Ce sont deux grandes figures du journalisme contemporain qui se retrouvent ici, dans un livre au titre évocateur «Le monde est mon métier», édité chez Grasset (Paris, 2007, 400 pages) pour un échange à coeur ouvert autour de la pratique journalistique: Jean Lacouture et Bernard Guetta.
Le sous-titre offre une annonce programme: le journaliste, les pouvoirs et la vérité. Le pluriel de Pouvoirs n'est pas fortuit. On peut reformuler l'idée ainsi: le journaliste face aux différents pouvoirs dans sa quête de la vérité. Les pouvoirs, c'est-à-dire en premier lieu le pouvoir politique mais également le pouvoir issu du rapport de forces au sein du champ journalistique; le pouvoir symbolique des personnalités charismatiques que le journaliste est appelé à rencontrer ou encore et tout simplement le pouvoir du temps qui passe. Car dans les deux cas, les journalistes mettent le lecteur d'emblée dans la confidence. Le livre qu'ils lui proposent est au passé; ils évoquent des souvenirs, des prouesses professionnelles qui datent pour chacun des deux et qu'ils ne peuvent plus aujourd'hui rééditer parce que qu'il y a un âge pour chaque genre journalistique.
Le livre comporte huit chapitres mais on peut dire qu'il s'articule autour de trois axes: un premier qui permet aux deux journalistes d'évoquer leurs premiers pas dans le métier; le second de présenter les temps forts de cette carrière et un dernier pour une réflexion globale sur le monde aujourd'hui.
On sait que les deux auteurs ont été tour à tour des stars de leur profession et que ce sont des événements historiques qui leur ont permis de se forger une renommée. Jean Lacouture a accompagné le mouvement de décolonisation et Bernard Guetta a été au coeur des événements qui ont secoué la Pologne et ont annoncé la fin des pouvoirs communistes en Russie comme en Europe de l'Est. Il a été à Varsovie au temps fort de l'action menée par le Syndicat solidarité de Lech Valesa. Il a été à Moscou au moment de la perestroïka de Gorbatchev Bref, ce sont deux journalistes qui ont vécu les principaux soubresauts du siècle dernier. Mais au départ, rien ne les prédisposait à une telle brillante carrière. "Le journalisme a été un accident dans ma vie" raconte Jean Lacouture; il s'était engagé dans l'armée par admiration pour un certain général Leclerc qu'il accompagnait en Indochine.
Et c'est à Saigon que tout à fait par hasard qu'il a été appelé à animer un bulletin destiné à informer les troupes. Très vite, il attrapa ce qui allait devenir la passion de sa vie notamment comme journaliste au Monde. Lacouture raconte à ce propos: " Un jeune journaliste qui a de l'ambition rêve nécessairement en 1950, d'entrer au Monde qui est, pour ce métier, ce que Normale Sup pour un jeune professeur." Bernard Guetta ne vint pas au journalisme par voie académique; certes, il est passé un certain temps par le fameux CFJ mais c'était chez lui pratiquement un cheminement familial; le prolongement naturel de l'engagement politique de ses parents. "Pour moi, raconte-t-il, pas de hasard ni de Général Leclerc. Non seulement ce métier fut un choix délibéré, une ambition d'adolescent, mais j'ai le sentiment que tout m'y prédestinait, on m'y préparait en tout cas". Ce fut donc très jeune qu'il eut à rédiger des papiers, à participer à des réunions de rédaction. Militant trotskyste à la base, il en a gardé un sentiment anti-communiste virulent qui marquera en fait toute sa carrière.
Deux parcours différents mais une même passion pour le métier; une même conception de la pratique journalistiquequi bat en brèche la fameuse théorie de l'indépendance et de la neutralité. Un journalisme qui associe un constat à un projet. C'est aux antipodes du journalisme anglo-saxon qui fait sa religion des faits et des événements. Ici, le fait en lui-même n'est pas intéressant s'il n'est pas mis en perspective. Jean Lacouture a couvert les événements d'Indochine, du Maroc, d'Algérie avec empathie. Bernard Guetta a été pratiquement un sympathisant de Solidarité, un agent de liaison qui pleurait, s'enthousiasmait aux différentes péripéties.
Il y a beaucoup de subjectivité qui fait que le livre se lit avec intérêt, d'autant plus que le lecteur marocain y rencontre des faits qui touchent à l'histoire du Maroc : on y apprend par exemple qu'un parent important de Bernard Guetta fait partie des victimes du coup d'Etat raté de Skhirat et que le passage de Jean Lacouture à la Résidence générale pendant le protectorat lui a été rappelé par Feu Hassan II au moment de l'affaire Ben Barka.
La grande leçon du livre est l'humilité et qu'en matière de journalisme comme dans la vie tout court la vérité médiatique n'existe pas; elle est toujours tributaire du contexte et des circonstances.

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