Le Soleil (Dakar)

8 Janvier 2008

Sénégal: Environnement - Noflaye, le paradis des tortues

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Parce que la tortue est menacée de disparition au Sénégal qu'elle est conservée et sauvegardée à Noflaye, le village où nombre d'entre elles sont gardées. Aussi, son importance dans la biodiversité fait qu'elle bénéficie de la plus grande des passionnés et admirateurs de l'animal. Un après-midi avec les tortues permet aussi de se rendre compte des faits et gestes d'une bête séculaire.

A 12 kilomètres de Rufisque, non loin du célèbre Lac Rose se trouve un village particulier, celui des tortues. Situé plus exactement à Noflaye, un village de la Communauté rurale de Sangalkam, Keur Mbonatt-Yi (nom wolof du village) est logé dans la Réserve spéciale botanique de cette zone des Niayes.

Dans cet espace naturel d'une étendue de 15,90 hectares, la tortue est reine de la forêt. Cela est dû à la grande attention et aux soins qui lui sont donnés par des personnes qui ont fait de sa sauvegarde leur combat de tous les jours. Tout sur la tortue est expliqué au touriste passionné ou simple curieux qui désire connaître davantage cet animal de longue date. Car plus de 350 tortues mâles, femelles, adultes, jeunes et bébé-tortues cohabitent dans cet espace où les arbres poussent dans une végétation sauvage.

Conçu dans un circuit fermé menant de l'enclos des mâles à la nurserie, le village a cette particularité de conserver le Geochelone sulcata, considéré comme la plus grosse tortue d'Afrique, pesant en moyenne 100 kilos à l'âge adulte.

Aujourd'hui menacé de disparition, cette tortue trouve à Noflaye un havre de paix et la quiétude nécessaire à son plein épanouissement. En cette période d'hivernage, ces tortues sortent de leurs caches et se nourrissent de l'herbe de la réserve. Après avoir bien mangé, mâles et femelles, séparés par des enclos distinctifs, somnolent dans une quiétude que seul dérange le bruit du vent. Au sommeil, les griffes et l'éperon qui servent à la tortue de creuser la terre sont au repos. Les yeux fermés, respiration lente, la tortue sulcata est une bête à la fois puissante est fascinante.

« Bill » et « Lat-Dior », les patriarches du village

Dans le circuit du village, des panneaux illustratifs sont donnés sur le système anatomique de la bête, sa manière de s'accoupler, son système embryonnaire jusqu'à l'éclosion des oeufs de tortues.

Préférant l'humidité, la fraîcheur à la chaleur, la tortue hiberne pendant la période sèche. Et creuse des trous de 6 à 7 mètres de profondeur et pour y rester pendant... neuf mois. Mais regagne la terre dès les premières gouttes de pluies. L'animal, grand dormeur, est aussi caractérisé par une longévité extraordinaire. Car elle peut vivre jusqu'à 150 ans ! « Bill », le patriarche du village, a franchi cette année les 75 ans et pèse 98 kilos. Il a presque le même âge que « Lat-Dior », une autre vieille tortue du village.

L'âge de la tortue, nous révèle-t-on, se compte par le nombre des écailles se trouvant dans le doseur. Celles-ci augmentent chaque année d'une nouvelle écaille. Dans le village, « Bill » et « Lat-Dior » sont souvent aperçus à l'ombre des arbres avec leur grande carapace marchant avec sagesse. Au sol, ils déposent des excréments riches qui sont aussi de l'engrais permettant de rendre la végétation luxuriante. Par ce biais, la tortue participe au reboisement de la forêt et au développement de l'écosystème, selon l'un des guides du village.

En dépassant l'enclos des adultes, on accède à celui des jeunes. Là, l'atmosphère semble plus grouillante. On assiste même à une scène d'accouplement avec le mâle qui pousse des cris sur le dos de la femelle. La scène peut durer entre 1 heure et 1 heure 30, ce qui témoigne encore une fois de la puissance de cette bête. Très souvent les premières pontes sont reçues au mois de décembre dans le village. Une dizaine de cages est construite pour y conserver les oeufs et les protéger contre les prédateurs. Trois à quatre mois sont nécessaires à l'oeuf de tortue avant d'éclore enfin.

Cette année, pas moins de deux cents (200) nouvelles naissances ont été enregistrées dans le village. Les dernières-nées sont encore dans la nurserie (une sorte de crèche) où elles bénéficient de la plus grande attention. Car chaque jour, elles sont soigneusement nettoyées, nourries et suivies jusqu'à l'âge de 2 à 3 ans avant de rejoindre leurs aînés.

Outre la tortue de terre qui dispose d'une population nombreuse, le village conserve aussi quelques tortues d'eau douce qui pointent le nez à l'approche d'un visiteur de la mare. De même que la tortue radiata de Madagascar, offerte au village par un diplomate français. D'ailleurs, c'est souvent de cette manière que le village récupère des tortues malades ou blessées qui se trouvaient dans les maisons. Arrivées au village, des soins leur sont administrés avant d'être réintroduites dans la nature. En dehors du milieu naturel épanouissant, les tortues disposent d'une salle de soins.

Actuellement, les plus faibles d'entre elles y sont internées et suivies avec une grande attention. Carapaces cassées, infections cutanées ou refus de s'alimenter sont les maladies les plus fréquentes chez les tortues accueillies dans la salle. Celle-ci dispose d'ailleurs de divers médicaments pour la tortue. Par le biais de la coopération avec des associations internationales comme la Soptom de France, les différentes pathologies des tortues sont soignées grâce à cette collaboration qui repose sur la sauvegarde de la tortue. A Noflaye, l'un des rares centres de conservation existant en Afrique, la tortue retrouve sa dignité.

Lieu de visite très couru des élèves et des touristes, le village des tortues accueille en moyenne 16.000 visiteurs par an. En s'appuyant sur l'artisanat local, des boubous, des tissus, des tableaux et autres objets d'art sont vendus dans la boutique installée à l'intérieur même du village. Une façon pour les promoteurs d'encourager la créativité locale, mais aussi de développer l'écotourisme à Noflaye et dans les villages environnants.

Cependant, le village, qui n'occupe que 2 à 3 hectares de la superficie totale de la réserve, peut encore accueillir plusieurs espèces naturelles. Malheureusement ces innombrables hectares restent inoccupés.

Katané, lieu idéal pour le retour à la nature

Dans le souci de conserver et d'accroître la population des tortues, un lâcher a été organisé le 8 juillet 2006 à Katané. Localité située à 400 km de Dakar, dans le département de Ranérou. Cette expérimentation inédite en Afrique sub-saharienne a concerné 24 centrochelys sulcata.

« Cette réintroduction de ces tortues dans le Ferlo est l'aboutissement de 15 années de conservation dans ce pays », a indiqué Bernard Devaux, directeur de la Soptom. Pour mener à bien ce lâcher, il aura fallu également associé à ce programme la Communauté rurale de Katané et la direction des Eaux et Forêts du Sénégal.

Les menaces de chute démographique des grandes espèces d'animaux et particulièrement de la tortue (les âges observés sont d'environ 8 à 20 ans) dans le Ferlo ont contribué au choix de Katané pour abriter ces lâchers. Mieux, il ne reste plus que quelques autruches et une vingtaine de gazelles dans cette zone choisie pour abriter ces lâchers. Dernier reptile d'importance dans le Ferlo, les initiateurs de ces lâchers misent sur la tortue pour « contribuer à la faune d'autrefois ». Le directeur de la Soptom pense que cette réintroduction est importante à plus d'un titre. « Ces lâchers, justifie-t-il sont indispensables si l'on veut, biologiquement, donner une chance aux tortues de survivre, mais ils sont surtout indispensables socialement, pour fédérer les Peuls, les Toucouleurs, les Wolofs, les bergers et les villageois, les jeunes et les vieux, autour d'une valorisation des tortues... ».

Aussi, les tortues introduites dans cette forêt peuvent représenter un bon outil de communication, de sensibilisation et leur réintroduction a un pouvoir symbolique.

Avant ce travail d'envergure, il a fallu procéder à un travail en amont, en respectant les principes scientifiques nécessaires à ce type d'intervention. Et pendant 14 mois, les tortues devant servir à l'expérience ont été mises en quarantaine. Elles ont aussi été parquées dans des enclos éloignés du public et nourries dans un environnement naturel et sauvage. Aujourd'hui, avec l'agrandissement de la réserve, qui va bientôt passer à 1.000 hectares, les tortues vont cohabiter avec d'autres populations d'animaux sauvages. Ceci va se traduire par l'arrivée de 20 gazelles dorcas d'Alméria (Espagne) et d'oryx. Ce qui sera sans doute une bonne nouvelle pour les 24 tortues qui viennent de rejoindre la nature sauvage, leur milieu naturel.

BERNARD DEVAUX, DIRECTEUR DE LA SOPTOM : « Partout où il y a des tortues, la végétation est meilleure... »

Président de la Soptom, une association française qui s'occupe de la protection des tortues dans le monde, Bernard Devaux a beaucoup contribué à la création du village des tortues. Il continue de soutenir le village en appui technique. Pour lui, la tortue demeure un animal fondamental dans l'équilibre de la biodiversité sénégalaise.

Bernard Devaux, vous êtes le président de la Soptom, une association française qui milite pour la conservation des tortues dans beaucoup de pays, est-ce qu'on peut savoir quelle est votre action à l'endroit du village des tortues de Noflaye ?

« Notre association s'occupe de l'étude et de la protection des tortues dans beaucoup de pays. Et ici au Sénégal, il y avait des animaux qui avaient beaucoup de problèmes et entre autres, la tortue sillonnée, une grosse tortue qui fait des terriers. C'est un animal qui est en train de disparaître. Il y avait un siècle, il y en avait des millions dans toute la zone centrale de l'Afrique, de la Mauritanie jusqu'en Ethiopie et après les périodes coloniales et la désertification, il y a en de moins en moins. Donc il fallait faire quelque chose pour sauver cette tortue. D'où la création du village des tortues à Noflaye, tout près de Rufisque où il y a actuellement six cents tortues qui sont élevées et protégées ».

Depuis quand est-ce que vous avez commencé ce projet de village des tortues ?

« L'idée a germé il y a quinze ans. Et on a tout de suite commencé à travailler avec des équipes sénégalaises, des gens qui se sont passionnés pour le travail, entre autre Lamine Diagne qui est actuellement responsable animalier de Noflaye et il contribue toujours au développement du programme. On a même réalisé un congrès international à Saly, il y a deux ans sur la protection des tortues dans le monde. Et on a fait venir deux cent cinquante scientifiques et spécialistes de tous les pays qui sont venus pour aider à la protection des tortues. Aujourd'hui, on continue à développer ce centre de Noflaye, mais il est dirigé actuellement par un comité de gestion sénégalais. Nous, nous sommes les conseillers scientifiques et quand nous pouvons aider pour le financement d'un programme, d'une étude, on est toujours là ».

Pourquoi parmi tous les pays africains vous avez choisi le Sénégal pour y créer un village des tortues ?

« On a choisi des pays francophones parce que c'était plus facile de dialoguer. Et moi, j'ai toujours eu un attrait pour les pays subsahariens parce que j'ai été un ami de Théodore Monod qui a créé l'Ifan et beaucoup étudié les animaux du Sénégal. Par la suite, il y a des naturalistes sénégalais qui m'ont contacté et c'est à partir de là que je suis venu ici et j'ai constaté que la tortue sillonnée avait des problèmes. C'est à la fois le choix et le hasard. Aujourd'hui, le Sénégal est en plein développement, en pleine croissance, l'inconvénient cependant c'est que l'urbanisation agresse les territoires naturels. Donc, il y a des tendances à ce que les espèces sauvages manquent de plus en plus d'espace. Il faut donc tout faire pour améliorer les choses. Et pour cela, il faut limiter la désertification, refaire des plantations dans des zones nécessaires, faire de grandes réserves, des protections... »

Quels sont les véritables problèmes que vous avez relevés dans la conservation des tortues au Sénégal ?

« La grande idée du village des tortues, c'était de recueillir les animaux abandonnés par le public. Et petit à petit, les animaux sont arrivés à Noflaye, ils ont été mis dans des enclos et à partir de là, on a pu faire des reproductions. Et depuis des années, on produit trois cents bébés par an. On a utilisé la faune sauvage à des programmes de réintroduction dans le milieu naturel. Mais cela prend du temps. Donc il faut attendre une dizaine d'années et en ce moment-là, ils atteignent environ 12 kilos et on peut les relâcher. Et l'année dernière, on a pu relâcher 25 tortues dans la réserve de Katané à Ranérou. On les a équipées avec des émetteurs pour les suivre.

Et chaque tortue a eu un petit émetteur qui a été collé avec de la résine sur la carapace et on les a relâchées. Un an après, cela a été un succès total. On a constaté qu'une seule tortue avait été perdue parce que l'émetteur s'était arrêté. Cela ne veut pas dire que la tortue est morte, mais qu'on a perdu une tortue sur vingt quatre. Mais dans l'ensemble, c'est un succès remarquable, parce qu'on a pu assister à la fixation des animaux dans ce milieu. On a pu assister à leur reproduction ».

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