Cameroon Tribune (Yaoundé)

Afrique: Le Qatar prépare sa révolution

Grand producteur de pétrole et de gaz naturel, la péninsule arabique investit énormément dans la recherche et la formation scientifiques. Pour ne pas disparaître après l'épuisement des gisements.

Voir, toucher du doigt et vivre ce qui se fait aujourd'hui au Qatar, et principalement à Doha, la capitale, laisse éclater une évidence particulière. Le pays de l'Émir Hammad bin Khalifa Al-Thani, un « petit lopin de terre » du Moyen-Orient, 11.500 km_ environ, coincé entre les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite, mène peu à peu une véritable révolution scientifique. Vu son caractère, d'aucuns n'hésitent pas à parler « d'une révolution silencieuse » qui se construit autour de l'éducation de la jeunesse en matière scientifique et technologique. Aussi, derrière le « nouveau Doha », avec ses gratte-ciel dont certains jaillissent encore de terre tout au long de la Corniche, et derrière la reconstruction totale du « Vieux Qatar», avec ses Souks longeant le port, se cache un foisonnement d'activités éducatives. Objectif unique : former la jeunesse, fer de lance d'un pays qui pense sérieusement à « l'après-pétrole ». Ceci fait de Doha, aujourd'hui plus qu'hier, le symbole d'un pays en pleine mutation. On n'y construit pas uniquement des immeubles, on s'atèle également à doter le pays une ressource humaine de qualité. Celle qui saura, demain, assurer la grandeur d'un État fort.

En pensant qu'aujourd'hui, c'est déjà demain, les Qatari tirent du pétrole et du gaz naturel, dont ils sont troisième producteur mondial, la ressource nécessaire pour construire un nid à la science. De façon plus concrète, le bras chargé de traduire en actes cette immense volonté, est la « Qatar Foundation » (QF), porte-étendard de cette politique volontariste qui s'est, depuis la naissance de la QF en 1995, élaborée avec « l'appui significatif du savoir-faire des meilleures universités américaines et anglaises », pour reprendre l'expression du Dr Tidu Maini, membre du conseil d'administration de l'institution. « Tout est né de l'impulsion insufflée par l'Émir en personne et, après la construction des premières infrastructures à la Cité de l'Éducation, la plus haute autorité de l'État a décidé de l'allocation d'un milliard et demi de dollars américains, soit un taux de 2,8% du Produit national brut, à l'éducation et à la formation scientifique », ajoute notre interlocuteur, rencontré il y a quelques jours à Doha. C'était en marge des travaux du « face à face » regroupant autour d'une table les journalistes scientifiques d'Afrique, Asie, Europe et Amérique, et les hommes de science de renom venus du monde entier. Cette dotation élève le Qatar, a-t-on alors appris, au sixième rang mondial en matière d'investissement pour le progrès de la recherche scientifique.

Symbole et gage d'avenir

Avec des avoirs estimés à plusieurs milliards de dollars, le Qatar ne s'est pas fait de complexes en allant chercher le savoir-faire scientifique des Occidentaux. Voilà pourquoi aujourd'hui, au sein d'un campus de 2.500 ha, bâti au coeur même de Doha, ont été érigées des filiales de cinq universités de renommée internationale, chacune spécialisée dans un domaine précis. La Cité de l'Éducation a alloué des locaux à la Weill Cornell Medical College, spécialisée en médecine ; la University of Texas A&M qui assure la formation des ingénieurs en technologie de pointe, en télécommunications, agriculture et pétrochimie ; la Carnegie Mellon University, pour les sciences informatiques et business ; la Georgetown University pour la diplomatie ; et la Virginia Commonwealth University dont la spécialité se décline en terme de formation en arts, dessin et design. « Bientôt, une sixième université américaine s'installera ici », annonce Robert Baxter, conseiller en communication à la QF. Il s'agit, apprendra-t-on de la bouche du directeur marketing à la QF, Ben Figgis, de la Northwestern University's School of Journalism de Chicago.

« Nous voulons changer le système éducatif qui a jusque-là toujours existé au Qatar », raconte Michael Vertigans, responsable des Affaires publiques à la Weill Cornell College of Medecine. Car, révèle-t-il ensuite, « le Qatari sait que son compte en banque est bien fourni et qu'avec son argent, il peut tout acheter, même les consciences ». La raison qui soutient la volonté de formation scientifique est ce désir de transformer « une économie qui dépend de l'exploitation pétrolière et gazière à une économie qui s'appuie sur le capital humain, constitué d'hommes et de femmes ayant reçu une formation scientifique pointue dans différents domaines porteurs. Pour ce faire, la formation scientifique, en plus des universités sus-citées, s'appuie également sur la création des écoles et collèges aux missions spécifiques et, surtout, sur la promotion des partenariats avec de grandes firmes tels Microsoft, Scisco, Eads, Shell, ExxonMobil, Dell afin que les résultats de la recherche, encore attendus, s'appliquent dès que possible à l'économie nationale, régionale et internationale.

Une chose est certaine, et nous l'apprenons de Robert Baxter : Le Qatar a bien peur des pétrodollars qui font sa force aujourd'hui. Il a peur de tout possible gaspillage. Il a peur qu'à la fin cette manne n'ait servi à rien, sinon qu'à vivre selon les standards élevés, reflets de la vie moderne. «Les autres pays excellent dans la recherche scientifique et on parle de plus en plus des énergies nouvelles, plus respectueuses de l'environnement, qui risqueraient de remplacer le pétrole ou le gaz », affirme-t-il, l'air inquiet. Après avoir repris son souffle, il poursuit : « Être ambitieux, ce n'est pas si facile, surtout quand on a beaucoup d'argent. Voilà pourquoi la formation scientifique vise aussi à inculquer aux Qatari la volonté de bosser dur pour gagner sa vie, assurer le développement de son pays ». « Et avant que ne s'épuisent les réserves de pétrole et de gaz, dont l'exploitation est estimée à près de 200 ans, il importe que les Qatari soient à la pointe des savoirs », ajoute-t-il, avant de laisser Jim Holste, vice-doyen à la Texas A&M-Doha : « L'expérience qatari n'est pas exportable, quoique tout développement ait pour base la simple volonté d'aller de l'avant ». Une exhortation qui cible si bien les pays en voie de développement, particulièrement d'Afrique. En attendant, l'Emirat pose chaque jour les bases de son définitif envol scientifique, la seule et durable clé pour un avenir toujours meilleur. Et comme l'a dit Jean-Marc Fleury, président de la World Federation of Science Journalists, intervenant lors d'un débat télévisé sur la chaîne Al-Jazeera : « Tout ce que nous voyons au Qatar promet bien un essor de la science ».


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