L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Une alternative face à la flambée des prix

Raj Jugernauth

8 Février 2008


Port Louis — Devant la conjoncture mondiale, Maurice se doit de repenser sa stratégie agricole. Le pays a les moyens d'être autosuffisant en certains aliments, dont la pomme de terre. Pour cela, Maurice devra se tourner vers les terres malgaches pour mener à bien sa politique de diversification.

Une production d'oignons à grande échelle permettrait de répondre aux besoins du pays et ainsi limiter nos importations en cet aliment .

«Le poulet, viande la plus consommée et la moins chère pourrait bientôt être hors de prix pour les Mauriciens de classe moyenne si le prix du maïs continue à flamber. Une diversification agricole d'envergure et de substitution à l'importation est aujourd'hui impérieuse. Autrement, ce sera la catastrophe.»

Dan Damar, directeur de l'Agricultural Research and Extension Unit (AREU), ne veut nullement être alarmiste. Ce fonctionnaire du ministère de l'Agro-industrie se dit cependant très inquiet devant la conjoncture internationale.

«Le prix du poulet a déjà grimpé d'environ 30 % dans les pays industrialisés en raison de la hausse vertigineuse du prix du maïs, céréale qui est en très forte demande pour la production de l'éthanol. Nous importons notre maïs de l'Amérique du Sud. Le fret a également connu une forte hausse en raison du prix du pétrole. Je crois que dans une telle condition, la production de maïs sera rentable à Maurice. Elle est nécessaire, non seulement pour l'alimentation du poulet, mais aussi pour un éventuel élevage de vaches laitières à grande échelle», explique-t-il. Maurice a importé, l'année dernière, Rs 450 millions de maïs destiné principalement à la fabrication des aliments pour poulet.

Le pays ne pourra, cependant, pas envisager une autosuffisance en maïs, en oignon (Rs 96,7 millions d'importations l'année dernière) ou en pomme de terre (presque Rs 119 millions d'importations) sans envisager l'option régionale, notamment Madagascar.

Les principaux obstacles se trouvent dans le manque de terres agricoles pour ces cultures, les microclimats, les maladies, les frais de stockage en chambre froide, et les longues rotations nécessaires, principalement pour la pomme de terre (voir encadré).

L'option Malgache

«Avec la superficie des terres disponibles et les différents microclimats de la Grande île, on peut envisager tout type de culture là-bas. Du riz au blé en passant par le maïs, la pomme de terre, l'oignon, etc., affirme Cyril Monty, responsable de la diversification agricole à la Chambre d'agriculture. Mais ce n'est pas aussi facile de se lancer dans ces cultures. De gros moyens financiers sont nécessaires, notamment pour les infrastructures, routes, irrigation, chambre froide, entrepôts, etc. Néanmoins, je crois en l'option malgache. Il nous faut mettre les moyens, sinon d'autres le feront à notre place, principalement les Sud-Africains qui sont déjà sur place.» Cyril Monty a également effectué plusieurs missions dans la Grande île.

En attendant de pouvoir produire à Madagascar, le ministère de l'Agro-industrie estime qu'il est impérieux de donner un premier coup pour relancer plus sérieusement la diversification agricole sur les terres disponibles à Maurice.

Ainsi, la Société usinière du Sud a déjà initié un important projet de culture de la pomme de terre à grande échelle avec les moyens les plus modernes. Projet rendu possible avec les ressources réunies de quatre propriétés.

«Malheureusement, pour le maïs, on ne pourra pas commencer tout de suite. Nous produisions 40 % de nos besoins dans les années '80 avec un prix garanti. Mais ce prix était largement en dessus de celui du marché mondial d'alors. Nous avons cessé la production et avons vendu les récolteuses, les semeuses, les silos. Il nous faut maintenant tout recommencer à zéro», explique Cyril Monty.

Mais il n'y a pas que le maïs, la pomme de terre, les oignons ou la production laitière que visent en ce moment les autorités. Alors que des propriétés sucrières commencent déjà de nouvelles expériences pour la production laitière, le ministère de l'Agro-industrie jette un nouveau regard sur des productions dans lesquelles Maurice pense être autosuffisante. C'est le cas de la pomme d'amour.

«Nous importons énormément de pommes d'amour en boîte. Presque Rs 82 millions l'année dernière. Quand vous ajoutez à cela le ketchup, sauces tomates et jus de tomate, vous arrivez à plus de Rs 92 millions», explique le directeur de l'AREU.

Villages des fruits

Les chiffres de cet organisme indiquent également que le pays a importé pour Rs 28 millions de piment (frais ou en sauce), Rs 42 millions de champignons sous diverses formes, Rs 6,2 d'ananas (frais, en boîte, sous forme de jus, etc.). Autant de devises que Maurice aurait pu économiser avec des programmes de cultures ciblées.

C'est dans cette optique que le ministère de l'Agro-industrie a lancé le concept de village des fruits (voir encadré).

Le pays consomme autour de 630 000 tonnes de produits alimentaires sous diverses formes - matière première, produit frais, surgelés, transformés, etc. Maurice n'arrive à produire que 27 % seulement de cette consommation alors que dans les pays industrialisés, cette production tourne autour de 65 %.

«Avec ce qui se passe sur le plan international, bouleversement climatique, plus grande consommation dans les pays émergents, grande utilisation des céréales pour le biocarburant, etc., Maurice se trouve devant une grande opportunité pour repenser une stratégie de diversification agricole dans un cadre de coopération avec des pays de la région. Il faut qu'on cesse de se vautrer dans la facilité», dit Cyril Monty.

La «pitaya», nouveau créneau

Maurice a connu et exploité deux grands créneaux dans ses programmes antérieurs de diversification. Elle a, par la suite, été battue par des concurrents dans l'exportation des ananas Victoria et les anthuriums. Un nouveau créneau se présente aujourd'hui. C'est la production de la «pitaya», aussi connue sous le nom de «pitahaya» ou fruit du dragon. Le Vietnam et plusieurs pays asiatiques exportent vers l'Europe et l'Australie ce fruit originaire de l'Amérique du Sud.

Le «Mauritius Sugar Industry Research Institute» (MSIRI) a développé et vendu cette plante à des producteurs. On la retrouve dans certaines de nos forêts et elle est connue des Mauriciens sous le nom de cactus tortue. La «pitaya» a été plantée sur une assez grande échelle à Bel-Ombre et les fruits, au coût de Rs 75, sont surtout destinés au marché touristique. Cette plante est très prisée parce que la graisse naturelle que contiennent les graines a un effet laxatif. 100 grammes de fruit ne contiennent qu'une cinquantaine de calories et la «pitaya» est riche en vitamines, minéraux, fibres et antioxydants. La «pitahaya» rouge aide également à réduire le taux d'acide urique dans le sang, favorisant ainsi la prévention de la goutte.

Retour des corossols et «coeur de demoiselle»

L'AREU a lancé depuis août de l'année dernière, le concept des villages fruitiers pour relancer la culture de certains fruits, notamment le corossol et le «coeur de demoiselle», le «bilimbi», ou encore le limon, pour la consommation des Mauriciens, et des touristes.

Entre 200 à 500 plantes sont distribuées dans plusieurs villages. Elles sont mises en terre dans les cours, arrière-cours et jardins potagers notamment. Le but étant de favoriser la culture d'un fruit dans une zone spécifique, ce qui facilitera la collecte et une éventuelle transformation. C'est également à travers l'AREU qu'une tentative pour vulgariser la culture de la «pitaya» est faite actuellement. Le même concept est utilisé pour la production laitière avec les villages laitiers.

QUESTIONS AU Dr Noel Govinden responsable au MSIRI

Est-il exact de dire que les deux premiers plans de diversification ont connu des échecs ?

Non, ce n'est pas tout à fait vrai. Le premier plan, (1973 - 1990) a eu un succès mitigé. La production de la pomme de terre a augmenté jusqu'à atteindre l'autosuffisance en 1985-1987. Augmentation substantielle du maïs jusqu'à 8 000 tonnes (40 % des besoins d'alors), de l'arachide.

Raisons du succès mitigé :

1) Une politique claire - visant l'autosuffisance et la substitution des importations pour conserver nos devises.

2) Participation des établissements sucriers - jusqu'alors pas intéressés -, rassurés par les travaux du MSIRI démontrant l'absence d'effets sur la canne.

3) Un prix garanti proposé par l'Office des Marchés pour toute la production, incluant des subsides. Pas de marketing à faire.

4) Soutien de la recherche et donc, résolution des problèmes - maladies, ravageurs, et sélection (pomme de terre, arachide, haricot) ou développement (maïs, tomate) de variétés adaptées.

5) Organisation centrale de la production autour du High Powered Committee. Quantum, prix.

Le 2e plan (1991-2000) n'a pas connu de succès. Régression de toutes les cultures, excepté les légumes qui n'ont jamais été dans le plan. Les raisons sont :

1) La politique a changé - il n'était plus question d'autosuffisance, de substitution à l'importation ou de conservation des devises, mais de produire tout ce qui est rentable.

2) Plus de subsides. Certains prix garantis demeurent (pomme de terre, oignon) ; d'autres disparaissent.

3) Augmentation graduelle des coûts de production suite aux augmentations des prix de la main-d'oeuvre et des intrants (fertilisants, produits phytosanitaires).

Pourquoi l'autosuffisance en pomme de terre et en oignon n'a-t-elle jamais été atteinte ?

Pour la pomme de terre, nous avions atteint l'autosuffisance en 1985/86/87. Puis la production a régressé pour les raisons déjà évoquées.

La pomme de terre est une culture de pays tempérés ou en altitude. Nous n'avons de bons rendements que pendant l'hiver. Si nous devions produire pour répondre à tous nos besoins, il nous faudrait en stocker une grosse part, ce qui rend notre production coûteuse. A un moment, le prix à l'importation était plus bas. C'est pourquoi l'Office des Marchés avait enlevé les subsides.

Il est vrai que pour l'oignon, nous n'avons pas atteint l'autosuffisance pour les mêmes raisons - production saisonnière, stockage coûteux, variétés pas adaptées aux stockage.

Avec l'actuelle flambée des prix des denrées, Maurice peut-elle envisager une autosuffisance en pomme de terre, en oignons, et en maïs ?

Pas tous à la fois, surtout si on veut également maintenir la production de canne. On a besoin de terres pour cette autosuffisance.

A six t/ha en moyenne, nous aurons besoin d'environ16 000 ha pour atteindre une autosuffisance rien que pour le maïs. Avec la rotation et la replantation actuelles de la canne, ces terres ne sont pas disponibles.

A 25 t/ha en moyenne, nous aurons besoin d'environ 1 000 ha pour la pomme de terre. C'est possible, quoique difficile. Mais, il s'agit des mêmes terres que pour le maïs.

A 20 t/ha, nous aurons besoin d'environ 1 000 ha pour l'oignon. Si une partie seulement est sur les terres de cannes et le reste chez les agriculteurs du secteur non-canne, oui, c'est possible. Est-ce souhaitable étant donné le besoin de stocker ? Ce n'est pas évident. Il s'agit, encore une fois, des mêmes terres de cannes.

Quel choix faire dans ce cas ?

Logiquement, ce serait les cultures les plus rentables, et au niveau le plus rentable.

Un exemple, la culture de maïs n'était pas rentable de 1990 à 2000 et a été stoppée. Depuis, les cours du marché mondial ont explosé et continuent d'augmenter. Avec la mécanisation totale, nous aurions peut-être une chance.

Et quid d'aller produire à Madagascar ou au Mozambique ?

Nous ne sommes pas mêlés aux projets malgaches. Nous avons, toutefois, étudié les possibilités au Mozambique, dans le cadre d'une étude de PriceWaterhouseCoopers sur la Zone économique exclusive préparée pour le gouvernement mauricien. Nous avons préparé le chapitre sur l'agriculture, dont notamment les contraintes et les perspectives, dans une zone non loin de Beira. Nous avons examiné dans le détail les cultures possibles - maïs, pomme de terre, oignon, haricot, coton, agrumes - et évalué les besoins en investissement pour l'irrigation. Ce projet n'est pas allé de l'avant, parce que trop coûteux apparemment.

Certains planteurs mozambicains se sont essayés, sans succès, à l'agriculture sur des fermes abandonnées par les Portugais à l'indépendance. On ne peut réussir tout seul. Madagascar ne fait pas figure d'exception. Il faut un groupe, soutenu par différents services. Le manque d'infrastructures pose un sérieux problème, dont notamment des difficultés organisationnelles et de coût de la logistique entre les zones de productions disponibles et les ports. L'idée de transformer ici des produits de la région est souvent évoquée. En sus des mêmes problèmes de logistique, il semble difficile de collecter des petits lots, tout en garantissant la qualité et s'assurer un approvisionnement constant.

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