Kinshasa — Tracées sans tenir compte des réalités historico-culturelles, les frontières africaines s'inscrivaient, dès l'origine, dans une perspective des conflits inévitables à long terme.
Ce qui arrive aujourd'hui dans la plupart des pays n'est que la conséquence logique de ce « péché originel ». Comment gérer dès lors, de manière durable, ces différends qui gangrènent nos Etats dans un contexte où « chaque Etat considère ses voisins comme des ennemis potentiels auxquels il faut soutirer quelque chose » ?
Sur le plan de la cartographie, les puissances coloniales, en accordant l'indépendance aux jeunes Etats africains, leur ont légué une oeuvre inachevée en matière de frontières. « Jusqu'au départ du colonisateur, bon nombre de frontières africaines n'ont pu être abordées », écrit le coordonnateur national du Collectif des organisations des jeunes solidaires du Congo-Kinshasa (COJESKI-RDC), Fernandez Murhola.
A ce jour, une vingtaine de pays ont déjà été soit en conflits ouverts ou latents, soit en négociations relatives aux différends frontaliers avec le voisin. L'on peut citer notamment la RDC, le Rwanda, le Burundi, l'Ouganda, la Tanzanie, le Soudan, le Cameroun, le Nigeria, l'Algérie, le Maroc, l'Ethiopie, l'Erythrée, le Tchad, la Libye, la Somalie, le Botswana, la Namibie, la Zambie, l'Angola, etc. Pourquoi tous ces conflits à travers le continent ?
Pour y répondre, nous donnons d'abord une approche définitionnelle de la fixation frontalière. En effet, P. Jentgen définit la fixation d'une frontière commune comme étant une opération juridique de nature conventionnelle. Les Etats voisins se mettent d'accord pour dire que leur frontière passe par tel endroit qu'ils indiquent par référence à des données géographiques ou astronomiques existantes : telle chaîne de montagne, telle rivière, tel degré de latitude, tel méridien, etc.
La fixation de la frontière ayant pour effet d'arrêter la superficie du territoire - ses augmentations (gains) et ses munitions (pertes) - requiert l'intervention du législateur.
Cette opération délicate précède toujours celle de la démarcation dans le temps et dans l'espace.
LE TRAITE DE BERLIN
Il existe, en matière de contrôle des bornes frontalières, un texte légal dans le protocole d'accord du traité de Berlin de 1885. Ce texte stipule ce qui suit : « Il est dit clairement dans les accords signés en matière de frontières, que chaque gouvernement prendra annuellement les mesures nécessaires pour l'entretien de l'avenue logeant la polygonale frontière dans la partie qui lui incombe pour que les bornes soient conservées et au besoin réparées ». Le même texte se poursuit en ces termes : « Une inspection commune de la ligne frontalière sera faite tous les 10 ans, par les délégués des gouvernements pour assurer l'entretien de la ligne frontalière et de la situation des bornes ».
Pour répondre à la question précédemment posée, d'aucuns pensent que l'origine des conflits, c'est le manque de contrôle périodique des bornes frontalières entre pays voisins. Ce contrôle périodique des bornes frontalières est une opération technique qui consiste à faire l'inventaire complet et la reconstruction des bornes disparues ou détruites. Toutefois, si l'opération de contrôle des frontières sur le terrain est une opération technique, son enjeu est géopolitique et diplomatique d'autant qu'il relève de la haute sphère de l'Etat.
Par ailleurs, le contrôle de frontières doit être considéré comme une opération bilatérale devant s'effectuer de concert avec le voisin d'une façon régulière au moins une fois tous les 10 ans : vérification de l'état de chaque borne frontière, dégagement d'un couloir de 10 mètres séparant les deux Etats frontaliers, construction et érection des bornes détruites Tous ces travaux ne peuvent s'effectuer qu'après négociations préalables.
SITUATION DANS LA REGION DES GRANDS LACS
La situation actuelle des frontières des pays des Grands Lacs en général et de la RDC en particulier est préoccupante : la RDC est en conflits frontaliers avec presque six de ses neuf voisins. La cause ? Le contrôle des bornes frontalières n'a plus été effectué depuis près de 50 ans. Cette léthargie a permis à chaque voisin de se servir à qui mieux mieux, sachant que la RDC était devenue « un éléphant aux pieds d'argile ».
En ce moment où il est question de (re)négocier avec ses voisins pour le retour d'une paix durable dans la région, il s'avère sans aucun doute que le problème de la frontière commune entre la RDC et ses voisins soit l'un des points à prendre en compte dans le cadre global des négociations. En aval, sera résolue la question de sécurité pour chaque Etat.
S'il faut jeter un regard attentif sur la frontière de la RDC avec ses trois voisins de l'Est, à savoir l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, l'on peut remarquer que celle-ci est composée de plusieurs tronçons dont les uns ont été abordés par les anciennes puissances colonisatrices, tandis que les autres ont été simplement délimités. Ces derniers sont donc porteurs de germes de conflit au cas où un voisin malintentionné s'obstinerait à contester la frontière héritée de la colonisation.
Avec l'Ouganda, la frontière congolaise, longue de 817 km, est le prolongement naturel de la frontière RDC-Soudan. Elle se compose de six tronçons, partant du point de jonction de la frontière RDC/Soudan/Ouganda situé à 30°52'40" longitude-est, et 03°28'00" latitude-nord jusqu'au point de jonction de la frontière congolo-ougando-rwandaise, situé à 29°35'20" longitude-est et à 02°37'40" latitude-sud.
Quant à la frontière de la RDC avec le Rwanda, elle se subdivise en trois tronçons dont deux constituent des frontières naturelles liquides, et un tronçon de frontière artificielle conventionnelle. Elle est longue de 213 km.
La frontière RDC-Burundi a ceci de particulier qu'elle est entièrement liquide, avec la rivière Ruzizi et le lac Tanganyika.
Il convient de retenir que la délimitation frontalière relative à la frontière commune Nord-Est RDC-Ouganda-Rwanda-Burundi ici présentée ne concerne à peine que 11% soit 1.235 km sur les 10.292 km des frontières communes que la RDC partage avec ses voisins.
Plus de la moitié de ces frontières soit 6.195 km sont des frontières naturelles liquides constituées de fleuve, lacs et rivières. Le reste, 4.187 km soit 40 %, est formé des frontières artificielles conventionnelles dont la plupart longent les lignes de crête ou de partage des eaux ; d'autres ont été arbitrairement tracées de connivence entre les anciennes puissances colonisatrices.
PROMOUVOIR UN BON VOISINAGE
En principe, toutes les frontières africaines ne devraient pas poser problème. Mais, hélas ! Depuis les années 1960, la frontière est l'une des sources de conflits, surtout en Afrique centrale. Certains conflits sont ouverts : Algérie-Maroc (bande de Tindouf) ; Cameroun-Nigeria (Presqu'île de Bakassi) ; Ethiopie-Somalie (désert de l'Ogaden) ; Ethiopie-Erythrée (bande de désert) ; Libye-Tchad (bande d'Aouzou). D'autres conflits sont latents : Angola-Namibie (bande de Caprivi) ; RDC-Congo (Iles de Mbamu sur le fleuve Congo, zone neutre occupée présentement par le Congo-Brazzaville) ; RDC-Zambie (bande frontalière entre les lacs Tanganyika et Moero) ; RDC-Burundi (Delta de la Ruzizi /Katumba) ; RDC-Rwanda (construction anarchique par le Rwanda dans la zone neutre entre Goma et Gisenyi) ; RDC-Angola (bornes frontalières à Kahemba et dans le district de la Lukaya dans le Bas-Congo).
Point n'est besoin de rappeler que tous ces conflits ouverts ont entraîné des guerres très meurtrières et coûteuses en hommes aussi bien qu'en matériels. Appelés à soigner leurs relations inter-Etats, selon le principe de bon voisinage, les pays africains ont tout intrérêt à préserver de milliers de vies humaines qui tombent victimes des conflits frontaliers que l'on peut pourtant résoudre en amont pour éviter le pire. L'Afrique n'a pas besoin de ces guerres inutiles compte tenu des économies exsangues de la majorité de pays du continent noir.

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