La Tribune (Algiers)

Algérie: Le sociologue Ali El Kenz dans un entretien à la Tribune

interview

«L'abandon du projet national en 1985 a fragilisé le lien social»

Quel état des lieux faites-vous de la société algérienne à la lumière des mutations qu'elle a connues et qui sont marquées notamment par des ruptures, des fractures, et des déchirements parfois tragiques ?

En effet, la société algérienne a connu des mutations profondes qui ne sont pas toutes positives, d'autant plus que la génération de la guerre de libération nationale a été caractérisée par un sens de solidarité extraordinaire. Elle a su, en dépit de son état et de ses conditions, transcender les clivages, régionaux, linguistiques et autres qui existaient autant qu'aujourd'hui, pour affronter l'ennemi commun qu'était le colonialisme français. La société a su également faire fi des divergences au sommet de la direction politique et s'était ainsi mise au travail dès septembre 1962 pour relever la multitude de défis, car, en fait, tout au long de la période coloniale, notamment après l'échec des révoltes populaires, les Algériens ont commencé à prendre conscience de leur situation et ont commencé à faire des projections collectives de liberté, de développement et de progrès. En somme, la société n'était nullement perturbée par les dissensions politiques au sein du FLN et dans sa périphérie, car elle avait un rêve, un idéal et un projet qui commençait à prendre forme. Certes, le coup d'Etat de juin 1965 a quelque peu tétanisé la société, l'a refroidie en quelque sorte, mais, quelque deux ou trois années après, elle s'est ressaisie et s'est redynamisée grâce au plan de développement et au projet de société lancé par Boumediene. En d'autres termes, la société est comme un poids. Tant que le poids avance il est léger, mais dès qu'il s'arrête, il s'écrase, stagne et devient un handicap. Je suis tenté de faire une analogie avec les principes physiques et la loi de la pesanteur. Et c'est ce qui est arrivé à la société algérienne qui s'est arrêtée de marcher, d'avancer. Quand on stagne, les facteurs de division prennent le dessus, les éléments de division qui n'avaient aucune importance auparavant deviennent déterminants et toutes les contradictions latentes émergent. Cette situation a commencé à être visible après le décès de Boumediene qui, en dépit de ce qu'on peut lui reprocher quant à sa dimension dictatoriale, autoritaire, avait un projet clair qui a pu mobiliser et faire rêver les masses.

Le projet des années soixante et soixante-dix trouvait-il ses origines dans le programme de l'Etoile nord-africaine ?

Parfaitement, et je le pense. Soyons clairs à ce sujet, le projet engagé par Boumediene n'est pas propre à Boumediene. Ce projet est en fait la synthèse, avec la marque et la manière de Boumediene, de toute la dynamique nationaliste depuis l'Etoile nord-africaine et qui est devenu le rêve de tout Algérien qui aspire à l'indépendance nationale, à un logement décent, à un travail, à des droits, à la sécurité, au bien-être. Pour le simple Algérien, son engagement contre le colonialisme et l'ordre colonial s'exprime simplement. Pourquoi je n'ai pas droit aux mêmes privilèges, droits et avantages dont jouit le colon ? La réponse à cette question constitue, à elle seule, un projet de société qui s'est traduit dans la résistance à l'occupation coloniale depuis l'Emir Abdelkader jusqu'au 1er Novembre 1954. Autrement dit, la formulation d'un projet de société n'est pas aussi compliquée qu'on le croit, le rêve existe, il suffit de faire l'effort de commencer à le rendre palpable, d'où l'espoir suscité par le projet de Boumediene et d'où le désespoir suscité par l'abandon de ce projet dont les prémices ont commencé à être perçues dès 1985. Si, c'est la génération d'avant l'indépendance qui allait connaître cette profonde déception parce qu'elle avait vécu les affres du colonialisme, ses misères, ses privations, et la ségrégation dont les Algériens étaient victimes, la génération née après l'indépendance sera plus exigeante parce que, justement, elle n'a pas connu toutes les privations sous l'occupation coloniale, et c'est cette génération qui allait provoquer la rupture, une rupture violente

A ce propos, y a-t-il eu échec de transmission de l'idéal, du rêve, du projet de société, ou s'agit-il de facteurs objectifs ayant conduit à l'échec du projet en soi ?

On peut dire qu'il y a conjugaison des deux aspects. On a constaté l'essoufflement du projet de société, et c'est le propre de tout projet dynamique obéissant au cycle de Condriadief qui dure trente ans. Cet état de fait a été exacerbé par les conflits de générations et le déficit de confiance entre les nouvelles générations et celles qui détenaient la mémoire de la période d'occupation. La déception allait donc se généraliser et connaître son apogée lors des événements d'octobre 1988. Ce qui caractérise cette confrontation, c'est ce sentiment inédit, depuis 1962, de haine contre l'Etat et ses symboles. Alors que restait-il aux jeunes comme repère à part la religion comme unique ciment, comme unique dénominateur commun, comme unique refuge ? Pour en revenir à la question relative à la transmission intergénérationnelle, il faut noter que les porteurs des valeurs, de l'idéal et du projet national ses exécutants et ses théoriciens étaient des francophones. Qu'on le veuille ou non, l'Algérie a été l'unique pays au monde qui a été profondément colonisé. Aucune autre colonie n'a connu autant de pénétration coloniale que l'Algérie. A ce titre, il aurait fallu prendre en considération cet aspect particulier et éviter les dérives qui ont approfondi les clivages entre générations et favorisé des ruptures coûteuses. Le processus d'arabisation a été brutal, rapide, et a exclu une élite du champ politique, social et médiatique au profit d'une élite qui avait d'autres valeurs, un autre projet dont on connaît aujourd'hui les conséquences. Donc, cette situation a induit une sorte de dualisme entre le projet national, prolongement naturel du combat libérateur, et un autre projet antagonique, ce qui a conduit inévitablement à cette confrontation gigantesque aussi tragique qu'unique dans le Monde arabe et musulman. Ce qui s'est passé dans cette décennie est innommable, et qui ne s'apparente à aucune forme de nihilisme et d'élimination physique telle que pratiquée par les nazis sur des bases raciales. En fait, cette tragédie révèle la fragilité des liens sociaux

Est-ce que cette fragilité est historique ?

Non, cette fragilité a commencé à prendre forme au fur et à mesure que la société avance, et cette fragilité a été favorisée par l'affaiblissement de l'Etat, qui n'a pas renforcé les liens historiques de la nation, ses repères et ses symboles.

Croyez-vous que la classe moyenne, courroie de transmission, structure médiane, a été décimée, ce qui a fragilisé davantage ce ciment social ?

La disparition de la classe moyenne est manifeste, sinon comment expliquer ce face-à-face entre masses et Etat ? On a l'impression que l'Etat est devenu une forteresse coupée de cette grande masse qui cherche la survie. Cette masse a l'impression de vivre au jour le jour, sans projet, sans lendemain. Les enfants, les jeunes ne savent pas ce qu'ils vont devenir demain. D'où ce sentiment de détresse, d'angoisse, de solitude qui les pousse à quitter le bateau national pour s'embarquer sur des barques de fortune. Le phénomène des harraga doit cesser d'être une question de comptabilité macabre pour être pris à bras-le-corps comme un problème sérieux, d'autant plus que l'Algérie est l'un des rares pays qui peut ne pas exporter d'émigrés, car elle dispose de moyens immenses pour prendre en charge tous ses enfants et répondre à leurs besoins pour peu que ces moyens soient utilisés de façon rationnelle et utilement. C'est pourquoi il est urgent de se rendre compte que le phénomène des harraga nous interpelle tous, et doit être considéré comme un problème majeur. D'autant plus que la majorité des harraga ne réussissent pas à atteindre les rivages de leurs rêves. Donc, le risque c'est qu'il y ait pire comme c'est le cas au Nigeria où l'affrontement est ouvertement interreligions et ethnique. Et l'islamisme n'est en fait qu'une expression de la fragilité de ces liens sociaux, car, si ce n'était pas l'islamisme qui a exploité cette faille, ç'aurait été un autre courant radical, puisque les ingrédients de la radicalisation sociale étaient réunis. Mais la fragilité de la société est toujours présente. N'oublions pas que nous sommes le produit d'une société colonisée, l'Etat a hérité des traditions de centralisation coloniale et jacobine.

Est-ce que cette fragilité n'est pas un héritage légué par les sevrages successifs depuis Massinissa ?

Non, non, je ne suis pas d'accord avec cette approche, qui consiste à avoir une vision rétrospective pour expliquer le présent. Pas à ce point. Les problèmes de l'Algérie sont liés à sa situation d'Etat moderne, sans les moyens de la modernité. L'Algérie a eu la malchance d'être occupée par la France, au moment où elle avait commencé à se constituer en régence, à l'exemple de ce qui se passait en Egypte à l'époque de Mohamed Ali, fondateur de l'Egypte moderne. La France, l'Angleterre et la Hollande ont eu le vent en poupe et ont occupé et se sont partagé le reste du monde pour se donner les moyens de leurs ambitions industrielles et technologiques. Donc, l'avènement de l'Etat au sens moderne du terme est aussi une question de hasard et de conjonction de facteurs objectifs. C'est ainsi que s'explique la domination de l'Indonésie par la Hollande, celle de l'Inde par l'Angleterre et beaucoup de pays africains par la France. L'exploitation effrénée des richesses de ces pays colonisés ou sous protectorat a permis aux pays colonisateurs, d'une part, de parachever la cristallisation de la nation, l'édification de l'Etat , et, d'autre part, de s'industrialiser et de se structurer. En d'autres termes, l'Algérie ne pouvait pas objectivement et subjectivement se constituer en Etat et en nation moderne avant l'époque moderne et sans les moyens ayant présidé à l'avènement de l'Etat moderne. La seule exception dans le monde antique, c'est l'Egypte, grâce au Nil, qui a constitué la colonne vertébrale ayant polarisé et cristallisé la nation égyptienne avec la mise en place pendant une longue période d'un puissant Etat centralisé, justement après l'unification de la Basse et de la Haute Egypte, non sans affrontements et guerres meurtrières. Donc, il ne faut pas lire notre histoire à travers des comparaisons avec des pays qui ont d'autres parcours, ni reprocher à l'Algérie de n'avoir pas su se constituer en Etat moderne plus tôt que les circonstances ne le permettaient.

Pensez-vous qu'aujourd'hui le sociologue a les moyens de faire son travail ?

Oui, sinon il n'a qu'à s'en donner les moyens. Quand j'étais jeune étudiant puis jeune chercheur en Algérie, je me débrouillais pour faire mes investigations dans une usine. Je ne pouvais compter ni sur mes connaissances ni sur un recteur d'université pour m'introduire ou me faciliter les choses. Je me débrouillais. Quelles que soient les difficultés, la recherche, c'est aussi la capacité de trouver les moyens de faire son travail. Autrement, ce serait une recherche bureaucratique de fonctionnaire. La recherche, c'est aussi de l'innovation, de la créativité.

Quel regard portez-vous sur la recherche sociologique en Algérie ?

La recherche a stagné quelque peu, et je mets cela sur le compte de la démographie au sein des universités. Quand on a des milliers d'étudiants dans une filière dans la même faculté, il n'est pas possible de se consacrer à la recherche quand la formation prend l'essentiel du temps. Et, au-delà de ce constat, il faut dire que les universitaires doivent assumer leur choix. On ne peut pas être universitaire et vouloir être riche. La recherche scientifique ne rime pas avec enrichissement. Par ailleurs, en Algérie, on n'a pas encore défini clairement le modèle d'université qu'on veut avoir. On fonctionne selon le modèle égyptien. L'université du Caire compte 240 000 étudiants. Comment peut-on former un aussi grand nombre ? Ce qui est incompréhensible, c'est que l'Algérie, contrairement à l'Egypte, a les moyens de se doter d'universités performantes, sans réduire le nombre d'étudiants qui y affluent annuellement.

Et l'intelligentsia algérienne d'aujourd'hui, qu'en pensez-vous ?

Je crois, qu'à travers la production littéraire, il y a une vivacité, une dynamique intéressante qui autorisent l'optimisme. Quant à la musique, elle semble piétiner, en raison d'un manque d'audace manifeste qui l'aiderait à sortir des sentiers battus du folklorisme, qu'on appelle aussi de l'indigénisme. Si on considère le potentiel lyrique algérien, sa diversité, sa richesse et ses variantes, j'ai l'impression que les artistes manquent d'audace, et ne veulent pas prospecter des domaines qui pourraient sortir la musique algérienne de la redondance, du mimétisme.

Le sociologue algérien, Ali El Kenz, au Centre culturel français d'Alger

Aux sources de la sociologie

Instructive et passionnée. C'est ainsi qu'on peut résumer la conférence qu'Ali El Kenz a animé jeudi dernier au Centre culturel français d'Alger.La salle était archi-comble et, deux heures durant, face à l'auditoire admiratif et captivé, le sociologue a discouru avec verve et précision sur les fondements des sciences sociales, tout en s'appuyant sur les problèmes qui se posent actuellement avec acuité.

L'intitulé de la rencontre «Sociologie et société, réciprocité des influences et asymétrie des relations». Une thématique complexe où il y a beaucoup à dire. Mais l'éminent sociologue, qui a quitté le temps d'un court séjour à Alger l'université de Nantes où il enseigne, et directeur de l'Institut de recherche et de développement (IDR), s'est d'abord adonné à un prélude historique des plus érudits, avant d'entrer dans le vif du sujet.

La volonté d'établir une analyse distanciée de la société n'a pas attendu l'invention du mot sociologie. Pour mettre en exergue ce fait, le conférencier survolera les siècles pour revenir sur l'émergence et l'évolution des sciences sociales. Il remontera à des sources historiques lointaines, en évoquant l'époque des Abbassides, les expériences chrétiennes et chinoises, avant de revenir au monde moderne occidental. Il précisera «l'effondrement des systèmes féodaux et l'entrée dans le capitalisme» ayant engendré de grandes transformations qui ont eu un impact considérable sur l'évolution des sciences sociales, notamment avec l'essor de la démocratie. Il s'arrêtera avec une ferveur particulière sur le XIXe siècle, qu'il qualifiera «du siècle social le plus terrible». Un siècle durant lequel «les strates de ce que vont devenir les sciences sociales actuelles se sont dessinées», notamment par la voix des intellectuels engagés de l'époque qui «tentaient d'éviter une certaine déflagration».

Pour mieux cerner le contexte historique dans lequel s'est développée cette discipline qui ambitionne de produire un savoir scientifique sur la société, il s'attardera également sur le phénomène de l'expansion coloniale, et sur les concepts de progrès et de modernité qu'il implique.

La crise de la place de la science dans la société a également été fortement relevée. Il a dit «halte à la peur», un rapport en relation avec les prix Nobel regroupant plusieurs chercheurs qui ont mis en exergue le fait que «le progrès scientifique ne fascine plus comme autrefois, mais suscite une peur grandissante».

Dans le même ordre d'idées, Ali El Kenz s'est intéressé aux problèmes qui se posent à nous actuellement. Il énumérera trois éléments fondamentaux qui remettent en question «l'illusion de la suprématie des sciences sociales». D'abord, les nouvelles technologies, dont la bouleversante et «diabolique» (comme l'a qualifiée avec humour le sociologue) numérisation de l'Internet ; ensuite, le domaine de l'information et des médias, et, enfin, l'incontournable génétique.

Ainsi, saisir la complexité du métier de sociologue a donc été la problématique directrice de cette rencontre. Une complexité qui ne peut être approchée qu'avec une prise en compte profonde d'une infinité de paramètres. Comme en témoigne d'ailleurs le discours du sociologue qui n'a cessé de charrier tout au long de la conférence des principes disparates, à savoir des éléments historiques, politiques, socio-économiques et même philosophiques qui permettent de porter sa vision éclairée sur l'évolution des sociétés. Il dira d'ailleurs : «La relation qu'entretient le chercheur-sociologue avec la société qu'il analyse est d'autant plus complexe qu'elle est invisible, et qu'elle relève de l'empathie.»

Il clôturera son discours par une citation très suggestive de l'écrivain et théoricien politique italien Antonio Gramsci : «Il faut allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté.»

Ads by Google

Copyright © 2008 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 2,000 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 200 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.