Libération (Casablanca)

Maroc: Festival des deux rives - Tempo, l'acrobatie de la musique

Pagès Julien

19 Décembre 2007


Pour clore en beauté cette première édition du Festival des deux rives, le Théâtre Mohammed V de Rabat accueillait samedi dernier la compagnie Res de Res. Elle nous a présenté son dernier spectacle intitulé «Tempo», mélange de danse, de musique et de pratiques de cirque.

Deux couples qui remplissent le temps. Quatre artistes qui se passent le tempo comme un flambeau. Une troupe qui se joue de tout sauf des secondes qui s'écoulent, vite, trop vite, pour un spectacle de soixante minutes qu'on voudrait voir s'allonger des heures.

La jeune compagnie Res de Res, née en 97 de la rencontre de quatre artistes pluridisciplinaires, possède cinq créations à son actif. Elle sillonne désormais la Méditerranée pour présenter son style ambitieux à travers un spectacle qui sert de synthèse à ses innovations. Par la fusion qu'elle opère entre théâtre, cirque et musique, sa vocation purement artistique, elle acquiert un caractère «postmoderne». On entend par-là qu'elle crée ses propres règles en partant de celles des styles et disciplines qu'elle explore.

Concrètement, quatre personnes occupent l'espace. Deux couples exhibant, chacun leur tour, leur complicité dans l'art. Leur intimité est une question de lumière, celle-ci scinde l'espace, le rend malléable, tantôt vaste, tantôt exigu. Tout commence par une machine à écrire. Les fantasmes surréalistes de l'écrivain prennent vie dans le jeu des acteurs. Les couples se chamaillent, se courent après, avec l'innocence de l'enfance. Et puis l'envie prend à l'un d'entre eux de s'élever en s'accrochant au lustre. En dessous, on ouvre le tiroir et la table devient piano. Le premier jeu de séduction se dévoile avec poésie. L'homme sur son lustre tire la femme et la soulève. Elle appuie sur quelques touches, laisse un blanc pour les acrobaties puis reprend l'accord. Ils donnent à la mélodie volante des notes une représentation matérielle. L'acrobate incarne l'acrobatie de la musique. Les corps tournent au rythme du piano, le jeu est périlleux mais maîtrisé avec légèreté. Il bluffe le public. Les applaudissements, a priori intempestifs, gagnent en écho pour se répercuter dans toute la salle. Spontanément, l'audience souhaite exprimer son étonnement. Car il s'agit bien là d'un exercice extraordinaire, dans le sens étymologique; audacieux.

Un couple s'est exprimé, la lumière revient. Le centre de gravité se déplace sur l'autre. L'homme prend le porte-manteau, il s'agit en fait d'une contrebasse. Encore une fois, la limite entre objets et instruments est décalée, la frontière entre utile et agréable, estompée. Une main se lève comme un ordre, un rideau tombe, il sera pour lacompagne du bassiste, l'occasion de se lever et d'entamer son récital acrobatique. L'autre couple regarde absorbé, s'en mêle parfois fébrilement, avec une note de piano échappée comme un soupir.

Les acteurs se jouent des règles de la gravité, les dimensions sont utilisées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire, différentes façons de voir la même chose. La «table-piano-armoire» rappelle étrangement le pianoctail de Vian. Fonctionnelle à l'excès, elle recèle de nombreux trésors. Ceux qui y trouvent un vêtement à leurs goûts vont se changer pour entamer une danse à l'horizontale sur le mur du fond. Le dernier à se servir la trouve vide. Mais le vide est créateur. Dans ce cas, il génère la musique. La table acquiert un nouveau pouvoir, elle devient boîte à rythme, dans laquelle chaque tiroir équivaut à un «sample», il joue donc littéralement de la table... Encore une fois le public est pris de court. Il laisse un tiroir ouvert, le sample se répète en boucles. Il rejoint sa contrebasse et la manie avec archet, créant ainsi une nappe sonore envoûtante. La voix suit un tempo déstructuré, tandis que les acrobates dansent en pendule sur le mur.

La tradition espagnole n'est pas laissée de côté: on chante flamenco sur le rythme de l'eau qui fuit par le toit, sur les «clics» de la machine à écrire et la percussion d'une boîte à chaussures.

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Les scènes s'enchaînent sans autres logiques apparentes, que les chamailleries des deux couples inspirés. Elles donnent une image simple et tendre de la complicité. La fusion des styles, la multidisciplinarité revendiquée par les acteurs, le rythme et les corps rendraient superflu le dialogue. Le visuel parle de lui-même. Les rêveries s'accrochent aux tâches quotidiennes, aux objets, banals.

En guise de conclusion, la radio impose «la valse» de Brel. Une valse à quatre. Accrochés au plafond les danseurs s'envolent dés le troisième temps, virevoltent jusqu'au millième et disparaissent dans les airs quand la radio s'éteint. D'où ils sont venus, pour nous interprèter leurs rêves.

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