Le Potentiel (Kinshasa)

Afrique: Nouvelles formes de rébellion en Afrique

opinion

Kinshasa — «L'Histoire est le lieu d'un perpétuel changement, d'une perpétuelle modification des formes» disent les marxistes. La rébellion qui vient de secouer le Tchad illustre, si besoin en était, de la confirmation de cette thèse.

En effet, cette rébellion partie des confins de la frontière soudanaise avec plus de 300 pick-up 4x4, ayant parcouru plus de 600 km jusqu'à entrer dans la capitale N'Djamena, n'a rencontré aucune résistance. Celle-ci s'est faite dans la capitale, pendant près de trois jours aux alentours du palais présidentiel, et a permis aux soldats loyalistes de déloger les rebelles et de les contenir en dehors de la ville, avec le soutien des unités d'élite de l'armée française.

L'analyse de cette rébellion - au regard des précédentes qui ont eu lieu en Afrique subsaharienne, notamment en RD Congo, au Congo-Brazza, en R.Centrafricaine, en Côte d'Ivoire et même en Angola, ces quinze dernières années - , démontre certaines similitudes et des points communs entre elles, à quelques variantes près.

La grande nouveauté des rébellions actuelles est qu'elles ne sont pas dépourvues des moyens. Elles affichent et étalent au grand jour, avec superbe et arrogance, leurs moyens matériels ultra sophistiqués qui, sur certains points, rivalisent ou même dépassent ceux des armées nationales. Elles sont en mesure de mener une guerre conventionnelle et certaines d'entre-elles disposent des moyens aéroportés.

De la dissymétrie des moyens en présence de l'époque, on est passé à leur symétrie. Ainsi donc, du guérillero en haillons des années 60, on retrouve les rebelles d'aujourd'hui, bien habillés, bien équipés, ayant reçu une formation militaire et manipulant à volonté l'art de la communication et les nouvelles technologies de l'information.

Le deuxième élément caractéristique des rebellions d'aujourd'hui est leur nature extraterritoriale, car mettant aux prises un ou plusieurs pays frontaliers qui servent de base-arrière à ces mouvements rebelles et qui, en plus, leur apportent un soutien matériel, militaire et financier. Au besoin, on peut recourir à quelques mercenaires errants que la fin de certains conflits a laissé en déshérence en Afrique ou de part le monde.

Le soutien dont bénéficie ces mouvements rebelles de la part des pays frontaliers, avec souvent la complicité de la communauté internationale, ne peut en aucun cas être reconnu officiellement, malgré les multiples preuves tangibles portées à la connaissance de l'opinion tant nationale qu'internationale. En retour, le pays qui soutient ces rebellions bénéficie des largesses de la communauté internationale, même si ce pays fait piètre figure dans le respect des droits de l'homme.

La troisième observation est que toutes ces rebellions partent souvent des ethnies transfrontalières dont la principale revendication est d'ordre identitaire et s'appuient sur les brimades et exactions dont elles seraient victimes ainsi que de leur exclusion dans la gestion de la chose publique. Pour donner une coloration nationale à leur mouvement, certains associent les éléments d'autres ethnies.

Un quatrième élément qui fait la particularité de ces rebellions est leur privatisation due essentiellement aux convoitises et à l'exploitation illégale des ressources naturelles d'un pays par les pays frontaliers ou par certaines multinationales, voire carrément par des trafiquants internationaux véreux et leurs affidés locaux. Ce qui est à la base de l'essor prodigieux d'un affairisme d'Etat, qui met aux prises toutes les hautes personnalités tant civiles que militaires des pays impliqués dans ces conflits.

Un autre point, et non des moindres, est la capacité de nuisance qu'ont ces rebellions de fragiliser les jeunes démocraties, en démontrant aux yeux du monde que la légitimité issue des urnes ne rime pas avec elles et qu'elles peuvent à tout moment changer le cours de l'Histoire.

LE CREDO LIBERAL

Par ailleurs, la guerre menée par ces différents mouvements rebelles n'a pas du tout de connotation idéologique, car toutes les parties en présence - Gouvernement et rébellion - évoluent sous la bannière du capitalisme écervelé et triomphant. Mais le seul et unique élément détonateur peut provenir d'une situation de rupture de ban avec la communauté internationale ou le fait de ne plus être en communauté d'intérêts avec cette dernière.

Ces accointances et ces connivences idéologiques sont telles que ces rebellions se terminent bien avant d'atteindre la capitale, quand elles ne s'enlisent pas. Alors, et alors seulement, que les négociations s'ouvrent sous l'égide de la communauté internationale - avec la participation active du pays « souteneur» - et au final, on procède au partage du pouvoir. La rébellion ainsi menée n'aura servi qu'à positionner certains individus sur l'échiquier politique.

Sur le plan du respect des droits de l'homme, les rébellions actuelles se sont distinguées par la banalisation de la vie, donc de la mort, en hissant au firmament la dimension animale et cruelle de l'homme par la « perfection» des tueries. De bout en bout, ces guerres sont menées sans capture des prisonniers. La suite est connue... Comme toujours, ce sont les personnes les plus vulnérables qui en font les frais, à savoir les enfants et les femmes. Ces dernières sont l'objet de viol systématique qui est désormais devenu une redoutable arme de guerre pour ces rebellions.

On situe généralement l'apparition de ces nouvelles rebellions après la chute du mur de Berlin en 1989 et après l'éclatement de l'Union Soviétique en 1991, mettant ainsi fin à plus d'un demi-siècle de guerre froide. Phénomène accentué également par l'arrivée de la Toile, qui est venue donner un coup d'accélération sans précédent dans l'évolution du monde.

Emoustillés par ces événements historiques ayant symbolisé et marqué pour l'Occident la fin de « l'Empire du Mal» et donc de l'échec relatif du communisme, confortés et ragaillardis dans leur opinion par la mutation technologique et sociale phénoménale qu'a connue le monde, les gourous de l'orthodoxie libérale mirent en pratique leurs théories aux Etats-Unis sous la présidence de M. Reagan et en Grande-Bretagne, sous le gouvernement conservateur de Mme Thatcher.

Ces thèses et théories, dont les maîtres­mots étaient déréglementation et dérégulation du système économique et financier international, avaient pour finalité le démantèlement de l'Etat en sapant ses fondements et en donnant libre cours aux forces du marché. En d'autres termes, l'Etat règne, mais c'est le marché qui gouverne.

Il en résulte donc que ces rebellions se sont mises au diapason de la logique ultra-libérale, dans sa version la plus débridée et abjecte, qui fait fi de la souveraineté des Etats en imposant leurs lois partout. Jadis appelée «loi du plus fort», maintenant par euphémisme, on préfère la nommer « pensée unique». Petit à petit et au fil des ans, on se rend bien compte que même la réalité devient de plus en plus unique.

Oui, l'Histoire est le lieu d'une perpétuelle modification des formes. Et les formes que prennent les rebellions actuelles ne peuvent être fonction - à quelques exceptions près - que de leurs contenants. Or, dans le cas d'espèce, le contenant en question n'est rien d'autre que celui moulu et potelé par le néo-libéralisme. Heureusement qu'il existe encore des formes qui nécessitent des contenants particuliers pour faire contre-poids au crédo libéral...

MAYIFILUA N'DONGO

ONG « DEDQ »


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