Le Pays (Ouagadougou)

Afrique: Intervention de l'Union africaine à Anjouan - Un espoir pour l'Afrique?

28 Mars 2008


éditorial

En même temps qu'il met fin au régime illégal de Mohamed Bakar, le débarquement des forces interafricaines à Anjouan achève de tourner une page de la tumultueuse histoire de l'Union africaine (UA) : faudra-t-il désormais compter avec l'interventionisme musclé de l'UA en cas de rébellion et autres autoproclamations victorieuses? En tout cas, à Anjouan, aux Comores, des insulaires pourtant patients auront contribué, à leur manière, à faire la leçon aux gens du continent généralement considérés comme impatients.

Certes, nul n'osait douter de l'issue de ce bras de fer qui a opposé un moment David et Goliath. Mais à force de crier l'imminence du débarquement et l'avènement d'une victoire totale et sans trop de victimes, les autorités fédérales comoriennes et les porte-parole de l'UA avaient commencé à lasser l'opinion. Et puisque l'UA avait habitué les peuples africains à ses revirements de dernière minute, on se laissait gagner peu à peu par ce manque d'intérêt qui vous fige soudainement alors que vous êtes en pleine course.

Ce qui ne surprend certainement pas, mais qui déçoit beaucoup les Africains, c'est davantage la fuite réussie du dictateur et sa suite en terre française de Mayotte. Encore une fois, la politique africaine de la France s'illustre négativement par l'ambiguïté de ses prises de position. Comment, après avoir suivi ce dossier épineux, constaté jour après jour la dégradation de la situation, une aussi grande puissance peut-elle ne pas envisager une telle fuite ? Pourquoi n'avoir pas prévu d'intercepter tout convoi suspect en ces périodes de tension dans la région? L'actualité dans cette partie de l'Afrique nous donne suffisamment d'éléments en rapport avec l'interception puis le renvoi illico presto de cargaisons de « boat people » en quête de l'El- dorado français pour qu'on ne pense pas à une fuite « arrangée ». Du reste, les choses ont tellement traîné qu'on est en droit de se demander si une telle sortie de crise n'était pas en discussion. Peut-être avait-elle déjà été à l'ordre du jour des récents entretiens Sarkozy-Thabo Mbeki lors du récent séjour du chef de l'État français en Afrique du Sud. Un tel scénario n'est pas à exclure, le président sud-africain s'étant montré réticent à voir débarquer des forces interafricaines à Anjouan.Comment comprendre qu'un groupe d'individus recherchés et traqués pendant des mois soient parvenus à passer par les mailles de filets aussi gigantesques?

Le manque de vigilance des autorités françaises apparaît ici comme du mépris envers les Africains et leur démocratie. Il appartient à présent à la France de remettre les intéressés aux autorités comoriennes et à l'UA pour qu'ils répondent de leurs actes. Dans le cas contraire, preuve sera donnée encore une fois que la France des desseins néocoloniaux, la France protectrice des dictateurs, se porte toujours bien.

Ce n'est nullement un fait du hasard si les anti-bakaristes de Mayotte manifestent ouvertement leur colère face à ce qui a l'air d'un arrangement. Les offres de dialogue de dernière minute du colonel Mohamed Bacar auraient-elles plutôt servi à divertir, le temps de négocier une entente avec les Français et peut-êre même avec les Comoriens? Il est en effet fort curieux que sitôt arrivés, lui et ses proches aient bénéficié d'autant d'égards, contrairement aux autres demandeurs dont justement des refugiés potentiels venus d'Anjouan et d'ailleurs. La France de la rupture osera-t-elle renvoyer Bacar et compagnie aux Comores pour qu'ils répondent devant la justice de leur pays? On le saura tôt ou tard. Mais, vu l'allure des événements, tout comme ses prédécesseurs, le dictateur d'Anjouan a des chances de mener des jours paisibles et dorés quelque part dans l'Hexagone.

Fait notable : le silence embarrasant des dirigeants africains, aux antipodes de cet interventionnisme de l'UA, lequel a lieu après le départ de l'un de ses initiateurs, le Malien Alpha Omar Konaré, ardent défenseur d'un panafricanisme innovateur, dynamique et surtout proactif.

D'où l'importance des leçons à tirer de ce geste peu habituel de l'organisation continentale. D'abord, cette opération a eu lieu en dehors du continent, au large des Comores. Une vraie expérience pour des forces continentales non habituées à de telles situations.

La question se pose maintenant de savoir ce que pourrait bien faire l'UA face aux autres cas de rébellion et autres coups de force sur le continent même : Soudan, Somalie, RDC, Tchad, etc. Ceci constitue une première, surtout qu'il s'agit d'une fédération en danger, et la demande d'intervention a été faite par le président. Mais n'y a-t-il pas tout de même nécessité de pousser la logique de cette ingérence jusqu'au bout? Devra-t-on convaincre d'autres comme l'Afrique du Sud à y adhérer? Comment élargir de telles actions? Il serait d'ailleurs fort utile de savoir à quelles conditions l'UA a obtenu la participation des forces soudanaises, ce pays n'étant pas un mode de gouvernance démocratique. Une telle action est-elle envisageable dans un pays souverain dont le président serait lui-même en cause?

Aussi faut-il partir de cette expérience pour bâtir des textes appropriés, prendre effectivement les mesures tendant non seulement à les vulgariser auprès des opinions africaines et internationales, mais aussi à les mettre en application, chaque fois que de besoin. Dans le même ordre d'idées, l'UA devrait aller plus loin et s'attaquer aux tripatouillages des Constitutions africaines, aux élections trafiquées et aux sécessions de fait, toutes choses qui sont le plus souvent sources de drames. L'UA devrait absolument avoir aussi son mot à dire sur toutes ces questions.

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