Le Pays (Ouagadougou)

Tchad: Le fils d'un opposant disparu accuse Déby et la France

Paul-Miki ROAMBA

22 Février 2008


interview

Rokoulmian Yorogar Le Moiban, 36 ans, vit régulièrement en France depuis 2002. Il est le fils de N'garledjy Yorongar, député tchadien de l'opposition, porté disparu en même temps que d'autres opposants, dès le lendemain de la rebellion, survenue en début février, au Tchad, contre le régime du président Idriss Déby Itno.

Depuis le 3 février dernier, Rokoulmian Yorongar Le Moiban n'a plus les nouvelles de son père, ni de celles de Ibn Oumar Mahamat Saleh, président du PLD. Nous sommes entré en contact avec lui et il a accepté volontiers d'évoquer, par le biais de cet entretien à distance, les tenants et les aboutissants de la situation de crise politique que traverse son pays.

Il s'inquiète pour la vie de son père, et celle des autres opposants portés disparus. Notre interlocuteur accuse, avec amertume, certains Etats, de soutenir le regime du président Idriss Déby. La France surtout qui, pour lui, semble avoir donné quitus à Idriss Déby de museler son opposition politique. "Que l'on laisse les Tchadiens choisir eux-mêmes leurs dirigeants", a -t-il déclaré.

Voudriez-vous bien vous présenter à nos lecteurs ?

Je m'appelle Rokoulmian Yorongar Le Moiban, célibataire, j'ai 36 ans, ancien enfant de troupe du prytanée militaire de St Louis, promo 83. D'ailleurs, je profite de votre tribune pour saluer mes anciens promotionnaires et cadets burkinabè, qui sont passés par Dakar-Bango.

Que faites-vous en France ?

Je suis arrivé en France en 2002, après l'avoir quittée en 1983 pour le prytanée. J'ai obtenu ma carte de résident en 2003, j'y travaille, et, parallèlement, je suis administrateur de Survie-Rhône depuis trois ans. J'ai également été administrateur de Survie national pendant 2 ans où j'ai beaucoup appris de feu François-Xavier Verschave, ami de mon père, et grand défenseur de la cause africaine. S'il y a de véritables amis de l'Afrique, François-Xavier doit en être l'un des plus grands.

Votre pays, le Tchad, est actuellement en crise politique suite à une rébellion déclenchée il y a quelques semaines. Dites-nous quelle est la situation qui a prévalu avant cette rébellion.

Au Tchad, on ne parle pas de la rébellion mais des rébellions. La mère de tous ces mouvements est née à Nyala (Darfour) en 1966, avec la création du FROLINAT (Front de Libération Nationale du Tchad) du Dr Abba Sidick. Toutes les autres rébellions telle la 1re armée de Goukouni, les FAN (Forces Armées du Nord) d'Hissène Habré, le MPS (Mouvement Patriotique du Salut) d'Idriss Déby Itno ou la Coordination de la Résistance du trio Nourri, Timan et Makaye qui a lancé le raid éclair des 1er, 2 et 3 février 2008 sur N'Djaména, sont les filles de cette première. Tous ces mouvements rebelles, à l'exception de celui de Goukouni Wedeye, sont partis du Darfour à la conquête du pouvoir suprême avec la bénédiction des autorités de Khartoum.

M. Idriss Deby Itno, à la tête d'une colonne de plusieurs Toyota lourdement armées par M. Hassan Oumar El Béchir, Mouammar Kadhafi, et la contribution des renseignements de la DGSE française (les accords de défense de 1976 sont appliqués en faveur des rebelles pour une fois), chasse M. Habré de N'Djaména le 1er décembre 1990 et nous promet à nous Tchadiens « ni or ni argent mais la liberté et la démocratie ». Dix-sept ans plus tard, l'or et l'argent, il les a gardés pour lui, sa famille et son clan, tandis que la liberté et la démocratie ont été confisquées au peuple par la force et l'intimidation.

M. Idriss Déby Itno, à l'époque commandant en chef des armées, se résume en cette déclaration à une session du comité central de l'UNIR en 1984 devant Hissein Habré, Président de la République, répondant à une interpellation de ses collègues à propos des massacres dits de septembre noir: « MM Yorongar et Romian, je tiens à vous dire une bonne fois pour toutes que quand l'ordre est menacé ou troublé, je dois le préserver par tous les moyens, notamment par des tueries et des massacres que vous dénoncez. Dans tous les cas, on ne fait pas des omelettes sans casser des oeufs.» In Tchad le procès d'Idriss Deby by Ngarléjy Yorongar édition l'Harmattan.

Depuis lors, Idriss Déby Itno reste égal à lui-même, encourageant le vol, le viol, les crimes de masse, le pillage des deniers publics, les assassinats politiques, la captation du pouvoir par la force ad vitae æternam en modifiant la Constitution, etc.

Il faut aussi noter que non content de semer le trouble et la désolation chez lui, M. Idriss Deby Itno exporte sa violence chez ses voisins.

C'est ainsi qu'en 2003 il soutient militairement en hommes et matériels de guerre, le Gal Bozizé qui, rappelons-le, obtint 3% à l'élection présidentielle centrafricaine de 1993, afin de renverser M. Ange Félix Patassé, président régulièrement élu de la RCA. Depuis, les Centrafricains comme les Tchadiens ont pu mesurer son degré d'allégeance envers Idriss. D'aucun le surnomment "le gouverneur de la 19e région du Tchad". Vous pouvez toujours demander aux Centrafricains ce qu'évoque le mot Zaghawa pour eux !

Mieux, la même année, il allume la mèche au Darfour en créant et finançant par le biais de son grand frère Daoussa Déby, le MJE (un mouvement rebelle s'opposant à El Béchir) de M. Khalil Ibrahim qui est le cousin germain de ce dernier. Le but initial était d'étendre son influence jusqu'à Khartoum. Malheureusement il s'y est cassé les dents car les généraux soudanais ne sont pas des enfants de coeur, et cela au grand désarroi des innocentes populations du Darfour qui vivent un calvaire insoutenable depuis lors.

Le système Idriss Deby Itno, c'est aussi le clan qui spolie et tue le peuple tchadien depuis son accession au Palais Rose:

Abbas Tolli, ministre de l'Economie et des Finances, fils de sa grande soeur Hayga Déby Itno, n'est pas du tout inquiété bien que son oncle paternel soit un des leaders de la rébellion actuelle, M. Abakar Tolli;

Daoussa Deby, grand frère, directeur de la SNER, une société d'entretien des routes, 80% des marchés concernant les routes : entretien, bitumage lui sont cédés sans appel d'offre. Il est également le mécène du MJE (Justice & Equality Movement) de M. Khalil Ibrahim, son cousin germain ;

Hayga Deby Itno, grande soeur, une bonne partie des recettes de la douane de Nguéli (frontière camerounaise) lui revient de droit ;

Chène Déby Itno, petite soeur, préfère les recettes de la douane de l'aéroport de N'Djaména ;

Gal Abderahim Barh Itno, neveu, chef d'état-major général des Armées adjoint, en réalité le véritable chef de l'armée, le CEMGA titulaire n'est qu'une marionnette pour dire qu'on associe les autres ethnies du pays ;

Gal Amada Youssouf Itno, la trentaine, neveu du PR;

Gal Heri Tiera, oncle, contrôleur général des Armées ;

Gal Mahamat Salef Ibrahim, dit Béguy, oncle, commandant de la Garde Nationale et Nomade du Tchad ;

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