Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Côte d'Ivoire: Le pays n'est plus coupé mais... reste décalé au nord

Alexandre N'dri Koffi

28 Mars 2008


Les chefs militaires continuent à tenir leurs positions en zone rebelle, pendant que les civils se la coulent douce à la Primature à Abidjan...

Dans certains milieux d'Abidjan, un des moyens les raffinés d'introduire une discussion avec une femme, c'est de l'inviter à un " dialogue direct ". Allusion - on le comprend aisément - aux discussions conduites en début d'année dernière par le président burkinabè Blaise Compaoré, et qui ont conduit à la signature, le 04 mars 2007, des "accords de Ouagadougou ", censés régler - définitivement, on l'espère - la crise ivoirienne.

Demain 29 mars, cela fera un an que l'ex-chef de la rébellion, Soro Kigbafori Guillaume, a été nommé Premier ministre par son pire ennemi d'hier - mais son mentor d'avant-hier - le président Gbagbo Koudou Laurent. Et c'est le début d'une nouvelle polémique au bord de la Lagune Ebrié et bien au-delà, dans les savanes du nord et les montagnes de l'ouest du pays, zones contrôlées depuis le 19 septembre 2002 par le rébellion, et aujourd'hui rebaptisées Centre-Nord-Ouest, pour faire politiquement correct : pour nombre d'Ivoiriens, Soro à échoué et, avec lui, le processus de Ouaga.

Qu'est-ce qui a changé dans le nord du pays, le fief de Soro Guillaume ? Pour prendre la mesure des changements, un de nos correspondants s'est rendu il y a quelques jours à Bouaké et Korhogo, respectivement à quelques 350 et 600 km au nord de la capitale économique du pays.

Et comme on le verra avec les quelques clichés qui suivent, " tout est [encore] mélangé ", comme on dit à Abidjan...

Tiébissou : "Zone de confiance"

La petite localité, désormais internationalement connue parce que située, côté gouvernemental, à l'entrée de la "zone de confiance" séparant les deux forces belligérantes, a changé d'allure, en moins d'un an. La place commerciale, située sur la route nationale qui traverse cette bourgade de quelques milliers d'âmes, est désormais moins encombrée. Les centaines de camions qui, autrefois, stationnaient ici, dans les deux sens de déplacement, pour diverses formalités dont celles liées aux douanes, ont, comme par enchantement disparu. C'est dire si le gouvernement a tenu son engagement de lever les barrières. Ceux que l'on appelle ici " corps habillés " (policiers, gendarmes, militaires) et douaniers sont toujours en poste, mais le déploiement est moins impressionnant. Et, du coup, c'est les petits commerces qui vivaient de cette halte obligatoire de parfois 48 heures pour des camionneurs dont la plupart circulent entre le Mali ou le Burkina, qui en pâtissent.

Plus loin, dans la "zone de confiance", à proximité du ponceau sur ce petit cours d'eau qui finissait par marquer définitivement la frontière entre les deux camps, c'est le même calme plat. Seules les forces de l'Opération des Nations unies en Côtes d'Ivoire (Onuci) sont toujours en place, dans leur base et non plus au " check point ", dont la petite fortification a disparu.

Bouaké : Zéro Banco

L'entrée du " Corridor Nord " des ex-Forces nouvelles est, par contre, toujours aussi encombrée. Les soldats ex-rebelles sont toujours là, moins nombreux maintenant mais, surtout, ils ne portent plus d'armes (en tout cas elles ne sont plus visibles). Leurs habitudes n'ont guère changé : il faut montrer patte blanche et, surtout, le fameux laissez-passer délivré par l'Etat-major et, en outre, donner quelque chose " pour le thé ". Toutefois, le dispositif se serait allégé, et le laissez-passer ne serait plus exigé pour les personnes en mission.

En ville, une chose saute aux yeux de celui qui a connu cette ville il y a encore 12 mois : les soldats sont moins visibles. Signe patent du changement, de nombreuses bâtisses administratives font l'objet de menus travaux.

A commencer par la résidence du préfet, autrefois occupée par le commandant Wattao (de son vrai nom Issiaka Ouattara), adjoint au chef d'Etat-major des Forces nouvelles, qui avait pour particularité d'entretenir, dans sa cour, de nombreux reptiles dont des boas. Nul ne sait si l'ancien locataire les a emportés avec lui ou s'ils ont fini en " kedjenou " ou " sauce gouagouassou ". Le préfet s'y est installé (sans sa famille), même si, pour l'instant, il semble s'ennuyer ferme, en attendant que ses bureaux, pillés à l'occasion des troubles et abandonnés dans la broussaille, soient entièrement réhabilités. Comme lui, de nombreux autres fonctionnaires seraient revenus, et particulièrement les enseignants et le personnel médical. Les autorités estiment ce taux de retour à 75%. Autre signe de ce retour progressif à la normale : des militaires de forces régulières patrouillent en ville. Inimaginable il y a peu, même s'il semble encore s'agir d'officiers, qui ne circulent qu'à bord de leurs 4x4 (de fonction) climatisés. La ville, elle, semble revivre. Il y a manifestement plus de monde. La circulation devient de plus en plus difficile, surtout qu'en dehors de la route nationale qui traverse la ville, ainsi que la sortie ouest vers l'aéroport, le reste des voies est dans un état lamentable.

Le soir, une certaine animation semble être revenue. Les anciens " coins chauds " rouvrent progressivement. Même " Chez Dramane ", un espace autrefois plutôt calme parce que jouxtant les bureaux du commandant Wattao. L'immeuble de trois niveaux vient d'être remis à son propriétaire, une coopérative d'épargne et de crédit, et on peut désormais y manger une carpe braisée accompagnée d'attiéké, les oreilles assourdies par les tonnes de décibels de " coupé-décalé " qui fusent des quatre coins de ce carrefour, devenu un des endroits les plus prisés de la ville.

Et les civils alors ? Tous à Abidjan, dit-on, où ils officieraient au cabinet du Premier ministre Soro, comme conseillers, officiels ou occultes. Ils reviendraient toutefois régulièrement en ville les week-ends, à bord de rutilants 4x4. Au secrétariat général des FN, situé dans les locaux de l'ancienne Ecole des Infirmiers, qui autrefois grouillait de monde, c'est le calme plat. Même le chef de cabinet " résident ", Adrien Kokou, est absent, mais c'est lui, le " gestionnaire des marchés ", qui organise la collecte des droits de place sur les marchés de la ville. Les quelques sentinelles à l'entrée semblent s'ennuyer à mourir, et ne font même plus attention aux visiteurs. Retour à une vie quasi-normale en somme.

Abidjan : l'île de la tentation

La capitale économique, elle, continue sur sa lancée, avec quelques changements aussi. Le quartier d'affaires du Plateau, jusque là désert une fois la nuit tombée, semble retrouver une seconde vie. Des boîtes de nuit ont ainsi rouvert. Les Deux Plateaux, un moment délaissés, semblent également avoir repris du poil de la bête. La nuit tombée, les restaurants, dont désormais de nombreux chinois, vietnamiens, indiens, libanais et même indonésiens, sont pleins à craquer. On y note même des salons de massage thaïlandais. Et plus, si besoin est...

Côté quartiers populaires, Yopougon, au nord-ouest de la ville, tient toujours la vedette, avec, à côté de la fameuse " rue princesse ", une nouvelle adresse : " le zoo ". Un endroit où on peut manger tout ce qui rampe, et sous toutes les formes, depuis l'agouti pimenté jusqu'au boa, en passant par les hérissons et autres espèces plus ou moins rares, tout cela arrosé de bière.

Mais la " Zone 4 ", à droite du Bd Giscard d'Estaing, qui mène à l'aéroport, continue à tenir le haut du pavé de la vie nocturne, même si les réguliers changements d'enseigne témoignent des difficultés des tenanciers des restaurants et night-clubs, dont la densité à l'hectare est certainement l'une des plus élevées du continent. Certaines ont même dû baisser pavillon, à l'instar du "Moulin à huile", un restaurant-cabaret tenu par un vieux marseillais, célèbre pour ses séances de strip-tease. Principaux clients ici, les nombreux célibataires que constituent les éléments de la Force Licorne et de l'Onuci, ainsi que les nombreux patrons et cadres de Pme français, revenus après la crise de novembre 2004, sans leur famille, en attendant de jours meilleurs. A la grande joie des filles, nombreuses derrière les comptoirs, à la fois pour aguicher la clientèle et pour tenter de trouver son " blanc ". Le plus chic des restaurants est certainement L'île aux langoustes, tenu par Giorgio, un Napolitain, où sévit en bonne place la plantureuse Aïcha, une Marocaine à la poitrine opulente, à peine cachée par un bustier en " grillage ". L'île de la tentation...

Korhogo : au royaume de Fofié

Le fief de Guillaume Soro, qui a récemment accueilli, en grandes pompes, le président Laurent Gbagbo, garde fière allure. La cité commerçante reste toujours aussi animée en journée, en particulier au niveau de son marché. Ici, le bâtiment de la préfecture, qui servait jusque-là de bureau au " com-zone 10 ", le fameux Martin Fofié Kouakou, est en cours de travaux. Si, comme à Bouaké, les ex-rebelles sont moins visibles dans les rues, il n'en est pas de même pour le " com-zone ", dont le nom et le portrait - barbu - sont sur de nombreuses affiches, tantôt pour le " parrainage " de cérémonies dont celles de " Miss Korhogo ", tantôt pour la " réception " qui lui sera offerte par " les forces vives " de la ville, cérémonie au cours de laquelle il devrait recevoir des décorations et titres de notabilité, pour " services " rendus à la cité. Un culte de la personnalité qui est plus patent encore sur le petit écran.

En effet, ici, la Télévision nouvelle Peleforo (Tnp), mise en place par les rebelles à partir des installations de la Radio télévision ivoirienne (Rti), émet toujours, avec une grille centrée autour d'un arrimage sur TV5, des séries brésiliennes à l'eau de rose et de nombreux et longs communiqués de nécrologie, tout cela encadré par des messages à la gloire du " com-zone ". Nouveauté: les téléspectateurs ont désormais droit, sur la même antenne, aux tranches d'information de la Rti. Le président Gbagbo peut donc être vu et entendu, lui qui passait pour le diable en personne il y a quelques temps encore.

Le " commandant " Fofié, toujours sous sanction des Nations unies (interdiction de séjour à l'étranger et avoirs gelés) pour des massacres dont il se serait rendu coupable pendant les heures les plus chaudes de la contestation du pouvoir légal, à la différence de ses pairs de Bouaké et de Man, tient donc toujours la ville. Les quelques axes routiers qu'il a bitumés dans la ville l'année dernière commencent à se dégrader, mais lui n'en a cure. Sa ligne de conduite semble toutefois avoir changé, puisqu'il tente de se donner une image de bienfaiteur, une recherche d'absolution de ses péchés en somme. Mais, dans le fond, ses hommes continuent à contrôler les poches d'argent de la ville, à commencer par les importantes recettes du marché central, et rendent régulièrement visite aux nombreux commerçants de la place, pour lever l'impôt. Ils sont aussi présents sur la route qui vient de Bouaké, où le racket des transporteurs continue, comme en témoignent les longues files de camions à l'entrée des principales localités. Militaire le jour, homme d'affaires la nuit, Fofié continue également à tenir sa boîte de nuit, " Le Bolamba ", où il serait toutefois moins visible, puisque autrefois il trônait en personne au comptoir, entouré de ses gardes.

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