Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Polémique - Réponse à un intellectuel olympien

Par Richard Keuko*

8 Janvier 2008


opinion

Richard Keuko réagit à l'interview de Patrice Nganang dans Mutations de vendredi denier.

Mon très cher petit-frère, J'ai lu avec quelque intérêt l'entretien que tu as accordé à Parfait Tabapsi dans le quotidien Mutations. Avec intérêt mais aussi avec agacement. Je m'explique. En te lisant, je retrouve la sempiternelle ligne éditoriale des intellectuels vivant à l'étranger. Comme la plupart des Camerounais de la diaspora, ils sont convaincus de leur supériorité de condition par rapport aux millions de Camerounais restés au pays. Même si pour vivre, ils font des boulots qu'ils ne feront jamais ici. Je ne suis pas sûr que le fait de se trouver loin du champ d'actions garantisse une parfaite vision, bien au contraire.

Mais enfin, ce n'est pas cette attitude quelque peu complaisante (je parle de ce complexe du camériste si répandu, qui fait qu'à force de fréquenter la chambre du roi, l'esclave a fini par se comporter comme le roi vis-à-vis des autres hommes de sa condition) qui me surprend le plus, puisque comme je le dis ici, c'est tellement commun chez les intellectuels de la diaspora.

En réalité, ce que je ne comprends pas, c'est comment un intellectuel, dont les critères de jugement doivent être purement spéculatifs, peut arriver à utiliser des termes comme "homme petit d'esprit", "homme manquant de courage", "homme se mettant volontairement au dernier banc" pour parler de quelqu'un dont il ne partage pas les idées, ou la manière de mener un pays.

Ce sont des expressions qui, non seulement n'ajoutent rien au discours, mais rappellent un discours autrefois prononcé contre les juifs qu'on cherchait à exterminer. Il fallait, pour les besoins de la cause, les présenter comme des gens petits d'esprit, lâches, manquant de courage (termes revenant souvent dans la littérature propagandiste de l'époque). Polémiquer sur les capacités intellectuelles de qui que ce soit est une activité dangereuse, qui aboutit souvent à des théories raciales ou tribalistes. Au Cameroun, on dit du Bamilélé que c'est un affairiste, du Béti que c'est dépensier, du Nordiste qu'il est paresseux, etc.

Or ce qui est acquis grâce à la science, c'est que ces qualificatifs ne sont pas des caractères, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas héréditaires. Prétendre que quelqu'un est "petit d'esprit" parce qu'il ne pense pas comme toi, ou même parce qu'il te donne l'impression de commettre des erreurs évidentes, n'est pas digne d'un esprit comme le tien. Si s'opposer est un droit fondamental en démocratie, un droit si fondamental que Voltaire était prêt à mourir pour défendre le droit de son contradicteur à dire haut et fort son désaccord, le respect de l'autre n'en est pas moins important.

Au contraire, plus la valeur de l'adversaire est grande, plus on aura du mérite à le terrasser. Et je regrette que ce mélange de genre semble profondément ancré en toi. De même que le président Biya est un "petit esprit" parce qu'il ne fait pas la politique que tu aurais souhaité, de même les auteurs camerounais qui n'ont pas compris que la littérature contemporaine doit avoir comme espace d'action les sous-quartiers de nos métropoles sont des espèces d'attardés.

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Et bien, cher frère, beaucoup de Camerounais sont nés depuis l'indépendance, et malgré ton immense éclairage, ils ne choisiront pas le milieu urbain comme zone de définition de leurs romans. L'espace urbain c'est beau, c'est un terreau des plus fertiles, surtout lorsqu'on l'on se hasarde dans les bas-fonds. Mais ce n'est pas le seul espace. D'ailleurs, est-il vraiment convenable de défendre l'unicité, à un moment où nous commençons seulement à entrevoir les ravages de la pensée unique sur tous les domaines de la vie ? Nkomkana est certainement un décor rêvé pour planter un roman policier, mais on peut aussi très bien imaginer des scènes tout aussi cocasses se déroulant dans des plantations d'ignames ou de caféiers.

Pour terminer mon frère, je voudrais te féliciter pour les efforts que tu fais pour éditer tes ouvrages au Cameroun. Sur ce point, je suis en parfait accord avec toi qu'il faille faire profiter en premier nos frères camerounais du fruit de nos recherches et de nos élucubrations, au lieu d'écrire ou de produire pour figurer dans un catalogue qui n'est consulté qu'en occident. Je ne peux terminer sans te réitérer ce conseil. Evite d'être excessif dans tes jugements, par ce que, dit le philosophe, l'excessif rend insignifiant.

Très confraternellement

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