Nord-Sud (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Yodé et Siro (Chanteurs zouglou) - "L'ivoirité est à la base de la guerre que nous vivons"

Interview réalisée par Issa T.Yéo, coll Y.M.A

7 Janvier 2008


interview

Révélés au public ivoirien en 96, Yodé et Siro viennent de sortir une oeuvre intitulée «Signe Zo» qui bouscule les ventes au niveau du distributeur Showbiz au point de provoquer une rupture de stocks. Dans la première partie de cette interview, les deux zougloumen expliquent le sens de leur combat.

-Au début de la guerre, vous vous êtes illustrés dans la «défense de la nation» à travers des chansons patriotiques. Avec le processus de paix, vous sortez un album «Signe Zo» très critique à l'endroit des gouvernants. Qu'est-ce qui explique cette volte-face?

C'est ce qui définit un artiste. Vous, les journalistes, avez tendance à juger un artiste sans savoir pourquoi et de quoi il parle. Parce que toute chanson s'écrit avec philosophie. Un artiste est un défenseur de la nation, c'est-à-dire qu'il appartient à l'artiste de défendre la nation quand elle est attaquée. C'est la première chose qu'il doit faire. Après cela, il peut maintenant critiquer ce qui ne va pas dans le pays. C'est cela le rôle d'un artiste. Un artiste n'est pas un supporter. Et nous pensons que c'est ce qui nous guide dans notre démarche.

-Votre nouvel album épouse-t-il une ligne politique?

Une ligne politique? C'est trop dire. Mais notre produit a le mérite d'épouser au moins la souffrance de la population. C'est ce qui caractérise notre album. Parce que depuis le début de notre carrière nous avons été toujours engagés. Et vous constatez que sur notre nouveau produit, nous disons tout haut ce que les autres voient et pensent tout bas. C'est cela aussi le rôle d'un artiste. Je pense que c'est à force de parler et de chanter qu'on arrivera à faire changer les hommes politiques.

-Récemment, vous avez été aperçus à un meeting du Rdr à Abobo où vous avez été appréciés par les militants. Est-ce à dire que vous vous reconnaissez dans le combat de ce parti?

Nous tenons à préciser qu'il y a longtemps que nous avons fini le travail sur notre album. Nous ne sommes pas des artistes d'un parti. Mais nous appartenons à un pays. De ce fait, nous pouvons chanter dans tous les meetings quel que soit le parti politique. Nous avons été invités par le Rdr et nous sommes partis honorer nos engagements. Nous ne supportons aucun parti politique et ne sommes membres d'aucun parti politique. Nous sommes des artistes, un point un trait.

-Comment expliquez-vous le fait que les partisans de l'opposition se retrouvent dans vos chansons notamment le morceau «Eric Kaboré»?

«Eric Kaboré», est une réalité que certaines personnes viventdans notre pays. Des métis existent en Côte d'Ivoire et c'est une grande réalité qu'il ne faut pas ignorer. Il fallait chanter cela et trouver les paroles et la mélodie pour que cette chanson soit écoutée. Je prends la chanson «Président», elle décrit les réalités que nous vivons, que nous voyons. Ce que les gens disent tout bas et que nous disons tout haut. Il n'y a rien de faux dedans.

-Justement avec la chanson «Président», ne craignez-vous pas d'avoir des problèmes avec les tenants du pouvoir?

Notre rôle est d'éveiller les consciences. Nous faisons partie de la nation et nous la défendons. Si pour cela nous devons avoir des problèmes, je pense que ce sera la volonté de Dieu. Je pense que cela servirait d'exemple pour les générations à venir. Mais il faut le dire maintenant pour éviter que cela ne crée d'autres problèmes plus tard. Dans une de nos chansons, nous avons dit que ce sont les petits ennuis qui deviennent des gros problèmes. Nous n'avons pas été écoutés et ce qui devait arriver est arrivé. C'est pour vous dire que nous sommes des artistes et quand nous voyons des choses de loin, nous devons les dénoncer.

-Dans une de vos chansons vous aviez dit que lorsque «le président était dans l'opposition, il était très critique. Maintenant qu'il est au pouvoir, les choses n'ont pas changé. Et que la Première dame ne doit pas aller faire son marché en France puisqu'il y en a à «Gbata». Pour vous le pouvoir en Afrique rime-t-il avec gaspillage?

C'est une réalité. En Afrique, quand tu n'es pas sur le terrain, tu critiques beaucoup. Mais une fois que tu y es, ce sont les autres qui te critiquent. Et là tu te rends compte qu'il faut vraiment une condition physique parfaite. La politique est ce qu'elle est. Il ne suffit pas de se mettre en dehors pour critiquer, il faut la pratiquer pour voir.

-Avant la guerre, vous avez prévenu les politiques dans un de vos titres «Tu sais qui je suis» du danger que courait le pays? Pourquoi n'êtes-vous pas restés constants dans votre position pour dénoncer les causes qui ont entraîné la crise?

On ne soigne pas une plaie en creusant une autre plaie. On ne soigne pas une plaie bandée. Pour mieux la traiter, il faut d'abord mettre les médicaments pour tuer petit à petit les microbes et retraiter la plaie comme il faut. Quand la nation est attaquée, il ne suffit pas de prendre parti. Il s'agit d'abord de défendre la nation et après, en juger et revenir à la normale. Il ne suffit pas de recreuser encore dans la plaie. Raison pour laquelle on insiste encore pour qu'ils nous écoutent cette fois-ci et pour éviter que cela se répète.

-Pendant la crise on a senti votre prise de position flagrante à travers vos chansons patriotiques

C'est ce que nous disions tout à l'heure. Tous les chanteurs chantent avec philosophie. Nous, notre priorité c'est la nation. Tous les problèmes que nous évoquons sont des problèmes de la nation. C'est ce que la nation pense. Et quand la nation a un problème, notre priorité est de la défendre. Et quand la plaie est guérie, on revient sur les causes pour que cela n'arrive plus.

-A votre avis, qu'est-ce qui est à la base de la crise en Côte d'Ivoire?

Je pense que le mal de la Côte d'Ivoire est venu de l'ivoirité. C'est la plaie de la Côte d'Ivoire, c'est le vers qui a empoisonné ce pays, c'est son microbe. L'ivoirité est donc à la base de la guerre que nous vivons. Et je pense que dans la chanson «Eric Kaboré» par exemple, on est obligé de composer avec les métis. Aujourd'hui nous sommes obligés d'accepter les métis parce que le monde est ouvert et nous sommes appelés à faire des enfants partout. Aujourd'hui ton travail peut t'amener en Europe ou au Ghana et où tu auras un enfant avec une Ghanéenne ou une Européenne. Et demain si cet enfant a des problèmes, il sera obligé de répliquer. Il faut se mettre à sa place. Et c'est dans la peau de ces frustrés-là qu'il faut se mettre. Il ne faut pas se dire qu'on est à l'aise et refuser de défendre les autres.

-En revenant sur le problème des déchets toxiques, pensez-vous que la population a été flouée sur la question?

Par rapport à la crise sur les déchets toxiques, des débats télévisés ont eu lieu juste parce que les gens voulaient nous montrer qu'il y avait un coupable. Aujourd'hui je pense qu'on essaie de nous endormir tout en indemnisant ceux qui ont été touchés. Mais nous pensons qu'il y a un problème. Il est important que nous le sachions. Il le faut parce que c'est un mal qui va durer. Aujourd'hui nous ne savons pas si vous et nous sommes touchés ou pas. Tout le monde est menacé. Il faut qu'on sache quand même d'où ça vient pour que cela ne se répète plus. Parce que celui qui a fait venir les déchets toxiques, s'il est encore à sa place, peut faire la même chose. C'est ce qu'on a dit dans notre chanson. Ils nous ont dit qu'ils allaient trouver le coupable. Il y a eu des enquêtes. Une enquête donne des résultats. Et ce sont ces résultats que nous attendons. Le président lui-même a dit qu'il allait trouver les coupables. Et on ne les voit pas jusqu'à présent. C'est pourquoi nous disons dans notre chanson que si on ne trouve pas les résultats, on dira automatiquement que c'est lui qui est coupable.

-Des hommes avaient été accusés mais ils ont été blanchis par le président en retrouvant leurs différents postes. Que pensez-vous de cette façon de faire?

Nous n'avons pas fait partie de l'enquête. Nous faisons partie de ceux qui assistent. Ce qui veut dire que nous faisons partie des victimes. Nous disons que nous attendons toujours les résultats de l'enquête. Nous avons remis la question à l'ordre du jour pour juste rappeler aux autorités que nous sommes dans l'attente des résultats de l'enquête.

-Quel sort faut-il réserver aux fautifs dans cette affaire?

La première des choses à faire est de nous dire qui sont les coupables. Ensuite, il y a la justice pour régler le reste des détails.

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