En décidant de t'écrire cette lettre ouverte, j'ai l'impression de m'adresser à un miraculé. D'extrême justesse, tu l'as échappé belle : comme les autres opposants tchadiens, qui ont, eux, eu le malheur de se trouver à Ndjamena lors des violences du mois de février entre opposition armée et forces gouvernementales, ton sort était scellé. En ta qualité de chef d'un des principaux partis de l'opposition tchadienne, tu aurais fait partie de la vague d'opposants politiques arrêtés dans la foulée de cet énième épisode d'une guerre civile tchadienne qui n'en finit pas de se rejouer depuis une trentaine d'années.
Ta chance, c'est d'avoir été l'instrument du destin qui t'a poussé à reporter de quelques jours ton retour au pays à la fin du mois de janvier. Tu étais alors à Dakar avec un groupe d'acteurs sociopolitiques (dont l'auteur de ces lignes) réunis à l'hôtel Novotel par la fondation Gabriel Péri et le Parti de l'indépendance et du travail. Au lieu de rentrer directement dans ton pays, tu avais préféré faire une escale de quelques jours à Bamako. Ce fut ton salut. Ton compagnon d'armes, Ibni Oumar, qui était avec nous à Dakar, a été moins chanceux : rentré plus tôt au pays, il est aujourd'hui 'porté disparu'. Déjà mort ? Son cas est l'une des causes de la mobilisation montante autour des opposants tchadiens qui font les frais d'une crise dont ils ne peuvent, de toute évidence, être tenus pour principaux responsables
Mais si tu n'es pas dans quelque geôle tchadienne, te voilà aujourd'hui frappé d'extranéité. Tu es devenu l'un de ces individus perdus dans le monde globalisé. C'est comme si tu n'avais plus de nationalité. Tu en es ainsi réduit à voyager d'un pays à l'autre, pour n'avoir pas à te retrouver dans celui qui est encore le tien, et pour lequel tu as consenti tant de sacrifices pour l'extirper de son triste sort. Aux dernières nouvelles, tu te trouverais au Cameroun (ironie du sort, le feu politique y a pris corps aussi). Avant cela, après le Mali, on te signalait à Dakar. Certains de tes amis te réclament à Paris pour prendre la tête d'un mouvement pour défendre ceux de tes infortunés frères d'armes politiques dont on cherche à avoir des nouvelles, tout en craignant le pire
Cher Saleh, ta situation n'est certes pas facile. Mais elle est le destin de tout combattant soucieux de voir ses idées et ses idéaux triompher. Or sur ce plan, je sais la constance de tes positions. Ceux qui lisaient vers la fin des années 1970 la production de l'équipe magique qui animait alors le trop éphémère magazine, Demain l'Afrique, ne peuvent oublier ta belle signature éditoriale. Mais c'est dans le combat politique que j'ai mieux appris à te connaitre. Et de cela, nous en reparlions encore à la fin du mois de janvier entre deux séances du Colloque Europe-Afrique qui nous avait fait nous retrouver l'un et l'autre, après plus de dix ans.
Je me souviens alors t'avoir aussitôt remercié pour avoir accepté de signer en 1997 la pétition que j'avais lancée pour inviter les acteurs de la guerre civile congolaise, qui alors faisait rage, à se tourner vers la voie de la paix. Tu n'avais pas hésité une seule seconde à faire ton devoir. Les signataires de cette pétition comptaient aussi un certain Abdoulaye Wade qui, sortant du bureau de celui qui était encore président du Sénégal, m'avait, en plus de sa propre signature, envoyé une note. Pour me dire : Même Abdou Diouf veut signer ! C'était une période extraordinaire. Homme de retenue par excellence, Diouf montrait là sa capacité à se muer en révolutionnaire
Cette pétition avait été conçue dans le bureau même du chef de l'Etat gabonais, Omar Bongo, médiateur de paix sans relâche qui, à l'époque, avec la collaboration de l'Algérien Mohamed Sahnoun, était devenu l'épicentre des efforts pour tenter de ramener la paix au Congo. Il avait encouragé l'idée dès que je lui en avais fait part en présence de celui qui était alors l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'Onu dans la Région des Grands Lacs.
Aussi bien, cher Saleh, en te retrouvant à Dakar, je ne pouvais qu'observer, avec ravissement, que tu étais resté fidèle à tes idéaux. Ceux qui ont pu s'entretenir avec toi, ou t'ont entendu pendant le Colloque de Dakar, peuvent le confirmer. C'est pourquoi quand j'ai appris la vague d'arrestations d'opposants tchadiens, aussitôt après la fin du Colloque, je m'étais empressé de demander à ceux qui y avaient pris part de 'mettre en pratique ce qu'ils prêchaient pendant ce rendez-vous'. A savoir poser un acte concret pour 'demander la libération de nos amis tchadiens'.
La pétition que j'ai soumise à la fondation Gabriel Péri, fut signée d'emblée par des démocrates authentiques, à commencer par Amath Dansokho. Des universitaires, des députés européens, des hommes politiques africains ou européens, des écrivains, des journalistes et des anonymes l'ont aussi signée. Plus de trois cent cinquante signatures. Le texte a été publié dans un certain nombre de journaux. Il a lancé un débat que nous croyons salvateur, utile. Il a surtout généré un élan formidable qui s'appuie sur une solide aspiration démocratique. Cet élan, nourri par un combat pour le respect des droits de l'homme, est d'autant plus méritoire qu'il intervient dans un contexte où le combat démocratique bat en retraite sur le continent. Car il est sous la pression conjuguée d'une Amérique qui n'est plus intéressée que par la lutte contre le terrorisme, d'une Chine, soucieuse de sécuriser ses contrats énergétiques, d'une Europe, sans âme, et d'une Afrique, dont les forces vives ont été laminées par la patrimonialisation de la vie publique.
Peu importe où tu te trouves à présent, cher Saleh, l'essentiel est que tu saches simplement que, dans ce climat de démission généralisée qui doit te démoraliser, il y a encore des combattants prêts à aller jusqu'au bout de leurs principes pour voir la vérité triompher. Même si c'est avec une grande peine qu'ils constatent que dans le combat autour des opposants tchadiens, en somme celui de la démocratie, les voix institutionnelles africaines sont restées particulièrement silencieuses. Au pouvoir, certains apôtres de la démocratie ont révélé une autre nature ; ils sont démasqués. Sur un plan plus général, l'Union africaine est inaudible sur cette question des droits de l'homme. Sa forfaiture est amplifiée par le fait que maintenant l'Union européenne et la France (en dépit de l'ambivalence de cette dernière dans ses relations avec les pouvoirs africains) n'ont pas hésité, ces derniers jours, à exiger la lumière sur le sort des opposants tchadiens.
A cause de cela, cher Saleh, le combat n'en devient que plus fondamental à mener, et gagner. Au nom d'une nouvelle Afrique. Pour sortir de celle sombre qui nous fait honte à nous tous, et dont les actes répréhensibles de Déby ne sont qu'un aspect fort minime d'un mal cancérigène provoqué par la mauvaise gouvernance de ceux chargés de mettre le continent sur les rails d'un développement et d'une démocratisation crédibles. Tiens bon, Saleh.

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