Port Louis — La journée mondiale des langues maternelles pose la question de l'utilisation de celle(s)-ci dans leur(s) contexte(s) géographique(s). A Maurice, le créole a, pendant longtemps, été dévalorisé, ne restant que la langue des échanges quotidiens.
Il semblerait que le créole -depuis les années 1970 - tend à trouver sa place dans le système éducatif mauricien. Reste à voir si la langue maternelle des Mauriciens peut s'imposer comme langue d'enseignement à part entière.
Le créole est la première langue que l'enfant apprend. La langue maternelle est la pierre angulaire du paysage linguistique et de l'identité de toute personne. A Maurice, force est de reconnaître que le plurilinguisme entraîne des difficultés dans le système éducatif dans la mesure où l'utilisation de la langue maternelle comme langue d'enseignement a été rejetée. En fait, rappelle en substance Rada Tirvassen dans une de ses nombreuses recherches, le créole était, au sein de la société, dévalorisé tant dans le milieu scolaire que par l'ensemble de la population.
Le créole est très certainement la principale langue maternelle à Maurice (voir hors-texte). Mais elle ne peut être considérée comme étant la seule. Certaines familles privilégient dans l'usage quotidien, à la maison, une langue autre, occidentale (français surtout, anglais dans une moindre mesure) ou orientale (bhojpuri par exemple). En vérité, de nombreuses familles évoluent dans un contexte multilingue. Il s'opère dans les habitudes linguistiques des passages du créole au français par exemple.
La question de la langue maternelle dans l'enseignement est importante dans le cas mauricien. Le créole comme langue maternelle, peut-elle être utilisée comme langue d'enseignement ? L'utilisation de l'anglais à l'école est, pour certains, sujette à caution dans la mesure où l'élève ne maîtrise pas cette langue. Parlant des échecs en milieu scolaire dans un article commun sur l'aménagement linguistique en contexte scolaire à l'île Maurice, Rada Tirvassen et Gerda Sonck notent que l'une des raisons «relève de la politique linguistique [notamment] la négation du créole dans l'environnement des enfants».
Selon l'UNESCO, il est important que la langue maternelle ait une place dans le système éducatif. Il s'agit de préserver une permanence linguistique pour que l'enfant intègre plus facilement des éléments d'une autre langue ou d'un enseignement. D'après des études menées par la structure onusienne, l'échec scolaire diminue lorsque l'enseignement dans les plus petites classes est assuré dans la langue maternelle. Le projet Prévoc-Bec mené par le Bureau de l'éducation catholique s'inscrit dans cette logique. Cependant, l'introduction du créole dans l'enseignement concerne ici «des jeunes gens dans une situation d'échec scolaire. Nous utilisons le créole comme langue d'enseignement pour le réapprentissage de connaissances et concepts», confie Jimmy Harmon, coordinateur du projet.
Ne perdons pas de vue que le créole est utilisé de manière autorisée durant les premières années de la scolarité comme médium depuis 1982, et est, dans la pratique, utilisé par les enseignants du secondaire également. Toutefois, on peut se poser la question de la validité d'un enseignement totalement en créole. Jimmy Harmon rassure : «Les premiers résultats au bout de trois ans, prouve que l'utilisation du créole aide grandement les élèves.» Il y a une meilleure compréhension.
Cependant, introduire le créole nécessite l'adoption d'une forme standardisée du créole, qui sera alors une matière à part entière également. «Nous avons adopté la grafi-larmoni, version écrite du créole définie d'une manière consensuelle par des universitaires, linguistes en 2004», précise Jimmy Harmon. L'utilisation du créole nécessite donc un apprentissage et répond, de facto, à un enseignement similaire aux autres langues.
Le créole dans les sujets d'examens de certaines matières, les mathématiques par exemple, est sujet à caution. Pourtant, «le créole est utilisé également dans les devoirs et examens durant la première année. Ce n'est que progressivement que nous passons à l'anglais» explique le coordinateur du Prévoc-Bec. La langue maternelle est un pont linguistique salvateur pour certains élèves qui évoluent dans des milieux sociolinguistiques non-anglophone ou non-francophone. La question de l'introduction du créole au primaire dans les établissements relevant du BEC se pose. Un questionnaire a été envoyé dans ce sens aux 800 enseignants et personnel éducatif du BEC. Par ailleurs, la Fédération créole mauricien a envoyé au ministère de l'éducation, confie un enseignant une lettre demandant l'introduction du créole comme matière au même titre que l'hindi, le mandarin et autres langues orientales.
Pour le linguiste R. Chaudenson, «le problème n'est pas de substituer un créole au français ou à l'anglais comme langue d'enseignement; un tel point de vue ne trouve guère de défenseurs hors d'une infime minorité dont les motivations réelles demeureraient à établir et les arguments à entendre et à évaluer». La langue maternelle ne pourrait donc devenir totalement une langue d'enseignement. Le risque principal est un cloisonnement linguistique dans un système éducatif dans lequel la place de l'anglais et, dans une moindre mesure, du français, est fondamentale. Dans le même sens, Rada Tirvassen, dans une autre recherche rappelle les réserves, notamment de R. Bissoonauth, quant à l'apport du créole à la scolarisation des enfants. «Tout en reconnaissant le rôle que peut jouer le créole pendant les deux premières années de la scolarisation des enfants, l'auteur avance que l'on ne peut ignorer les problèmes qu'entraînera une éventuelle utilisation du créole à l'école .»
Il n'empêche que le créole a une fonction inclusive dans l'enseignement. La langue maternelle permet à l'enfant de retrouver dans le milieu scolaire des éléments de son paysage sociolinguistique. De cette manière, il peut mieux appréhender des concepts et surtout passer progressivement vers d'autres langues d'enseignement dans le contexte mauricien. C'est surtout au niveau de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture que la langue maternelle a un rôle à jouer. La langue maternelle est l'un des meilleurs outils de transmission des connaissances à l'oral. Rappelant les réflexions de L.-J. Calvet, Rada Tirvassen et Gerda Sonck écrivent qu'«il ne faut pas confondre la langue comme objet d'enseignement et la langue comme outil de communication, c'est-à-dire comme moyen de transmission des connaissances».
L'introduction effective de la langue maternelle, ici le créole, dans le système éducatif doit aller de pair avec des aménagements spécifiques, pensés et lourds, notamment de la part des décideurs. D'autres pays ont subi des échecs cuisants (voir hors-texte). Une telle réforme - car il s'agit bien d'un changement en profondeur du secteur éducatif - a des conséquences qu'il ne faut pas négliger, ni sous-estimer. La langue maternelle est un médium qui mérite une place dans le système éducatif mauricien, notamment pour la transmission des connaissances. Le véritable débat concerne davantage la place du créole comme langue d'enseignement (donc à l'écrit aussi), de matière, d'examen, et la viabilité d'un système éducatif créolophone, sans remise en question de la place de l'anglais.
Le cas malgache
Dès les années 1970, l'Etat s'est fortement investi dans la problématique de la langue d'enseignement. Il s'agissait de «malgachiser» le système éducatif de la Grande île. Avant cette décennie, l'enseignement était dispensé en français. Langue héritée de la colonisation, le français devait être battu en brèche par les autorités malgaches qui entendaient bien bouleverser le paysage linguistique de l'école. Jusqu'en 1976, le français était encore utilisé mais devenait progressivement «une langue étrangère». Avec la prise de pouvoir de Didier Ratsiraka en 1976, la «malgachisation», cheval de bataille du natif de Tamatave, devint une réalité dans le système éducatif. Des dysfonctionnements, liés au manque de moyens et au manque de temps pour réformer le système, se font très vite sentir. Dès le début des années 1980, les résultats aux différents examens sont en baisse. Le baccalauréat, par exemple, affiche des taux de réussite ne dépassant pas les 20 %, voire les 13 % certaines années. L'échec de la politique linguistique en milieu éducatif est cuisant. Parents d'élèves ainsi que personnel pédagogique et éducatif se montrent en faveur d'un retour du français comme langue d'enseignement au même titre que le malgache.
Le 10 décembre 1982, l'Assemblée nationale populaire réclame dans une résolution que «la langue française soit instituée comme langue d'enseignement, au même titre que le malgache dans tous les établissements d'enseignement de Madagascar». Dans les années 1990, le malgache n'est plus que cantonné à quelques matières qui «véhiculent les valeurs authentiques malgaches, à savoir la morale, l'instruction civique et l'histoire-géographie» rappelle Sophie Babault dans une étude intitulée «la question des langues d'enseignement à Madagascar.» La chercheuse de l'université de Rouen conclu que «l'enseignement du français semble constituer une des clés des problèmes linguistiques et pédagogiques auxquels se heurte l'école malgache». Les performances du français ne sont pas, explique-t-elle, très encourageantes. Une «malgachisation» poussée a été un véritable échec. Une telle réforme aurait dû aller de pair avec une étude approfondie des réalités sociolinguistiques malgaches et donc, des besoins langagiers de l'enfant. Par ailleurs, il est à noter que le malgache n'est pas la langue maternelle de l'ensemble des Malgaches, des dérivés existants (le merina, langue parlée sur le plateau central est très proche du malgache standardisé).
Pourquoi une journée internationale?
C'est en 2000 que la journée internationale de la langue maternelle a, pour la première fois, été célébrée. L'Organisation des Nations Unies estime que les langues maternelles sont les véhicules premiers d'une culture et d'une identité. En ce sens, elles méritent d'être valorisées et protégées. La mondialisation touche également les comportements linguistiques. Des langues exogènes tendent à supplanter des langues locales, notamment dans l'enseignement. Or, la perte progressive d'une langue peut entraîner une altération de la culture. Selon l'UNESCO, près de 3500 langues sont menacées d'extinction. Il ne s'agit pas seulement de la préservation d'un folklore linguistique mais bien de la protection de cultures. En milieu scolaire, la langue maternelle a un rôle à jouer en aidant l'enfant, dans son jeune âge, à acquérir les outils nécessaires de la lecture et de l'écriture. C'est la première étape avant le passage à une langue autre, plus ouverte au monde. L'éducation multilingue est au calendrier des projets de l'UNESCO.
CYCLE PRIMAIRE
Bilan mitigé au Kenya
Un débat se fait jour au Kenya sur l'utilisation de la langue maternelle dans l'enseignement. Le «kiswahili» tend à supplanter l'anglais dans les écoles, du moins dans le cycle primaire. L'éducation de base dans la langue maternelle est, semble-t-il, préférable pour l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Ce n'est que graduellement que doit s'opérer le passage à une langue autre. Toutefois, cette place du «kiswahili» est surtout une réalité en milieu rural où le taux d'analphabétisme est plus élevé. Il existe donc une disparité régionale dans l'utilisation de la langue maternelle au Kenya. Cela permet aux enfants des régions rurales de passer plus facilement à une langue, en l'occurrence l'anglais, qui ne fait pas partie de leur paysage sociolinguistique, contrairement aux enfants des milieux urbains. Interrogé par Joyce Mulama, correspondante de l'«Inter Press Service» à Nairobi, Francis Ng'ang'a corrobore et va plus loin.
Le secrétaire général du Syndicat national des enseignants du Kenya estime qu'il est important «de promouvoir [les autres langues vernaculaires] au tout premier niveau d'apprentissage comme les écoles maternelles, et de laisser ensuite les enfants être introduits peu à peu au «kiswahili» et puis à l'anglais au fur et à mesure qu'ils gravissent l'échelle tant dans les zones rurales qu'urbaines». L'initiative reçoit le soutien de l'UNICEF. Toutefois, le problème de l'utilisation du «kiswahili» , et a fortiori des autres langues locales, comme langue d'enseignement dans les premières années de la scolarité est surtout d'ordre logistique.
Les moyens à mettre en oeuvre et la formation des instituteurs sont un facteur limitant. Autre limite concernant les matières enseignées elles-mêmes est la difficulté de transmettre des concepts et savoir-faire propres aux mathématiques, à la physique ou à la biologie par exemple. Dans ces cas, l'anglais semble bien plus approprié.

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