Kinshasa — Que faire de cet héritage culturel perçu ici comme une mémoire collective ? Comment construire et reconstruire des cités négro-africaines modernes grâce à cette mémoire, et grâce à un effort de ressourcement culturel qui n'exclut ni l'innovation ni les apports des autres cultures dans la mesure où ces apports n'étouffent pas nos propres cultures ?
Ce thème est un de ceux qu'on trouve fréquemment dans beaucoup de poèmes réunis dans le recueil présenté ce jour (ndlr : «Les amarres rompues». Pour exemple, le chapitre intitulé « Ode à la terre » n'est pas un simple chant de nostalgie d'une terre natale perdue, c'est une interrogation inquiète sur un avenir à construire à partir des cultures qui existent, évoluent, et qui sont toujours à requalifier.
La problématique à soulever ici, - à partir de cette question d'oeuvres d'art -, à propos de nos cultures et civilisations (que Occidentaux et Arabes esclavagistes, colonialistes et néocolonialistes ont voulu effacer de l'histoire par divers moyens), est à formuler en ces termes : 1. Puisque sevrées de leurs raisons et fondements culturels qui ont justifié leur production - (traditions socioculturelles) -, ces statues se sont tues ; pourquoi ont-elles encore gardé une certaine valeur aux yeux des Européens et des nègres modernes non initiés aux pratiques culturelles du passé ?
A voir l'intérêt de tous ces spectateurs, elles doivent être encore soit « belles », soit « bonnes à quelque chose », ou les deux à la fois. Leur intérêt réside en réalité en ce fait: elles sont d'abord et surtout des expressions des modes d'existence des peuples qui les ont produites, et qui sont identifiables et identifiés dans des cultures et civilisations données. On peut y déceler quelques aspects de leur vouloir historique. 2. Puisque actuellement, on ne peut plus se contenter de percevoir ces oeuvres à travers leurs fonctions - qui ont subi une métamorphose -, que devons-nous maintenant en attendre ; que devons-nous en faire, nous autres peuples négro-africains modernes ? Quels types de civilisations modernes devons-nous promouvoir pour l'intérêt de nos peuples restés longtemps aliénés ou exploités? Rien qu'à ne considérer que nos arts modernes, on n'a pas à douter de notre créativité et de notre vouloir historique.
L'exemple le plus convaincant nous est donné aujourd'hui au Congo par nos musiciens. La musique congolaise moderne signe l'expression d'une culture vivante et originale. Mais cette musique est le fruit d'une évolution culturelle où le passé artistique, loin d'être effacé, a montré des voies de créativité d'avenir que nos artistes modernes ont bien décelées et exploitées. Avant eux, les poètes de la renaissance noire des Etats-Unis d'Amérique, et de la négritude avaient déjà montré des illustrations de nos capacités de créativité. Tirant des leçons du passé, quels types de civilisations modernes devons-nous actuellement créer, défendre et promouvoir pour notre vrai développement ? Dans quels leurres de « civilisation à imiter ou à copier » devons-nous éviter de tomber ? Telles sont les grandes questions que nous avons à poser. 3. Puisque nous ne pourrons plus reproduire actuellement - dans nos nations nègres modernes - ni nos civilisations et cultures du passé - solution inadaptée à beaucoup de problèmes d'existence à travers nos nations modernes -, ni les civilisations des autres où nous courons le risque de nous aliéner totalement, que faire alors de notre héritage culturel du passé, pour un présent et un avenir meilleurs de nos peuples?
Wole Soyinka, le premier écrivain noir ayant reçu le prix Nobel de littérature, a dit en 1986, à Stockholm, lors de la réception de ce prix: « Que ce passé parle à son présent ». Comment ce passé si brouillé à dessein et si mal connu de nous-mêmes, doit éclairer notre présent pour rendre notre avenir possible et propice à nous permettre de résoudre le mieux nos problèmes de civilisation ? Ces questions ont beaucoup préoccupé mon maître Cheikh Anta Diop. Et quand bien même, une fois une grande partie de ce passé, reconnue, que retenir, et que exclure pour notre bonne marche dans l'histoire ? Il ne faut pas compter ici sur l'uniformisation des caractères des civilisations et cultures dans ce qu'on appelle de nos jours « mondialisation », ni sur la fameuse civilisation de l'universel dans le « Rendez-vous du donner et du recevoir ». Il y a là un piège de dilution culturelle des peuples dominés par ceux qui sont économiquement, militairement et technologiquement plus « avancés ». Nous devons culturellement résister comme l'ont fait jusqu'à présent les Asiatiques : avec des « ouvertures » à une nouveauté qui enrichit notre culture, et non avec une fermeture de toutes les fenêtres comme l'ont fait certains peules aujourd'hui disparus.
En référence à la première question, nous pensons que ce n'est pas la fonction qui est source de la beauté, - même si la fonction a fait la commande de la fabrication de l'oeuvre d'art -, mais c'est la liberté se traduisant dans la qualité de l'artiste créateur d'un style donné - et qui a atteint la beauté - qui en est la source. Le plus éloigné de l'art fonctionnel qu'ont tant pratiqué les négro-africains est l'art abstrait. Mais quels que soient les exploits réels de l'art abstrait - dont les recettes figuratives ont toujours été exploitées chez nous, au service de l'art fonctionnel -, cet art fonctionnel, loin de disparaître, a pris d'autres formes d'expressions à notre époque. Une des preuves de cette persistance, est que l'architecture n'a pas disparu des productions artistiques des peuples, pendant que des machines modernes tentent de rejoindre - par leurs formes- par divers moyens, les ambitions de cet art fonctionnel ! Mais à quand donc l'architecture nègre moderne ? La ville noire moderne, dont l'avènement a été jadis annoncé par Djenné, se fait toujours attendre. Elle est pourtant possible ! Et cette affirmation suffit à adresser une requête de création originale à nos artistes modernes de notre aire culturelle. Nous devons, nous aussi, négro-africains modernes, traduire à travers nos oeuvres d'art, nos modes d'existence au sein de nos nations, et de nos espaces culturels. Quels sont les possibilités et propositions heureuses de nos hommes de culture pour des résolutions de nos problèmes qui déterminent ces modes d'existence ? Nous devons répondre à ces questions dans des débats publics où sont impliqués tous les secteurs de la culture (ordre social, politique, sciences et technologie, sciences de l'homme, tous les arts, les religions, la philosophie, bref toute la superstructure). Nous devons réinventer nos modes d'existence au sein de nos nations pour l'émancipation de nos peuples.
L'histoire de nos peuples (jadis et naguère colonisés, opprimés, exploités) a prouvé que dans l'effort de libération de l'homme, les artistes ont toujours été en avance par rapport à leurs contemporains compatriotes. Au Congo belge, plusieurs années avant le 30 juin 1960, nos musiciens ont affirmé avec certitude que « Ata ndele mokili ekobaluka ». « Tôt ou tard, le monde changera », disait le musicien, non sans risque puisqu'il voulait dire qu'un jour changera la condition du peuple congolais exploité, opprimé par le colonisateur belge! Nous connaissons le rôle joué, dans le processus de libération, par les poètes de la renaissance noire et de la négritude dont nous avons déjà parlé ci -haut.
On y a remarqué une fois de plus que les arts jouent un rôle de prospection de l'avenir pour des meilleurs modes d'existence des peuples, en plaidant pour la liberté, et pour la défense de l'humain qui était violé dans l'oppression faite au colonisé. L'art nègre peut-il encore aider l'homme moderne à défendre l'humain, la vie, et l'amour du monde, à cette époque où les industries de la mort sont de plus en plus développées ? Nous disons oui, si les artistes nègres modernes se souviennent des ambitions de leurs prédécesseurs.
Les deuxième et troisième questions nous renvoient aux ambitions des grands créateurs Noirs du passé. Que devons-nous apprendre d'eux ? Il nous ont appris à associer la beauté à toutes les activités de l'homme. On peut dire que c'est surtout chez eux que « l'utile a toujours été joint à l'agréable » .Tous les outils des peuples noirs du passé, ont toujours été décorés pour cette raison. Pour les Noirs, ce qui est bien doit servir ce qui est beau (la beauté), ce qui est beau doit servir ce qui est bien et utile. Chez eux, le deuil se déroule dans la musique et la danse (le nègre pleure en chantant, et en dansant). Les palabres se font dans les proverbes, le chant, et l'éloquence, la rhétorique. Nos artistes du passé nous ont encore appris l'amour du monde et de la vie. Les arts nègres débordent d'énergie, et « tonifient la vie », pour reprendre ici l'expression de l'auteur de « La naissance d'une tragédie ». Les cas de suicide ont été chez eux rarissimes parce que l'amour de la vie n'a pas été renié dans leurs cultures. Ils ont inventé des styles originaux qui traduisent leur goût intense de la beauté. Ils ont plaidé dans toutes leurs oeuvres pour la liberté. Leurs oeuvres ont été bonnes à donner à l'homme des raisons de vivre, d'habiter ce monde, bref à aider l'homme à exprimer les fondements des modes d'existence adhérant à la vie et au monde. C'est par eux que nous savons que nous ne devons pas bâtir des civilisations où l'homme perd le goût de vivre, où l'homme s'aliène dans ses propres oeuvres, et se perd de vue. Nos statues qui aujourd'hui se sont tues, ont bien parlé hier, dans ce sens à travers les rites des cultes. Nos masques d'hier n'étaient pas seulement à contempler, ils plongeaient l'homme dans des rites sociaux, dans des modes d'existence où le sens de la communauté primait.
Nous devons construire des civilisations qui nous rassurent que l'homme a quelque chose à faire en ce monde dans la solidarité avec d'autres hommes, et que l'homme n'étant créateur ni de la vie, ni du monde, ni de la liberté, il ne lui appartient pas d'en fixer arbitrairement et subjectivement le prix, mais qu'il lui appartient par contre d'en rechercher et d'en reconnaître le sens. Nos hommes de culture modernes (écrivains, et autres artistes, et philosophes) doivent nous montrer que la civilisation est faite pour l'homme, car l'émancipation (ou la libération) de l'homme est le but de la civilisation. L'histoire nous a appris, à nous peuples noirs, qu'une civilisation qui place la marchandise et l'argent au-dessus de toutes les valeurs est dangereuse pour l'avenir de l'humanité. Les hommes de culture des nations négro-africaines modernes auront-il chance d'aider l'homme moderne à éviter la perte du goût de vivre, et les maladies axiologiques qui naissent du non respect de la hiérarchie des valeurs, et même du manque de hiérarchie dans l'échelle des valeurs ?
Alors que hier, l'homme noir a quitté l'Afrique contre son gré, dans la violence de l'esclavage et de la déportation dictés par les exigences du capitalisme naissant, aujourd'hui, au sein des nations nègres modernes, chassé par la misère, par des régimes dirigés par des Noirs au pouvoir, l'homme noir fuit son continent (politiquement décolonisé, mais économiquement toujours colonisé) pour rejoindre, à leurs pays, ceux qui l'ont hier exploité et colonisé. Ce paradoxe nous montre un de nos graves problèmes de sous-développement d'aujourd'hui.
Devant la prolétarisation à l'échelle mondiale de beaucoup de peuples encore exploités par de grandes puissances, qu'on appelle mondialisation, comment rompre les amarres de l'aliénation culturelle, du sous-développement, des situations de violations des droits de l'homme montées par des régimes politiques ?
Comment rompre les amarres des situations où des hommes au pouvoir violent la démocratie, entretiennent l'exploitation de l'homme par l'homme, perpétuent au sein de nos nations, la misère morale et matérielle des populations, et entretiennent à dessein des guerres qui rongent encore l'Afrique ?
Que ne gagnons-nous pas à cultiver la solidarité entre nos peuples dans des rapports entre nos nations marquées par des mêmes bases culturelles puisque nous savons que nos structures sociopolitiques du passé ont été détruites pour faciliter le pillages de nos richesses naturelles, et l'exploitation de nos peuples?
Nos leaders politiques assassinés sur ordre des puissances étrangères grâce à la collaboration de leurs alliés locaux, ont répondu à ces questions, par leurs idées de libération de nos peuples.
En analysant notre route, depuis les actions de Toussaint Louverture jusqu'à celles de Patrice Emery Lumumba, en passant par le panafricanisme de N'krumah, nous comprenons que nous avons encore un long chemin à parcourir, et beaucoup de choses à continuer à apprendre pour l'émancipation de nos peuples. C'est dans cet effort de compréhension de la situation de nos peuples nègres modernes, et dans cette volonté de continuer ce combat de libération que s'insèrent les chants des Amarres Rompues.

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