Le Nouveau Réveil (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Lettre ouverte au Président Henri Konan Bédié

André Silver Konan

29 Mars 2008


opinion

Bonjour monsieur le président,

J'ai choisi de vous écrire cette lettre aujourd'hui. J'aurais pu le faire avant ou après mais j'ai choisi la date d'aujourd'hui. Ce jour pour la simple raison que vous êtes à Yopougon. Yopougon " la belle ", cette commune entièrement (députés et maire) entre les mains du Front populaire ivoirien (FPI) où la refondation expérimente sa vision de la gestion locale. Le résultat est là : " Combien de ménages peuvent-ils aujourd'hui s'offrir plus d'un repas par jour ? Combien de parents d'élèves sont-ils en mesure d'assurer les frais d'écolage, de santé et d'entretien de leurs enfants ? Combien ont-ils abandonné leurs maisons et leurs foyers, faute de moyens pour faire face au loyer et à leurs charges ? ". Je ne fais que vous citer, monsieur le Président. Vous êtes à Yopougon aujourd'hui. Je vous conseillerais d'aller jeter un coup d'oeil du côté de Wassakara. Vous mesurerez la profondeur de la détresse humaine. Je vous suggère d'aller faire un tour à la Sicogi. Vous pourrez voir comment vit une famille où le père de famille devenu grand père et arrière-grand-père habite avec ses filles et leurs enfants ainsi que les compagnes accompagnées d'enfants de ses fils eux-mêmes étant sous le même toit, dans une maison de trois pièces. Si vous avez le temps, allez faire un tour à Yao Séhi. Vous pourrez vivre en direct le pittoresque d'une ambiance de cour commune où pauvreté déshumanisante côtoie désespoir et désespérance.

Monsieur le président,

Je vous félicite de votre initiative de tenir un meeting politique à Yopougon. Le Yopougon où Laurent Gbagbo, entre deux discours enflammés d'opposant historique, envoyait des flèches au vitriol à ses adversaires politiques et où les militants de son parti, nourris à la sève de la propagande à la mythique place Ficgayo (depuis que le FPI est là, cette foire a d'ailleurs disparu), retournaient dans leurs quartiers et rêvaient béatement d'une Côte d'Ivoire refondée. Je vous félicite de ce que vous ayez décidé de marquer et de matérialiser votre vision de l'opposition civilisée qui a tant manqué à la Côte d'Ivoire au moment où le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, dont vous êtes le président) était aux affaires et que vous avez résumé dans la " démocratie apaisée " quand vous teniez les rênes du pouvoir. Je pourrais me prononcer dans une autre épître sur la lecture que je fais de votre façon de mener l'opposition dans un pays conduit par un homme qui a un mépris souverain pour la vie humaine. Pour aujourd'hui, j'aimerais que nous visitions ensemble l'évolution politique de ce pays nôtre qui, comme un bateau ivre tenu par un commandant insouciant, vogue sans retenue " vers des gouffres amers ". Depuis 2005, après une élection calamiteuse et un règne tout autant calamiteux, Laurent Gbagbo est reconduit tacitement (c'est bien le mot) à la tête du pays. Octobre 2006, puis décembre 2007, enfin juin 2008. Sur cette dernière échéance, personne n'est dupe. Le délai ne peut être tenu. Personne n'ose le dire pour l'heure mais tous, nous savons que le délai ne peut être tenu.

Monsieur le président,

L'élection présidentielle n'aura pas lieu en juin 2008. C'est une lapalissade. Alors, face à cet échec de l'accord politique de Ouagadougou, que fait-on ? J'allais dire que fait le PDCI ? Mieux, qu'est-ce que vous faites ? Le PDCI va-t-il faire comme le Comité d'évaluation et d'application (CEA) de l'accord politique de Ouagadougou qui, dans une honteuse politique de l'autruche, a refusé de voir que le tandem Gbagbo-Soro ne peut pas respecter son engament qu'il a librement pris à Ouagadougou ? Le PDCI, votre parti, va-t-il continuer après juin 2008 d'accompagner Laurent Gbagbo dans sa bien maligne stratégie du gain de temps ? Autrement dit, le PDCI dont vous êtes le président va-t-il toujours siéger dans un gouvernement qui n'est pas le sien et continuer de servir de caution politique à un chef d'Etat qui n'a obstinément aucune envie d'organiser des élections qu'il est convaincu de perdre ?

Monsieur le président,

C'est la problématique que je me permets en toute humilité et respectueusement de vous soumettre. C'est le questionnement que vous soumettent, par ma modeste personne, nombre de personnes qui vivent dans ce pays et qui observent de l'extérieur la politique telle qu'elle est menée dans notre pays. Ce sont des préoccupations qui, par ailleurs, tracassent vos militants.

Aujourd'hui, je serai certainement à votre meeting. Je vous écouterai. Je sais que j'aurai des réponses à mes préoccupations.

Bon meeting, monsieur le président !

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