Bady Ben Naceur
14 Mars 2008
Férid Ben Messaoud est, sans doute, un cas particulier dans la mouvance de l'art contemporain tunisien. Non pas qu'il soit marginal ou bohème ou maudit - encore que ces termes collent à la peau et au vécu de biens des artistes de sa génération,
Indigènes
artistes rencontrés ici ou ailleurs, depuis plus de trente ans -, mais parce qu'il a toujours échappé, jusque-là, au pourquoi et au comment de ce que j'appellerai les «aberrations visuelles» auxquelles les critiques pseudo-scientifiques et autres amateurs du «bon goût» l'ont toujours cantonné, tant à Tunis qu'à Paris, où il a longtemps vécu. «Aberrations visuelles» au sujet de ses peintures et dessins anatomiques du corps humain, traités d'une manière réaliste et expressionniste, puis de ces portraits d'«indigènes» bien tunisiens avec leurs chèches rouge et bleu, leurs gandouras, à travers les «portraits tirés», exposés actuellement à la galerie Chérif Fine Art. Le pourquoi et le comment sont, en effet, deux éléments importants de ce questionnement fondamental autour de la singulière esthétique dans la peinture de Férid Ben Messaoud.
Une esthétique qui dérange, parce qu'elle navigue, à contre-courant de la peinture matérialiste et formaliste, au seul service du beau, alors que le peintre travaille à revaloriser un processus tout à fait contraire : le détournement du visible pour la contemplation d'un monde intérieur, la signification spirituelle du portrait d'un «indigène», à travers une démarche symbolique de son vécu, ses racines, son caractère, son être profond Tant d'éléments qui rejaillissent sur son faciès de Maghrébin, d'Arabe, de «bougnoule» sans autre fard que celui par lequel l'artiste y met de son talent.
Ainsi, cette «entropie», qui consiste en un «retour en arrière» - celui de la thématique des portraits aussi expressifs les uns que les autres, avec ce sens de la spiritualité voilée - ne nous rappelle-t-elle pas un pan de notre histoire bien maghrébine lorsqu'elle était vouée aux félonies de l'ère coloniale?
On remarquera, à propos de ces portraits, justement, que leur valeur relative n'est que provisoire comme le sont des portraits anonymes, anthropométriques de militants de la décolonisation photographiés dans un poste de commissariat des Françaouis d'alors. On remarquera aussi que, sortis de leur contexte, en tant qu'oeuvres d'art, ces portraits, à l'image de ceux qu'Andy Warhol imagina, pourraient devenir des tirés à part, et figurer comme des oeuvres (des multiples sur papier) dignes des oeuvres contemporaines d'un imaginaire maghrébin.
Cet imaginaire maghrébin qui est d'actualité en ce moment et dont le film Indigènes, justement, vient de nous dévoiler toute la teneur artistique, à partir de leur historie, à la fois émouvante et tragique. Dès lors, on pourrait s'interroger sur le pourquoi et le comment à propos de la notion de la représentation dans l'oeuvre peinte de Férid Ben Messaoud. Il s'agit d'un processus à la fois d'incarnation et de désincarnation des sujets développés dans sa peinture, pour exprimer ce vide qui hante cet artiste originaire de Gabès, devenu forcément apatride, mais encore soucieux de ses racines.
Les Ben Messaoud étaient nagère comme soldats de l'ombre et de la lumière, scrutant, au loin, des mirages d'images consolatrices à l'égard desquels, ils se tenaient toujours à distance.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.