L'Express (Port Louis)

Comores: L'État récupère Anjouan à coups de feu !

N.S., A. Mohamed

27 Mars 2008


Comores — C'est par les armes que le régime sécessionniste d'Anjouan a été chassé du pouvoir par une coalition multinationale. Il y a eu des morts, mais l'UA et les autorités comoriennes parlent de victoire. de la démocratie

C'Etait une opération militaire, surnommée «Démocratie aux Comores». Coordonnée par l'Union africaine (UA), avec le soutien de la France et des Etats-Unis, elle nous ramène à la dure réalité de ce monde : les conflits géopolitiques ne finissent pas d'être réglés au son des explosions et à l'image de la guerre.

Celle d'Anjouan, en plein océan Indien, n'échappe pas à cette violente règle internationale, qui ne cesse d'être dénoncée à cause des pertes humaines qu'elle engendre...

A Anjouan, l'île sécessionniste des Comores - dont le président Mohamed Bacar voulait explicitement d'une gestion séparée de l'ensemble comorien et implicitement d'un rapprochement avec Mayotte -, le rapport de force était nettement en faveur des troupes de l'UA.

Plus d'un millier de soldats comoriens, tanzaniens et soudanais contre environ 300 gendarmes restés fidèles au colonel Bacar. C'était un massacre annoncé, que les consultations diplomatiques n'ont pu éviter. Pourtant Anjouan n'est pas l'Iraq ou le Soudan...

Comme dans un film commando, avec des armes de destruction humaine dernier-cri, les troupes de l'UA ont débarqué à Mutsamudu, capitale de l'île sécessionniste, mardi à l'aube, alors que la population se réveillait à peine. Plusieurs explosions et coups de feu ont surpris les quelque 250 000 habitants de cette île, dont le président voulait une gestion autonome de l'ensemble comorien et un rapprochement avec Mayotte, l'île gérée par la France.

Quand les soldats de l'UA ont encerclé le palais présidentiel d'Anjouan, celui-ci était déjà déserté. Aux dernières nouvelles (mercredi matin), selon le porte-parole de l'armée comorienne, Mohamed Bacar et d'autres dirigeants d'Anjouan qui prenaient la fuite vers Mayotte, ont pu être localisés. A l'AFP qui l'interrogeait, ce porte-parole n'a pu confirmer s'il est vivant ou pas, capturé ou toujours libre.

Des dizaines de morts sont à déplorer, mais l'UA n'a pas encore émis de communiqué officiel. Sur son site Internet, on n'évoque même pas cette guerre aux Comores.

Face aux échecs des négociations, auxquelles ont participé la communauté internationale, des Etats-Unis à l'Europe en passant par les pays voisins de la Com- mission de l'océan Indien, c'est aux coups de feu donc qu'il a été décidé de renverser Mohamed Bacar.

Epargner une tuerie

Des combats à l'arme lourde ont ainsi opposé les forces du président d'Anjouan aux troupes de l'UA dans la localité de Ouani, où se trouvent la présidence et l'aéroport de l'île. Selon des témoins, plusieurs explosions et des coups de feu ont retenti, suivis de tirs à l'arme automatique des troupes de l'UA. La plupart de la population, qui vit dans la misère, ne s'est pas mêlée aux échanges, préférant fuir dans toutes les directions pour éviter d'être pris pour cible. Les combats se poursuivaient dans la nuit de mardi à mercredi.

Le ministre de la Défense comorienne a déclaré, dans la nuit de mardi, que «les forces sont en train de se déployer, elles progressent» et a évoqué «un peu de résistance à Barakani. Dans les heures à venir, elle sera réduite». «Ce n'est pas en trois heures qu'on peut avoir la maîtrise de toute l'île.» Selon lui, les habitants d'Anjouan accueillent les soldats de l'UA avec des cris de joie. Ce son de cloche n'est pas parta-gé toutefois...

Cette intervention armée aux Comores provoque des réactions partagées dans la région. Si certains pensent que c'était la seule option face aux agissements du colonel Bacar, d'autres remettent en question le pourquoi d'une intervention armée. «Pourquoi faire une guerre aux Comores, un pays si démuni déjà. Pourquoi les négociations diplomatiques ont-elles échoué», avance Said, un jeune Comorien engagé dans une organisation non-gouvernementale pacifique à Paris.

Sur le site d'un journal comorien qui fait état de cette guerre, une dame originaire d'Anjouan qui vite à Madagascar écrit ceci : «J'ai entendu que des gendarmes anjouanais sont morts au combat. Je me demandais si mon beau-frère y fait partie. Comment épargner cette tuerie ?»

Des questions qui restent, pour la plupart, sans réponse claire, hormis les laconiques déclarations officielles : «Bacar avait été prévenu depuis longtemps.»

A Maurice, le gouvernement a soutenu l'action de l'UA tandis que Vijay Makhan, du Mouvement militant mauricien, un ancien haut-cadre de l'UA, juge qu'il est dommage qu'on en soit arrivé là. Paul Bérenger, qui suit de près la situation comorienne, a souligné que «malgré les efforts de l'Afrique du Sud, la situation continue à évoluer vers un affrontement militaire avec des centaines de soldats soudanais et tanzaniens sur place».

Pleurer les disparus

Il avait aussi condamné l'attitude de la France et des Etats-Unis qui sont en faveur de cette action militaire.

D'autres observateurs politiques estiment que l'UA a souhaité redorer son blason militaire après ses retentissants échecs à Darfour et en Somalie. «Anjouan est la première victoire de l'UA si tant est qu'on puisse parler de victoire...», laisse entendre ce jeune Anjouanais dans un courrier électronique.

Parmi les dirigeants comoriens, c'est la joie de retrouver l'Anjouan qui masque la peine devant les morts. Mais est-ce vraiment la fin de l'instabilité chronique des Comores ?

A ce jour, tout ce qu'on peut dire, c'est que toute guerre demeure avant tout une faillite politique et diplomatique... La COI qui se réunit, discutera de longues heures encore des Comores. A Anjouan, des parents continuent de pleurer leurs disparus...

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