Foued ALlani
6 Février 2008
Abu Dhabi — Dubaï, ville-aimant. Ville des défis. Ville des rêves fous, des superlatifs, des chantiers interminables, du commerce astronomique, du shopping, des finances Dubaï, ville du business gras, cru et de son tourisme juteux. Dubaï, ville où les grues ne dorment jamais, où les gratte-ciel grattent encore plus le ciel. Dubaï, ville des records.
A l'aéroport, l'un des dix premiers dans le monde, une heure du matin c'est comme dans nos souks la veille de l'Aïd. Le boucan en moins. Les placards publicitaires lumineux en plus. L'extravagance de ce qu'ils proposent en sus. «Gagner une île aux Caraïbes» par exemple. Pourquoi pas?
Des Tunisiens à la reprise des bagages, nous en avons rencontré. Excités, venus en touristes pour découvrir et surtout pour plonger jusqu'aux oreilles dans cet océan de marchandises qu'est le festival de Dubaï du shopping.
De passage vers Abu Dhabi pour couvrir un congrès, nous n'avons fait que traverser la ville, à l'aller comme au retour. Une troisième visite en l'espace de quinze ans. Comme si c'était la première.
Aiguille, stalagnite, c'est comme vous voulez. Le Borj Dubaï (la tour de) ne se contente pas de gratter le ciel. Il le transperce, comme le ferait une épée pour le corps d'un ennemi. Avec ses 700 mètres, il est aujourd'hui le plus haut bâtiment dans le monde. A ses pieds le km2 le plus cher et le plus prestigieux au monde. Rien à voir donc avec l'autre «borj», celui d'El Arab. Un sept étoiles en forme de voile classé hôtel le plus luxueux dans le monde. Une tour détrône ainsi une autre et ainsi de suite.
L'investissement intelligent
A gauche c'est le chantier du futur métro de Dubaï. Aérien par endroits. Et au rythme actuel des travaux, il sera opérationnel, dans quelques je ne sais plus. J'allais dire secondes. Dans quelques jours démarreront, par ailleurs, les travaux du plus long pont en archers dans le monde. 1.600 m, avec six voies pour chaque sens pour les voitures, deux voies pour le métro au milieu, ainsi que des espaces pour vélos et piétons.
Imprégné jusqu'aux os par la vision de son gouverneur, le Cheikh Mohamed Ben Rached Al Maktoum, également vice-président de l'Etat des Emirats Arabes Unis (EAU) et président de son Conseil des ministres, l'«Emirat de Dubaï» est devenu une puissance financière incontournable. Un laboratoire pour l'architecture futuriste aussi (trois architectes tunisiens viennent d'être recrutés par la municipalité). «Ma vision» est d'ailleurs le best seller écrit par la plume de cet homme qui se veut un champion «dans la course vers l'excellence». Un livre que l'on lit d'un seul trait.
Oui, Dubaï, ville cosmopolite, bouillonnante, fière de son immense zone franche et d'exceller dans l'art de la réexportation a bien changé. Ses embouteillages sont devenus hallucinants. Et pour y retourner prendre l'avion pour Tunis, nous nous sommes pris très tôt, vraiment très tôt (le futur pont réussira-t-il à résoudre ce casse-tête?). Ses loyers sont devenus inaccessibles pour bien des familles à revenus moyens.
Grâce à son infrastructure hyper développée, elle a su attirer les investisseurs et les retenir aussi. Mais son gouverneur explique dans son livre que ce ne sont pas les infrastructures seulement qui réalisent cette performance. Ouverture est le maître mot.
Pas d'impôts sur les sociétés, pas d'impôts sur les revenus, pas de retenues à la source, pas d'impôts sur les bénéfices des capitaux, pas de restrictions sur les changes, pas d'obstacles commerciaux, taxes à l'importation insignifiantes (5% seulement avec plusieurs exonérations ). Mais ouverture ne suffit pas. Transparence, absence de corruption, bonne gouvernance en somme sont les garants pour un investissement étranger durable, dit-il. Ce qui nous intéresse dans ces investissements, ce sont moins les liquidités que le savoir faire et le savoir-être C'est-à-dire «des comportements et des réflexes modernes», y explique-t-il. Et la réussite des investisseurs «est notre principal objectif». Pourquoi? Eh bien pour qu'ils investissent encore plus et pour que d'autres viennent à leur tour, répond-il.
«Tunisian success stories»
Abu Dhabi. L'Emirat pilier (près de 83% du territoire des EAU), l'Emirat pétrolier. Lui aussi est gagné par la fièvre du bâtiment et des records. Plus spacieuse, Abu Dhabi-City est une ville plus humaine malgré ses boulevards sous forme d'autoroutes. Elle se veut plus culturelle, plus versée vers le tourisme écologique plus écologique tout court. C'est d'ailleurs dans sa région que verra le jour la ville 100% écologique, la première du genre dans le monde avec zéro% d'émissions en oxyde de carbone. Suite aux dernières pluies exceptionnelles (+ de 30 mm) qui ont arrosé plusieurs régions du pays, c'est d'ailleurs Abu Dhabi qui s'en était mieux sortie que ses soeurs car bien équipée en termes de réseaux d'évacuation.
Abu Dhabi a déjà commencé aussi à transformer le visage de l'île de «Saadiyet», à 500 mètres seulement de ses rivages, pour en faire un haut lieu du tourisme écologique et de la culture.
Nous l'avons revue donc pour la troisième fois au cours de ces quinze dernières années et nous l'avons retrouvée égale à elle-même. Nous l'avons revue ainsi que des membres de notre colonie. Des cadres occupant des postes importants aussi bien dans le public (hôpitaux, tribunaux, universités) que dans le privé (grandes compagnies, affaires, équipes sportives ).
Deux hommes d'affaires avec des success stories époustouflantes nous ont raconté leurs aventures pleines de succès dans ce pays. Le premier étant devenu la référence pour tout ce qui a trait au gaz. Conception, installation, fourniture, sécurité, entretien, études président également du conseil des hommes et femmes d'affaires tunisiens aux Emirats. Le second, un champion du bâtiment et des travaux publics de gros calibres.
Ce sont donc deux techniciens qui ont d'abord eu devant les yeux le travail bien fait, l'honnêteté, le sérieux et plein de qualités humaines. Beaucoup d'enthousiasme aussi, du courage, de l'espoir, même dans les moments les plus difficiles. Et Dieu sait s'ils en ont rencontrés. Le bonheur familial y était pour quelque chose. Et de taille s'il vous plaît. Paix au foyer, soutien de l'épouse, attachement des enfants à leurs parents et grands-parents à la famille quoi.
Tout cela est à prendre en considération avant même la chance qui a souri et continue de le faire, les facilités, l'amitié sincère avec les opérateurs locaux. «Très importante comme facteur de réussite», nous ont-ils assuré. L'amitié, ont-ils insisté, vient au fait avant le profit, les affaires, le business pur et dur.
Et dans le sillage de leur réussite, ils n'ont pas oublié leurs concitoyens, ni la mère-patrie. Aussitôt bien installés, ils n'ont jamais raté, depuis, aucune occasion pour faire appel au savoir-faire tunisien, en priorité.
Plus libres de leurs mouvements, ils sont revenus créer des projets en Tunisie.
Quand «M. Gaz» fait exploser les chiffres
Avec M. Mohamed Damak, la discussion est fluide. Plutôt enseignant qu'homme d'affaires, il a marqué de son empreinte le secteur du gaz aux Emirats Arabes Unis et plus spécialement à Dubaï.
Frôlant la soixantaine, il fête, cette année le vingtième anniversaire de son entreprise, leader dans ce secteur stratégique, l'une des richesses de l'Emirat d'Abu Dhabi et par là de l'Union.
D'un pacifisme visible et vérifiable, il ne se contente pas de remplir les tanks de gaz de pétrole liquide ou d'acheminer le gaz naturel à ses clients. Il conçoit, installe, fournit, vérifie, sécurise et assure la maintenance. Une spécialité acquise à force de travail et de sérieux, mais aussi grâce à une solide formation d'ingénieur. De l'Ecole nationale des ingénieurs de Tunis (ENIT), «de la première promotion, celle de 1975», nous dit-il non sans un zest de fierté et une pensée émue pour feu Mokhtar Laâtiri.
Ses premières armes à la Steg avec près de dix ans d'expérience dans le gaz dont cinq au Sahara, notre ingénieur-promoteur décroche par le biais de l'Agence tunisienne de coopération technique un contrat aux Emirats. Trois ans dans une entreprise et hop, il fonde la sienne avec la participation d'un monsieur qui fera parler de lui plus tard,El Haj Abdallah Al Mouhaïribi, un homme influent qui sera, pendant plusieurs années, président du conseil consultatif national des Emirats (Parlement).
Et ainsi grâce à son savoir-faire, mais également son savoir-être, M. Damak est devenu depuis des années la référence en la matière. M. Gaz en quelque sorte. Qualité qui n'est pas du tout gratuite puisque notre spécialiste s'est vu confier les plus importants et plus grands projets du pays. Objectif, l'adduction et l'installation du réseau, et tout ce qui s'ensuit, y compris la maintenance.
A son tableau de chasse, «Emirates Mall», le plus grand au Moyen-Orient, «Borj Dubaï», le fameux, les hôtels alentour, «Emirates Palace», un sept étoiles sorti tout droit des mille et une nuits à Abu Dhabi, des usines (90% de ceux implantées à Abu Dhabi) Et avec l'expansion urbaine et industrielle aux Emirats, le travail ne risquera pas de manquer.
«Nous avons profité d'énormes facilités d'ordre fiscal, de l'ambiance sûre et tranquille du pays, de la main-d'oeuvre qualifiée et pas chère», nous confie-t-il.
Nouveaux temps, nouvelles mentalités. Et notre interlocuteur en est bien conscient. L'orientation franche du pays vers les énergies renouvelables l'a convaincu très tôt de s'y mettre.
Son souci actuel est de recruter encore plus d'ingénieurs tunisiens même avec une petite expérience. «Il y a un boulot fou ici qui les attend», explique-t-il. «Mais attention s'ils viennent, ils doivent venir sans réfléchir d'abord aux privilèges liés au retour définitif».
Pour lui, il est très important pour eux de vivre la grande aventure des grands projets, de se mesurer à leurs confrères des quatre coins du monde et de devenir plus créatifs.
A Tunis, M. Damak a créé deux entreprises. Et grâce à ses références, il espère être appelé à travailler sur les chantiers des projets financés par les Emiratis : le nouveau Tunis du Lac Sud, la Cité sportive est bien d'autres. «Imaginez le nombre d'emplois que nous pouvons offrir aux Tunisiens. Et nous sommes sûrs que nos concitoyens seront à la hauteur de cette responsabilité. Hauts cadres comme ouvriers. Ces derniers sont appelés à être plus dynamiques et mieux qualifiés».
Et notre interlocuteur de souligner que la réussite de ces projets est un challenge pour les Tunisiens. S'ils réussissent, ils auront un effet d'entraînement considérable.
Du village aux chantiers stratégiques
De son village natal, au centre-est de la Tunisie, et jusqu'à devenir «M. Projets», haut de gamme en bâtiments et travaux publics, M. Kamel Abdelli a dû ramer fort. Avec 28 ans aux Emirats et deux en France, quand il n'avait que 24 ans, pour préparer un diplôme de conducteur principal de génie civil, notre interlocuteur a d'abord le mal du pays. Participer à son progrès social et économique est devenu depuis ces dernières années son cheval de bataille. C'est pour cela qu'il a déjà créé une entreprise en Tunisie. Aujourd'hui, il est à cheval entre ses affaires ici et là-bas.
«Après trente ans de travail à l'étranger, je me suis dit: ça suffit», nous confie M. Abdelli avec une verve exceptionnelle. Costaud, la crinière encore dense, il déborde de vitalité et ne semble pas mâcher ses mots avec tact et doigté, bien sûr. Lui qui à l'âge de 10 ans conduisait le tracteur et s'en allait labourer les champs après l'école, tard dans la nuit.
C'est en s'associant à un Emirati qu'il a entamé sa vie d'entrepreneur, et ce, après 12 ans dans une société belge, y compris deux ans en Irak.
Cela fait 16 ans qu'il travaille donc par le biais de son entreprise en tant que chargé des projets à caractère stratégique (ports, aéroports privés ).
«Je n'ai jamais pensé à l'argent», nous confie-t-il. «Mon souci premier était de gagner la confiance de mes partenaires dont mes clients et de garantir un travail parfait», ajoute-t-il.
Résolument tourné vers la Tunisie, M. Abdelli insiste sur les qualités humaines, la paix sociale et la sécurité en tant que facteur décisif pour attirer les investissements. La main-d'oeuvre qualifiée et sérieuse est aussi un atout, insiste notre interlocuteur, sans négliger l'apport considérable de notre diplomatie dans ce volet bien précis que sont les investissements directs étrangers.En quittant Abu Dhabi pour Dubaï puis pour Tunis, nous avons regardé ces belles bâtisses d'un autre oeil et nous nous sommes dit qu'ici et là l'empreinte de la Tunisie y est décisive. Structures, acheminement de l'énergie et sécurité des installations, un concentré d'intelligence qui fait la fierté des Tunisiens.
En regagnant l'aéroport de Dubaï nous n'avons pas manqué de constater l'une de ses caractéristiques les plus intelligentes : ne pas livrer le voyageur au labyrinthe des couloirs et à la forêt des flèches. Un seul principe régit les diverses destinations : la marche en avant.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.