Buluku (décédé). Leurs textes primés, ainsi que ceux des autres lauréats sont deux élèves finalistes du secondaire -Françoise Elisabeth Mweya et Pierre Ndombe- ont fait l'objet de publication sous le titre de Prix de poésie Sébastien Ngonso.

En février 1969, le Pouvoir public profite de l'occasion de la première visite officielle du Président-poète Léopold Sédar Senghor en Rd-Congo pour rendre un hommage mérité à son illustre hôte en organisant un concours littéraire en son honneur par le truchement du ministère de la culture. Encore une fois, bien des lauréats sont des étudiants de l'université Lovanium de Kinshasa et la grande révélation de ce concours aura été le talent des écrivains féminins : Caroline Nzuji remporte non seulement le Prix d'excellence du concours, mais aussi le premier Prix en conte. Sa soeur aînée, Clémentine Nzuji gagne en ex-aequo avec une autre femme, Marie-Eugénie Mpongo. Le premier Prix de poésie.

PARCOURS DES GENRES LITTERAIRES PRINCIPAUX

- La poésie

Depuis que la littérature congolaise écrite existe, la poésie est le genre littéraire le plus exploité. Mais, comme toujours, la poésie de qualité, la vraie poésie est rare. Cela va de soi dans la mesure où la poésie est un art et, de plus, le plus ancien des arts. A ce titre donc, elle est exigence et requiert un travail ardu, de la patience.

La période coloniale connaît pratiquement un seul poète en la personne de Antoine-Roger Bolamba (décédé), auteur de Esanzo, chants pour mon pays (1955). Pour la période post-coloniale, quelques noms parmi les plus représentatifs en poésie sont ceux de Clémentine Nzuji, (Dieudonné) Kadima-Nzuji, Philippe Masegabio, Mutala Mukadi Tshiakatumba (décédé), Etienne Tshinday, Kama Kamanda, etc.

En dépit des difficultés éditoriales consécutives à la crise multiforme qui secoue le pays dès les années 1970, une nouvelle génération de jeunes poètes aux talents souvent prometteurs est en train de prendre la relève de leur aînés. Les deux dernières décennies sont marquées aussi bien par des noms des Congolais vivant au pays et ceux exilés. Au pays, nous pouvons citer : Badibanga Kabawu (décédé), Kiluba Mwika Mulanda, Kilanga Musinde, Fwala Yenga, Sangi Lutondo, Jano Bakasanda, etc. A l'étranger, de nouveaux noms comme de Kama Kamanda, de Mulungo Kalonda-Ba-Mpeta (retourné entre-temps au pays), de Fweley Diangituka méritent d'être signalés.

Ce que ces nouvelles voix poétiques ont en commun : c'est l'attachement profond à la terre natale -la terre congolaise- et la défense de la promotion intégrale de l'homme, et partant de tout homme. Car, les thèmes traités sont pour la plupart puisés dans les événements qui leur pays et le reste de l'Afrique, événements et secousses socio-politiques qui sont presque identiques. Au total, pour ces nouveaux poètes, l'acte poétique n'est plus avant tout et uniquement un exercice gratuit de narcissisme, mais plutôt une praxis libératrice de l'homme. C'est là une véritable révolution qui est en train de s'opérer en poésie congolaise écrite.

Cette nouvelle poétique, comme la qualifie Pius Ngandu Nkashama - qui est à l'opposé de la poésie antérieure souvent mimétique ou narcissique- se veut une poésie de la délivrance.

- La prose

Après la poésie, voyons ce qui se passe dans la prose, particulièrement dans le roman. Pendant très longtemps, le roman a fait figure de parent pauvre dans l'ensemble de la production littéraire congolaise. Plusieurs causes peuvent expliquer cette déficience. Le roman, de manière générale, exige plus de travail et de rigueur dans son élaboration. De plus, le roman est destiné à une large diffusion et doit, de ce fait, être livré au grand public. D'où le nécessité des maisons d'édition qui contribuent à son lancement. Or, celles-ci sont rares -sinon inexistantes- au pays et le coût financier pour la réalisation d'un roman est souvent élevé. Paul Lomami Tchibanda, considéré comme le père du roman congolais, va se signaler en remportant le premier prix du concours littéraire de la Foire coloniale de Bruxelles de 1948 avec son Ngando (le crocodile), un conte romancé. Mais c'est à partir des années 1970 que le roman congolais reçoit ses lettres de noblesse et perce sur l'échiquier international avec Entre les eaux de V.Y. Mudimbe, publié en 1973 à Paris aux éditions Présence Africaine. Ce roman de classe internationale sera suivi, en 1976, de Le bel immonde ; en 1979, de L'écart et, en 1989, de Shaba deux.

Le thème de désarroi de l'intellectuel africain coupé de ses racines se retrouve dans les deux premiers récits de Ngal : Giambatista Viko ou le viol du discours africain (1975) et L'errance (1979).

Les deux décennies 1980-1990 marquent pour reprendre l'expression de Georges Ngal, l'âge du roman. La diaspora congolaise en est très dynamique. De Paris, Pius Ngandu Nkashama rythme la vitalité du roman congolais avec plus d'une dizaine de titres : Le fils de la tribu (1983), La malédiction (1983), Le pacte de sang(1984), La mort faite homme, etc.

Bien de ces textes, avec plus ou moins de bonheur, dénoncent les injustices et les aberrations des tyrannies politiques dans le contexte africain post-colonial en général. Les écrivains, comme s'ils s'étaient donnés un mot d'ordre commun, ne pouvaient se taire et fermer les yeux devant tant d'atrocités. Ils se sont sentis investis de la mission de répercuter les cris des opprimés et des affamés en vue de susciter une conscience de l'Histoire. L'écrire romanesque s'offre comme ce lieu de l'exorcisme et de la vérité. On assiste ainsi au dévoilement des turbulences et au procès de la démocratisation en panne de démarrage effectif et sincère.

- Le théâtre

Parti des bases très modestes, le théâtre congolais s'est enrichi au fil des années de plusieurs oeuvres de valeur dont la plupart n'ont pas encore été éditées. De nos jours, il connaît un développement remarquable. En effet, durant la période coloniale, le théâtre congolais est essentiellement marqué par des sketches vantant souvent les bienfaits de la colonisation belge et il reste dominé par la personnalité d'Albert Mongita, auteur de plusieurs saynètes et des pièces dont les plus connues sont Ngombe (1955) et Mangengenge (1965). Si dans la décennie 1970, Mikanza Mobyem (décédé) semblait jouir d'une chance exceptionnelle pour la publication de ses pièces, les deux décennies 1980 et 1990 sont marquées par trois dramaturges. Pius Ngandu Nkashama poursuit inlassablement le théâtre politique qu'il a inauguré avec La délivrance d'Ilunga (1977). Katende Kath M'Bika qui exploite le théâtre social, s'est signalé comme le plus politique des dramaturges au Katanga dans les années 1980. A l'instar de Pius Ngandu Nkashama et Lukonzola Muyungwa Kabulu avec A quand le procès ? (1994), Kadiebwe Muzembe-Nyunyu pratique aussi le théâtre politique qui renvoie à l'Afrique sa propre image hideuse afin de l'aider à se corriger.

Au demeurant, ce survol de la littérature congolaise écrite surtout en langue française n'est pas du tout exhaustif. Il est donné à titre purement indicatif. Des études plus fouillées ont été menées dans ce domaine par quelques critiques littéraires, et le lecteur est invité vivement à les lire pour compléter son information et élargir sa connaissance sur cette littérature.

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