Fraternité Matin (Abidjan)

Cote d'Ivoire: Prolongement de l'autoroute du nord - Les chantiers aux portes de Toumodi

Abidjan — Après avoir raclé la terre végétale, les engins de l'entreprise Soroubat s'attèlent à étaler des couches plus fermes de gravelets latéritiques sur la voie déjà bien dégagée sur une bonne distance.

La surprise est grande pour toute personne qui emprunte la route de Taabo. A 1,5 km de l'axe Abidjan-Toumodi, il y a là une suite de petits bâtiments de couleur blanche entourés d'une clôture de la même couleur. C'est une plate-forme pour chantier la base du Bnetd, de l'entreprise tunisienne de construction routière et de bâtiment (Soroubat). En face, une large voie, encore naissante, s'étire du nord au sud. C'est l'autoroute du Nord.

Du moins sa prolongation vers Yamoussoukro, un projet amplement annoncé depuis des années, mais qui a tardé à prendre forme. Deux panneaux géants renseignent sur l'identité du chantier. Ou plutôt des chantiers. Parce qu'en fait, il s'agit de deux chantiers. Le premier concerne le tronçon Singrobo-Taabo (Singrobo est le village situé à la fin de actuelle de l'autoroute). Cette portion du projet de prolongement de l'autoroute a été désignée lot 1. Elle s'étend sur 24,6 Km. La route est totalement dégagée sur toute sa largeur (environ 30 mètres), jusqu'au niveau du village de Pakobo (5 Km de l'autoroute). Les engins s'attèlent à racler la terre végétale (la terre noire de surface). Elle fera place à la latérite, communément appelée terre rouge. Ce vendredi 15 février 2008. Il est 15h. Sous un soleil de plomb, une niveleuse est en plein travail sous l'oeil attentif d'un conducteur de travaux. La terre végétale repoussée sur les côtés, apprend-on, sera utilisée pour planter du gazon sur les accotements de la route, pour lutter contre l'érosion. Plus loin, un engin creuse dans un bas-fond. Il est en train d'ajuster le passage d'un ruisseau. On y construira certainement un petit pont pour permettre le passage de l'eau. A quelques pas, une chargeuse remplit des camions-bennes de terre végétale. Dans la direction nord, c'est-à-dire vers Toumodi, c'est le lot 2. Il concerne un tronçon long de 30 Km. Les travaux sont de loin plus avancés que ceux du lot opposé. En fait, après la pose de la première pierre, le 27 juillet dernier par le Premier ministre Soro Guillaume, les travaux ont immédiatement démarré les jours suivants.

La route est plus affirmée. Elle a déjà atteint la ville de Toumodi. La terre végétale a été enlevée sur une bonne distance. Les engins de Soroubat s'affairent à remblayer la voie avec la terre latéritique. La voie est même carrossable sur une distance respectable. Les niveleuses et les dameuses sont passées par là. Les travaux de canalisation des eaux pluviales sont en cours à maints endroits. Les ouvriers sont à la tâche pour la construction des talus (petits ponts) qui traversent la route. Aidés d'engins, ils posent soigneusement les buses sur toute la largeur de la voie. Le ballet des gigantesques camions-bennes est beaucoup plus intense sur le tronçon

Bref, la route devant accueillir les deux voies du prolongement de l'autoroute jusqu'à Toumodi, a déjà traversé les galeries de forêts et la savane sur 50 kilomètres environs. Il reste juste quelques lieues pour boucler les 54 kilomètres que représentent les deux tronçons.

Les travaux sont prévus pour durer 24 mois pour le tronçon Singrobo-Taabo et 30 mois pour celui reliant Taabo à Toumodi. Débutés en août dernier, les chantiers seront livrés dans le meilleur des cas, au dernier trimestre de 2009. Ce sont alors deux voies de roulement de 7 mètres chacune, solidement bitumées qui s'étireront de Singrobo à Toumodi au grand bonheur des usagers, en attendant que le financement du tronçon Toumodi-Yamoussoukro soit complètement bouclé. A ce sujet, la Banque islamique de développement (BID) et la Banque arabe pour le développement en Afrique (BADEA) sont disposées à fournir les fonds.

Faut-il le rappeler, le coût global des 87 kilomètres du projet de prolongement de l'autoroute du nord, de Singrobo à Yamoussoukro, s'élève à un peu plus de 90 milliards de francs.

Les travaux du tronçon Singrobo-Yamoussoukro sont financés par la Banque islamique de développement (BID) et l'Etat de Côte d'Ivoire. Quant au tronçon Taabo-Toumodi, il bénéficie des financements de la Banque arabe pour le développement économique de l'Afrique (BADEA), du Fonds de l'Opep pour le développement international, du Fonds saoudien pour le développement et d'une contribution de l'Etat de Côte d'Ivoire à hauteur d'un peu plus de 15%.

L'entreprise Soroubat a été retenue pour l'exécution des deux lots à l'issue d'un appel d'offres international. Cette société, selon des sources proches du projet, est une référence en Tunisie dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Le président directeur général, Nourédine Hachicha, reçu par le Chef de l'Etat, Laurent Gbagbo, l'année dernière, avait exprimé devant la presse sa ferme intention d'honorer la confiance placée en son entreprise.

Caractéristiques techniques

Le prolongement de l'autoroute du nord, à la fin des travaux, donnera droit à deux voies de roulement de 7 m chacune, deux voies de stationnement de 2,25 m chacune, un terre-plein central de 12 m et deux accotements d'un mètre chacun.

La structure de la chaussée comprend une couche de forme de 0,60 m de graveleux latéritiques, une couche de fondation de 0,18 m de graveleux naturels sélectionnés et stabilisés au ciment à 4%, une couche de base de 0,10 à 0,12 m de grave bitume 0/20 mm et une couche de revêtement de 0,05 m de béton bitumineux de 0/14 mm.

Ainsi que cela doit être pour toute autoroute qui respecte les normes, de nombreux ouvrages d'art seront réalisés pour éviter les passages à niveau. Ainsi, 5 passages supérieurs seront réalisés au niveau de Pacobo, Taabo, Angbavia, Assounvoué et Toumodi. Des passages inférieurs seront construits à Singrobo, Oussou/Assabou, Kahankro, Kouadiokro, Ndou-kakro, Fondi et Logbakro.

Au niveau de l'assainissement, ce sont 81 buses, 38 dalots et 14 cadres pour aqueduc qui faciliteront l'écoulement des eaux de rivières et de pluies.

La vitesse de référence sur la voie est placée à 120 km/h.

Les attentes des riverains

Les villes riveraines attendent beaucoup d'espoirs le passage de l'autoroute. A Taabo, petite localité située à 13,5 kilomètres de l'autoroute en construction, on souhaite ardemment profiter du passage de l'ouvrage. Les autorités municipales, selon le secrétaire général de la mairie, M. Kouamé Koffi Daniel, souhaitent la réhabilitation de la route qui mène à Taabo et le bitumage de la voie principale de la ville. La demande a été exprimée, par courrier, au ministre des Infrastructures économiques par l'entremise de l'Ageroute.

La proximité du chantier a donné des idées aux responsables communaux de la cité du barrage hydroélectrique de la CIE. Ils négocient des engins de Soroubat pour l'ouverture de voies dans la commune. Notamment, dans le périmètre des nouveaux lotissements qui viennent d'être réalisés.

Le conseil municipal espère aussi que, compte tenu de ce que la ville se rapprochera davantage d'Abidjan et de Yamoussoukro, grâce à l'autoroute, les opérateurs économiques viendront y investir. En tout cas les autorités municipales les y invitent vivement. Stations- service, hôtels et opérations immobilières sont les bienvenus. La demande en logements est forte, fait savoir le secrétaire général de la mairie.

A Toumodi aussi, on espère bénéficier des travaux connexes au chantier de l'autoroute qui passe à mille mètres de la ville, sur l'axe Toumodi-Oumé. La population sera heureuse, à en croire le 3e vice-président du conseil général, M. Frédéric Tanoh-Niangouin, de voir quelques kilomètres de rues bitumés, en plus des bretelles qui partiront de l'autoroute.

M. Tanoh-Niangoin est surtout convaincu que le passage de l'autoroute va apporter beaucoup d'opportunités économiques à la ville. Il voit Toumodi devenir une cité dortoir pour les travailleurs de la capitale politique qui ne sera plus qu'à moins d'un quart d'heure.

La population attend aussi avec bonheur l'échangeur qui sera construit à l'entrée de la ville sur la route de Oumé. Le 3e vice-président du conseil général est convaincu que l'ouvrage d'art aura à coup sûr des retombées économiques pour la localité.

La réduction éventuelle du nombre d'accidents sur les tronçons Toumodi-Abidjan et Toumodi-Yamoussoukro, est sans aucun doute un motif de soulagement. En tout cas, nombre d'habitants de Toumodi interrogés, disent en savourer déjà.

Focus:

Un peu d'histoire

L'histoire de l'autoroute du nord remonte, selon un document produit par l'Ageroute, au début des années 70, quand l'idée est venue à l'esprit des autorités d'alors de construire une voie express pour décongestionner la route principale Abidjan-Sikensi-N'Douci. Mais au cours de l'étude débutée en 1972 par un cabinet français, le projet est modifié pour devenir une autoroute proprement dite.

En 1974, le contrat d'exécution des travaux de construction de la section Abidjan-pont Nzi est signé avec le Groupement d'entreprises suisse de construction (Gesco). Le projet est financé à hauteur de 75% par un consortium de banques suisses et à 25 % par l'Etat de Côte d'Ivoire, sur des ressources propres.

Le 4 décembre 1974, le ministre d'Etat, Auguste Denise et l'ancien président de la Confédération helvétique lancent officiellement le début des travaux de la section Abidjan-N'douci, longue de 114 Km. Les travaux durent 7 ans, du 1er décembre 1975 à 1981, avec une mise en service par tranches. La première, longue de 60 Km, entre Abidjan et Sikensi, y compris la bretelle de Sikensi, est mise en service en décembre 1979. Les 30 Km séparant Sikensi de N'douci, y compris la bretelle de N'douci, sont livrés en mars 1981. Enfin, en décembre 1981, le pont sur le N'zi est relié à Abidjan par l'autoroute.

Les 114 kilomètres terminés, le gouvernement prend la décision de prolonger l'autoroute jusqu'à Yamoussoukro. Malheureusement, après les études d'exécution menées par la Gesco, les travaux ne peuvent démarrer à cause de la récession économique des années 80. L'autoroute s'arrête donc au niveau de Singrobo.

En 1995, les autorités d'alors remettent sur la table le prolongement de l'autoroute du nord jusqu'à Yamoussoukro. L'option d'une mise en concession par BOT est adoptée. Afin de rendre le projet plus attractif, la concession est couplée avec la construction de la voie express Abidjan-Bassam. Cette voie présentait une meilleure rentabilité financière pour un BOT, grâce à un niveau de trafic plus important (plus de 8 mille véhicules par jour, à l'époque).

L'appel d'offres pour la construction est enlevé par le couple Colas-Jean Lefebvre. Malheureusement, le coup d'Etat survenu en 1999, met fin au processus. De sorte que les travaux n'ont jamais pu commencer.

Il a fallu attendre 2002 pour que les autorités de l'Etat se montrent plus incisives en confiant au Bureau d'études tunisien Scet-Tunisie, l'actualisation des études économiques du projet. C'est ainsi que, sur la base de ce travail, le projet est décomposé en trois lots pour faciliter la recherche de financement.

Le lot1 constitue le tronçon Singrobo-Taabo (26 Km), le lot 2 concerne le tronçon Taabo-Toumodi (30 Km) et le lot 3 représente les 31,6 Km qui séparent Toumodi de Yamoussoukro.

Repères

Première pierre. La première pierre du chantier a été posée par le Premier ministre Soro Guillaume, le 27 juillet dernier en présence des ministres de l'Equipement du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

Financement. Alors qu'elle est déjà l'un des principaux bailleurs de fonds du chantier déjà ouvert, la Banque islamique pour le développement (BID) a donné son accord pour le financement du tronçon Toumodi-Yamoussoukro (31 Km), à hauteur de 19,6 milliards de francs.

Appel d'offres. L'en-treprise Soroubat a été retenue à l'issue de l'appel d'offres international lancé le 12 juillet 2006 pour le 1er lot (Singrobo-Taabo). Elle a été ensuite retenue par défaut pour le 2e lot, lorsqu'il a été constaté un gap trop important entre les fonds disponibles et l'offre la moins disante exprimée a l'occasion de l'appel d'offres lancé le 6 juin 2005.

Etudes. Il y a deux bureaux d'étude sur les chantiers ouverts. Il s'agit d'un bureau d'étude tunisien de SCET et du Bnetd. Ils sont respectivement, maître d'oeuvre des lots1 et 2.

C'est le bureau tunisien qui avait d'ailleurs été chargé en 2002 d'actualiser les études économiques du projet en vue d'engager des recherches de financement.

Maîtrise. L'Ageroute est le maître d'ouvrage délégué du projet. C'est donc elle qui dirige le projet pour le compte de l'Etat.

Peage. Dans quelques mois, tout usager empruntant l'autoroute du nord, devra payer un droit de passage. Le projet longtemps annoncé, est en train de prendre forme enfin. Le poste à péage est en chantier actuellement au niveau du village d'Attingué, à 23 Km d'Abidjan.

Interdiction. Le chantier, bien que largement ouvert dans la nature, est strictement interdit à toute personne étrangère. Notamment les journalistes. Sans autorisation, vous serez proprement expulsé sur ordre d'un certain Gnawoua, le chef de mission du Bnetd. L'équipe de Fraternité Matin a vécu l'amère expérience. Mais, astucieuse, elle a réussi à faire son travail pour informer les Ivoiriens qui ne voyaient rien transparaître de cet important projet qu'ils attendent depuis.


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