Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Les tâches politiques face au phénomène de société qu'est le mariage homosexuel

Madior DIOUF

21 Février 2008


billet

Le mariage homosexuel a fait réagir et débattre de manière animée la semaine écoulée. Le fait a surtout montré l'urgence d'une législation et d'une réglementation appropriée pour que la société ait les moyens juridiques et réglementaires de la protection de ses valeurs en même temps que de la sauvegarde des principes constitutionnels qui protègent à la fois l'individu et le modèle de société que le pays vit. Chaque société a, à cette fin, des lois et une éthique de préférence. Le modèle de société vécu est protégé par une discipline tendant à le faire respecter par tous, les citoyennes et les citoyens d'une part, et, d'autre part, les étrangers en séjour touristique dans le pays.

Cette protection, d'intérêt vital pour la société et ses valeurs d'une part, les citoyennes et les citoyens dans leurs personnalités diverses d'autre part, exige des responsables politiques porteurs de projets de société, une vigilance particulière sur les comportements de nature à agresser le modèle de société en vigueur. Les phénomènes de société posent, en général, des problèmes majeurs qui nécessitent des solutions pour la pérennité de l'harmonie et des valeurs caractéristiques de la vie d'une société.

Au Sénégal, l'exhibitionnisme et les comportements libertaires, observés dans les médias du monde, viennent de créer l'imitation qui suscite des réactions outrées devant la nouveauté qu'est le mariage homosexuel. Il n'existe d'ailleurs que dans ce comportement de liberté et dans les affirmations pour le nommer. Il ne peut être célébré ni dans une mosquée, ni dans une église, ni devant un officier d'Etat-civil. C'est dire qu'il n'a pas de statut reconnu. Mais la protection du modèle de société exige plus de précisions pour dépasser cette situation d'un phénomène qui heurte parce qu'il bouscule les conceptions morales et les convictions religieuses... Le déficit de législation et de réglementation a ses conséquences : la passion dans les réactions, fondée sur les convictions philosophiques et religieuses individuelles plutôt que sur le droit et l'éthique que la société préfère et a établis comme principes régissant sa vie.

Il est par conséquent opportun de réfléchir sur les tâches, de nature politique, qui s'imposent aujourd'hui aux concepteurs et responsables des directions d'évolution du modèle de société que sont les politiques, afin que sans violence, le cadrage juridique contienne les nouveautés de comportement dans le périmètre des règles qui sauvegardent notre vie commune en société, sur la base du respect, par tous, de ce qui fait l'harmonie de cette vie. Quelles sont ces règles qu'il faut respecter ? Leur source est la loi fondamentale du pays, à laquelle doit être conforme toute autre loi votée pour le bénéfice de la société dans son ensemble.

La Constitution du 7 janvier 2001, en son article 7, donne les fondements du modèle de société qui caractérise notre République : 'La personne humaine est sacrée. Elle est inviolable. L'Etat a l'obligation de la respecter et de la protéger. Tout individu a droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, au libre développement de sa personnalité, à l'intégrité corporelle, notamment à la protection contre toutes mutilations physiques. Le peuple sénégalais reconnaît l'existence des droits de 1'homme inviolables et inaliénables comme base de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.' Ce statut de la personne humaine et les libertés, ainsi que les droits et devoirs qui lui sont reconnus font que la République du Sénégal est laïque, d'une laïcité positive qui permet le plein épanouissement des adeptes des différentes religions, grâce notamment au devoir de respect, par l'Etat, de tous les cultes, et à l'acceptation par tous de leur coexistence pacifique et harmonieuse.

Mais toute société est un corps vivant qui évolue. Des phénomènes nouveaux y apparaissent qui révèlent souvent des écarts plus ou moins tolérables par rapport aux normes de vie de cette société, par rapport aux valeurs qui fondent son éthique. C'est ainsi que l'émergence de phénomènes de société pose souvent le problème du respect du modèle de société. Ainsi la mendicité pédagogique (celle des talibés) et la mendicité fondée sur la pauvreté, l'impudeur allant jusqu'aux pratiques de nudisme dans une société où la morale religieuse est vécue par plus de 90 % de la population, le vol : de la conduite du voleur de bétail à celle de l'indélicat qui détourne l'argent public ou privé, etc. Faut-il interdire la mendicité, l'impudeur qui agresse nos habitudes de vie ? Comment ? Faut-il tuer le voleur de bétail ? Le coupable d'un crime économique ? La société doit répondre à ces questions et apporter des solutions qui maintiennent son équilibre et assurent sa survie en réajustant éventuellement son modèle et en fondant soigneusement les tolérances de son éthique. Le Sénégal a fait preuve de cet esprit d'examen et d'ouverture devant les phénomènes de société et les coutumes en contradiction avec les conceptions modernes sur l'homme, sa vie, ainsi que les possibilités de son épanouissement, en votant deux lois qui établissent une modernité courageuse dans la révision des conceptions et l'abandon des préjugés : la loi sur la santé de la reproduction et la loi sur les mutilations génitales. L'on peut classer d'ailleurs, dans cette catégorie de lois pour établir la modernité du traitement de la personne humaine, la loi qui abolit la peine de mort dans notre pays.

S'agissant de 1'homosexualité, il convient de faire preuve du même discernement et de la même liberté de réflexion et de critique de nos conceptions et préjugés. Faut-il tuer les homosexuels ? La Constitution et la loi portant abolition de la peine de mort s'y opposent. Faut-il les ignorer ? A condition qu'ils ne nuisent pas, par l'exhibitionnisme notamment, au modèle de société en train d'être vécu et qui est fondé à la fois sur le droit produit et les convictions religieuses. Tout cela montre qu'il y a des tâches politiques qu'exige la protection du modèle de société. Dans notre société, de même que l'on ne tue pas le voleur, on ne le mutile pas non plus, de même que l'on essaye d'encadrer la mendicité des enfants, la liberté du touriste qui ne doit pas agresser la pudeur caractéristique de notre vie quotidienne, ni les autres valeurs de notre société, de même l'on doit circonscrire la liberté de l'homosexuel dans le même périmètre qui borne la liberté de tout autre citoyen.

Une telle tâche s'accompagne de précautions naturellement. D'abord il faut, sur cette question, éviter la division de la société en deux parties qui privilégient chacune un modèle de société opposé à celui de l'autre. Nous devons tous ensemble travailler à une évolution de notre modèle de société qui ait un contenu de modernité concerté. Ensuite, il faut éviter également de régler le problème par la violence ; donc la solution passe par le débat plutôt que par les armes et les méthodes rapides et paresseuses qui consistent à supprimer l'autre plutôt que de tenir compte de son droit à la vie. Il s'agit d'une tâche qui ne se réussit que par la patience dans la démarche et par le respect de la diversité de la création en matière humaine.

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