Nord-Sud (Abidjan)
Raphaël Tanoh (stagiaire)
11 Février 2008
Mauvaise conduite, tonnages illimités, freins inadaptés, les camions-remorques sont devenus un danger pour les usagers de la route. Ces derniers demandent le retour des ponts bascules pour plus de sécurité.
Abobo, sur la voie qui longe la façade de la Compagnie ivoirienne d'électricité (Cie), non loin de la mairie, un violent choc suivi de cris stridents, attire les passants. Un véhicule de transport de couleur bleu et un wôrô wôro (véhicule de transport commun), viennent d'être successivement percutés par un camion ce 31 janvier. Le chauffeur du poids lourd de 10 tonnes qui transportait des sacs de maïs, a perdu le contrôle de son véhicule alors qu'il rejoignait l'un des magasins de céréales situés aux abords de la route. Malgré les coups de klaxon du camion, il n'a pu éviter les deux véhicules qui se trouvaient sur son passage. Il a d'abord percuté le flanc droit de la voiture bleue contenant deux passagers, puis le taxi. La première voiture qui roulait à une allure moyenne a été projetée sur l'autre voie. Les occupants ont eu la vie sauve grâce à la lucidité du chauffeur qui a réussi à éviter des véhicules venant en sens inverse avant de freiner sur le trottoir. Pendant ce temps, le camion chargé abondamment et devenu incontrôlable continue sa course. Il heurte ensuite le taxi, transportant quatre passagers, juste au moment où sa vitesse décroissait.
Problèmes de freinage
Le véhicule de transport arrive péniblement à redresser sa course avant de s'immobiliser plus loin. Quand le poids lourd échouait sur un conteneur plein d'ordures ménagères.
Il y a eu plus de peur que de mal. Puisqu'on ne déplore aucune perte en vie humaine. Le chauffeur du véhicule bleu et son passager s'en sortent avec des égratignures sur le corps. Le côté droit du véhiculé est endommagé. Les passagers du taxi sont sortis indemnes. Mais le véhicule de transport a eu les phares arrière brisés, et la carrosserie abîmée. A leur descente, les usagers du véhicule de transport ainsi que ceux du taxi, n'en reviennent pas. «Mais j'allais mourir brutalement ce matin à cause d'un inconscient», fulmine le conducteur du véhicule bleu, un peu étourdi. « Ce chauffard vient de gâcher ma journée en endommageant ma voiture», s'énerve le chauffeur de taxi à son tour. Les passagers voient la situation autrement. «Tu parles de ton taxi, la vie coûte plus chère que le taxi. Nous avons failli mourir», lancent-ils, la voix tremblotante.
Le conducteur du camion explique que ses freins ont lâché au dernier moment. C'est pourquoi il a perdu le contrôle de son véhicule. Ce que confirme l'agent de police venu faire le constat. Mais mieux, il dira que les freins ont cédé à cause du tonnage qui était largement au-delà de la norme. «Ce camion a une marchandise de 15 tonnes alors qu'il est destiné à supporter 10 tonnes. C'est normal que les freins lâchent», précise-t-il. Cet accident aurait pu causer des pertes en vie humaine du fait d'une surcharge. Du coup, il repose l'épineuse question des ponts bascules, devenus inexistants en Côte d'ivoire et qui laissent les transporteurs de camions et remorques transgresser avec impunité les normes du tonnage. L'an dernier, pour des problèmes de freinage, un camion surchargé de marchandises avait atrocement ôté la vie à deux journalistes revenant de mission. Le chauffeur a perdu le contrôle du mastodonte à cause du poids. Il a d'abord percuté un véhicule Peugeot 206, puis celui des journalistes, un 4X4 alors qu'il était stationné sur le trottoir. Cet accident a endeuillé plusieurs familles.
A l'image de ce drame survenu le 10 novembre 2007 sur la route d'Anyama, nombreux sont les accidents de circulation provoqués de plus en plus par les camions et remorques chargés à l'excès. Ces catastrophes sont généralement meurtrières. Selon les statistiques 2007 de l'Office de sécurité routière (Oser), sur quatre accidents, deux, les plus meurtriers, ont été causés par les camions remorques. Le premier accident est survenu en juin 2007 sur l'axe Abidjan-Azaguié, et a causé 9 morts. Un camion remorque et un minicar appelé communément «gbaka», sont entrés en collision, suite à une crevaison de pneu. Le second, survenu en octobre, entre un autocar, une semi remorque et un mini bus sur l'axe Abidjan-Adzopé a été l'un des plus graves : 15 morts et 41 blessés. Le taux de gravité des accidents au cours de cette période, est nettement supérieur à la moyenne de 10%. Mais jusque-là aucune précaution n'a été prise pour enrayer la menace des poids lourds qui pèse sur les voies. Le retour des ponts bascules pour les populations relève encore de l'utopie.
«Le problème de surcharge existe depuis longtemps en Côte d'Ivoire. Un véhicule qui est surchargé comporte plusieurs inconvénients. D'abord il fait peur aux usagers, ensuite il est généralement mal maîtrisé par son conducteur, et les freins s'usent vite», explique Soumahoro Abdoulaye, chef de cabinet de la Coordination nationale des gares routières de Côte d'Ivoire (Cngrci). Pour lui, cette situation comporte un réel danger pour les usagers de la route. « Il est temps que l'Etat songe à faire revenir les ponts bascules pour notre sécurité», indique-t-il.
Les ponts-bascules ont disparu
En attendant, M Soumahoro tente d'éviter tout rapprochement avec les poids lourds lorsqu'il est au volant de son véhicule. «Un professionnel doit prendre ses mesures quand il voit un poids lourd approcher. On ne peut pas les éviter totalement mais il faut être surtout prudent», note-t-il. Cette psychose des poids lourds n'est pas seulement ressentie par le chef de cabinet de la Cngrci. Nombreux sont les usagers qui reprochent aux camions-remorques leur tonnage illimité et le peu d'entretien que les propriétaires accordent à leurs engins. «Les poids lourds sont très souvent surchargés. Et ils n'ont pas de freins solides. Ils tombent régulièrement en panne parce que mal entretenus. L'Etat doit sévir», indique Zogbo M. un fonctionnaire qui conduit son propre véhicule. Avant de demander le retour des ponts-bascules à son tour, «afin de mettre fin au désordre».
Mathieu T. conducteur dans une entreprise privée pense que les forces de l'ordre doivent d'abord jouer leur rôle. « Les camions qui chargent sans respecter les limites de poids nous font peur. Beaucoup d'entre eux sont indisciplinés. Malheureusement, les forces de l'ordre postées sur les voies ne sont préoccupées que par les pièces de monnaie qu'elles demandent aux conducteurs de gros camions», dénonce-t-il, indigné. Certains usagers estiment que ces conducteurs sont négligents sur les voies. «C'est clair que dans la plupart des accidents, la responsabilité incombe au conducteur. Il faut tout d'abord une prise de conscience des chauffeurs qui mettent la vie de milliers de personnes en danger», soutient l'agent du privé.
Les conducteurs de camions-remorques expliquent leur attitude. Dans la pratique, fait remarquer Sanogo A. un chauffeur de camion, il est difficile de respecter le tonnage du véhicule quand on est commerçant. Il transporte des céréales et des tubercules (marchandises appartenant à des commerçants) de l'intérieur du pays vers la capitale économique. «Avec les charges et le racket sur la route, le commerçant préfère amortir les coûts en surchargeant le véhicule, pour ne pas faire plusieurs voyages», renchérit-il.
En tant que conducteurs, ils en sont conscients, «mais nous travaillons pour des gens et il faut faire ce qu'ils souhaitent», ajoute-t-il. Concernant les freins très souvent en mauvais état, G. F, un autre transporteur note que le «fer à dos», qui sert de frein coûte cher. Lorsqu'il est usé, les propriétaires de véhicules étant peu rigoureux dans la maintenance, attendent longtemps avant de le changer. Et très souvent ils ne le changent que trop tard. Le ministère des Transports a pris la mesure de la menace. «Je ne veux pas être le ministre de l'immobilisme», objecte Albert Mabri Toikeusse qui annonce un certain nombre de réformes visant à endiguer le mal. Il s'agit, dit-il, de renforcer le rôle de l'Office de sécurité routière (Oser) en le dotant d'outil performant de lutte afin d'accroître son opérationnalité. «Nous allons améliorer le système du radar», ajoute M.Mabri Toikeusse. Toutefois, il en appelle à la responsabilité des conducteurs qui ont, entre les mains, la vie de milliers d'usagers.
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