Le Messager (Douala)

Tchad: Deby - du treillis au costume

Bernard Batana

7 Février 2008


La protection aujourd'hui accordée à Deby avait été refusée en 1990 à Habré, alors que l'actuel chef d'Etat était dans le camp de la rébellion. Son itinéraire lève un pan de voile sur l'imposture d'un homme d'Etat controversé.

Idriss Déby Itno : un itinéraire pathétique. Il ne s'agit pas là d'un titre de biographie. Ni d'un essai hagiographique. Mais simplement d'une phrase pouvant traduire l'émotion du lecteur qui lit ou écoute les péripéties de cet homme atypique. Plusieurs biographies sur Internet situent la date de naissance officielle du président en 1952 à Berd Berdoba dans le nord-est du Tchad. Mais des politiques tchadiens contestent généralement ces références. Selon Ngarlegy Yorongar, opposant politique, député et principal responsable du parti Fédération (Far) kidnappé depuis quelques jours avec d'autres leaders par les hommes du président, " Deby est né à quatre endroits à la fois et à des dates différentes : Kornoye au Soudan, Fada, Irba ou N'djamena, tantôt en 1951, tantôt en 1955. " L'homme politique poursuit : " Pour l'extirper des griffes de la vendetta après qu'il ait tué un homme alors qu'il était à l'école, ses parents l'ont envoyé à Bongor au sud pour y poursuivre ses études. " S'il y a un point où ces contributions à l'éclairage du passé d'Idriss deby se recoupent c'est que, jeune, la future foudre de guerre et homme d'Etat s'illustre par un esprit vif mais parfois belliqueux.

Après ses études secondaires au Tchad, il entre à l'école d'officiers de N'djamena à vingt-quatre ans. A sa sortie, il débute une carrière militaire riche en rebondissements. Après l'éclatement du Gouvernement d'union nationale de transition (Gunt) de Goukouny Weddeye, ce dernier est poussé à l'exil en Algérie. Entré en rébellion aux côtés de Habré en mars 1980, Deby sera successivement commandant des Forces armées du nord (Fan), puis colonel. C'est triomphalement qu'il fait son entrée à N'djamena à la tête des Fan et aux cotés de Hissène Habré en 1982, quand ce dernier réussit à s'emparer (de force) du pouvoir. Envoyé par la suite à l'Ecole de pilote d'Hazebrouck en France, " il tenta de poignarder un de ses collègues ", affirme un de ses opposants. Revenu au Tchad, il reste à la disposition d'Hissène Habré, un chef de guerre et désormais chef d'Etat. Il est nommé conseiller du Président, pour la défense et la sécurité.

Quand l'élève chasse le maître !

Très vite, des dissensions vont naître entre le maître Habré et l'élève Deby. Le colonel est accusé, avec son cousin Hassan Djamouss, le nouveau commandant des forces armées du nord et son demi-frère Ibrahim Itno, ministre de l'Intérieur, de complot contre Hissène Habré. Djamouss est tué. Deby réussit à gagner le Soudan ou il crée le Mouvement patriotique du salut (Mps) en mars 1990. Ce mouvement reproche à Hissène Habré, entre autres, son autoritarisme et la mauvaise gestion des ressources. Depuis la base arrière du Darfour, l'assaut est lancé sur N'djamena le 1er décembre 1990. Chassé du Tchad, Habré se réfugie au Sénégal en transitant par le Cameroun.

Investi par le conseil d'Etat et désigné par le Mps, Deby est porté à la présidence le 28 février 1991. Il représente alors l'espoir de toute une nation. Le programme politique issu de la charte nationale auquel est astreint le nouvel homme fort de N'djamena augure une nouvelle ère pour le Tchad : tenue d'une conférence nationale souveraine, élaboration d'une nouvelle Constitution, instauration du multipartisme, Dans son premier discours, Idriss Deby déclare : " Je vous ai apporté ni or, ni argent, mais la liberté ". Mais il se hâte lentement. La France va intervenir. François Mitterrand dépêche son chef d'Etat-major particulier, Christian Quesnot, à N'djamena, avec un cahier de charges : " Maintien de la présence militaire dans le cadre de l'opération Epervier, réduction des effectifs de l'armée, tenue de la conférence nationale, formation d'un gouvernement de transition, libération des prisonniers politiques, respects des droits de l'homme, " Le peuple se rendra sur le tard qu'il ne s'agissait là que d'une démocratie truquée.

Un grossier démagogue

Malgré la dissolution de la direction de la documentation et de la sécurité, police secrète de Habré, et la libération des prisonniers politiques, au fil du temps, le régime Deby commettra lui aussi des violations. Par exemple, Abbas Koty Yacoub, arrêté le 22 octobre 1993, est exécuté par les membres de la garde républicaine. On le soupçonnait de préparer un coup d'Etat. Dans son livre intitulé Tchad, le procès d'Idriss Deby, Ngarlejy Yorongar, l'accuse et présente des preuves. Pour lui, " Idriss Deby a tué plus que son mentor ne l'a fait ". Et de poursuivre : " Sous le règne de Idriss Deby, le Tchad vit à l'ère des carnages réguliers, des génocides répétés, des crimes contre l'humanité à profusion, des crimes de guerre à outrance ".

En mai 2004, le Parlement dominé par le Mps adopte une modification constitutionnelle qui supprime la limitation des mandats présidentiels, auparavant fixé à deux. Le projet de révision est adopté à main levée par 123 voix pour, zéro contre, et une abstention. Les députés de l'opposition ayant refusé de voter en quittant l'hémicycle. Cette situation conforte Deby et ses alliés dans le contrôle du pouvoir de N'djamena. Son goût pour le maintien au pouvoir est aussi lié à la gestion du pétrole qui coule depuis octobre 2003 en direction du port de Kribi au Cameroun. Ce qui met le feu aux poudres de la contestation.

Fin 2005, huit groupes rebelles forment le Front uni pour le changement démocratique (Fuc) dans le but de renverser Deby. On lui reproche son autoritarisme, la mauvaise gestion des ressources, la dévolution totale à la France, etc. A peu près ce qui l'avait amené à prendre les armes contre Hissène Habré, sans que la France ne rédige une résolution pour le Conseil de sécurité de l'Onu pour sauver le pouvoir en place ! Il est clair qu'il ne viendrait à l'idée de personne de soutenir une quelconque prise du pouvoir par les armes (moyen antidémocratique par excellence). Mais il est important de rappeler l'histoire, afin que les actions à poser soient mûrement réfléchies.

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