Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Mwinyi Hamza Badjoko - « On ne gère pas un pays en se lamentant, en jouant au cache-cache »

OLIVIER DIOSO

31 Mars 2008


interview

Kinshasa — L'acteur politique, Mwinyi Hamza Badjoko, rompt le silence observé depuis les élections présidentielle et législatives auxquelles sa famille politique, le G 14, n'a pas participé.

Se confiant au Potentiel, il donne, ci-dessous, les raisons de cette absence et celles de la non participation à la transition. Il distribue des cartons rouges aux institutions et parle de problèmes brûlants d'actualité, notamment la question Ne Muanda Nsemi du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo et de l'équation Nkundabatware.

Mwinyi Hamza Badjoko, vous êtes président du Parti démocrate/Nouvelle génération politique, ancien modérateur du G 14 et ancien co-modérateur du groupe A de l'opposition politique lors de la désignation du vice-président de la République pour la transition avec le Parti lumumbiste unifié (Palu), à l'issue de l'Accord de Sun City. Vous avez refusé de participer aux élections et à la transition. Et depuis lors, vous vous êtes tu. Pourquoi ce silence ?

Nous nous sommes tus parce que, comme vous venez de le souligner vous-même, nous n'avons participé ni à la transition ni aux élections parce que la désignation du vice-président de la République pour la transition a été violée. Comme aussi rien n'a été respecté par rapport à tout ce qui a été fait pendant le Dialogue intercongolais à Sun City pour l'organisation des élections. Il était entendu, pour ces élections libres, démocratiques et transparentes, entre autres pour des problèmes d'ordre éthique ayant trait à l'organisation de ces scrutins, il devait y avoir le recensement de la population, l'identification des Nationaux, la livraison des cartes d'identité, l'inscription sur les listes électorales pour permettre aux gens d'aller voter en désignant librement leurs dirigeants. Cela n'a pas été fait. Il y a eu un coup de force que la Communauté internationale et la Commission électorale indépendante (CEI) de Malumalu ont, à elles seules, décidé d'enrôler seulement des Congolais pour les élections sans qu'il y ait identification et recensement. Ce qui me paraît une grande aberration. Voyez ce qui se passe en Côte d'Ivoire. Les Ivoiriens se sont retrouvés pratiquement dans une situation similaire. Jusqu'à présent, ils cherchent à organiser des élections véritablement démocratiques, libres, indépendantes et transparentes. Parce que les élections, techniques politiques dans la démocratie, arrivent à désigner réellement les gens et créent le fondement et la légitimité des gens pour pouvoir gérer un Etat. Voilà pourquoi les mauvaises élections ne peuvent pas engendrer un Etat solide. Raison pour laquelle nous n'avons pas voulu participer à ces élections-là. Par ailleurs, quand vous observez bien ces scrutins, la liste électorale n'est pas connue. Il en est de même du nombre réel des électeurs qui ont participé, du fichier électoral. On ne sait pas qui était qui et qui avait fait quoi. Par rapport à ces élections, nous nous sommes battus pendant dix-sept ans pour la démocratisation de la République. Nous continuons à lutter pour l'avènement d'un véritable Etat de droit. Ainsi, nous ne pouvons pas cautionner cette supercherie, cette arnaque démocratique que cautionne la Communauté internationale.

Comme en 1960. Aujourd'hui, encore, cette même Communauté internationale a assassiné la démocratie au Congo. Aujourd'hui, on nous dira que des étrangers sont allés voter, qu'ils ont été votés, élus. Notamment au Parlement. Cela en violation de la Constitution. Ce qui veut dire que la Loi suprême du pays, elle-même, n'a pas été respectée. Pourtant, elle a été votée par un référendum populaire. C'est dire que la volonté du peuple n'a pas été respectée. Voilà pourquoi, nous qui sommes le garant de la lutte pour la liberté, la démocratie de ce pays depuis 1960, n'avons jamais trahi ces idéaux. Nous avions estimé nécessaire de rester à l'écoute de ces élections que nous avons appelées la supercherie internationale avec une partie de l'élite congolaise qui ayant choisi, une fois de plus, de trahir le Congo. A l'instar de ce qui s'est passé en 1961, après l'assassinat d'Emery-Patrice Lumumba.

Voulez-vous dire que ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui sont des violateurs de la Constitution ?

Pas seulement de la Constitution. Mais aussi de l'Accord global et inclusif qui n'a pas également été respecté. Ils se sont inscrits dans le schéma de la violence comme mode d'accession au pouvoir, inauguré depuis le 14 septembre 1960, lors du premier putsch de Mobutu avec la neutralisation du président Kasa-Vubu et du Premier ministre Lumumba. La communauté internationale, présente, avait cautionné la situation. Toutes les conditions étaient réunies pour ce faire. Aujourd'hui, les élections ont été organisées par des gens issus de la violence.

Il s'agit notamment de ceux de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL) du Congo qui s'est muée en Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), en Mouvement de libération du Congo (MLC) et en Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). Sans oublier le RCD/Kisangani-Mouvement de libération et autres Maï-Maï. Tous ces gens ont été légitimés par la voie démocratique. Mais de quelle manière ? Par la violation systématique de la Constitution. C'est inacceptable pour nous, démocrates de ce pays.

Qu'à cela ne tienne ! Les institutions de la République sont là et fonctionnent tant bien que mal depuis plus d'une année. Ne voyez-vous pas que vous avez tort de ne pas y participer ?

Premièrement, le fondement de ces institutions n'est pas solide. Parce que tout est violé, tout est entaché d'irrégularités. On dit qu'au parlement, en l'occurrence à l'assemblée nationale, on compte près de deux cents étrangers. En second lieu, la violation de la Loi par la Cour suprême de la justice pour avoir exclu des parlementaires déjà élus et qui ont été légitimés par un parlement. La Cour suprême viendra prendre un arrêt pour évacuer ces gens de ce parlement. Parmi eux, le président du bureau provisoire de l'Assemblée nationale qui a mis en place le bureau définitif. Ce qui signifie que le bureau actuel de cette chambre basse du parlement est illégitime. Parce que mis en place par quelqu'un d'illégitime. Ne vous rendez-vous pas compte que ces institutions sont, elles-mêmes, entachées d'irrégularités. C'est pour vous dire que le vers est déjà dans le fruit. Qu'à cela ne tienne ! Toujours, la nomination, qui a créé des problèmes au niveau des magistrats désignés sans le Conseil supérieur de la magistrature prévu par la Constitution, constitue encore une autre violation de cette Loi suprême. Combien de fois la Constitution a été violée en l'espace d'une année ! Et avec quel type de violation ?

Plus grave : l'Assemblée nationale, garante du respect des lois et des droits, viole, elle-même, la Loi suprême en mettant la Constitution en moratoire pendant trois mois, au lieu de l'appliquer. L'un des articles de la Constitution stipule que la Nation congolaise est une et exclusive. Elle ne peut pas être obtenue concurremment avec une autre nationalité. Cela veut dire que ces institutions sont, elles-mêmes, frappées d'illégitimité. Même au niveau gouvernemental, l'immobilisme est total depuis plus d'un an. On n'a pas vu ce que le gouvernement a pu faire. Au contraire, c'est la désolation totale. Le pays tourne au ralenti total. C'est la faiblesse des soubassements de mise en place des institutions qui fait qu'elles perdent leur légitimité. Ces institutions sont incapables aujourd'hui de régler les problèmes de nationalité, d'Etat, de sécurité, notamment à l'Est du pays avec Nkundabatware, un général déchu avec qui le gouvernement a négocié, pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale. Comment négocier avec le chef d'un parti politique qui n'est pas reconnu officiellement ?

Ce qui démontre la faiblesse de cette institution. Où est le pouvoir régalien de l'Etat ? On ne voit pas l'engouement de la population qui se mobilise derrière les pouvoirs publics, par rapport à leur légitimité issue des élections. On nous a dit qu'après les élections, il n'y aura plus de guerre, qu'il n'y aura plus de mécontentement, qu'on va résoudre tous les problèmes. Mais, depuis que le pouvoir est en place, il y a eu combien de massacres à Kinshasa, au Bas-Cngo. Jean-Pierre Bemba, président du MLC, deuxième à l'élection présidentielle, est chassé de Kinshasa à coups de canons et vit en exil avec la complicité de la Communauté internationale. Et vous allez me dire que les institutions sont solides ? Aujourd'hui, on interdit une association comme celle de Bundu dia Kongo. Hormis la déclaration de Ne Muanda Nsemi, chef spirituel de ce mouvement politico-religieux, sur la reconstitution de l'ancien royaume Kongo que je condamne avec toute l'énergie nécessaire, car cherchant à perturber l'ordre établi et reconnu par l'Union africaine (celui de respecter les frontières héritées de la colonisation, toutes les revendications de Ne Muanda Nsemi sont légitimes. Nous ne comprenons pas pourquoi on peut suspendre une association comme celle-là et laisser une organisation qui n'existe pas, si ce n'est pas la force des armes. On négocie avec elle, on déplace tout un monde, on dépense de l'argent. Cela signifie que quand on a des armes, on est plus fort dans ce pays, on est plus entendu que ceux qui se réclament de la lutte pour la démocratie, pour la liberté.

Vous avez évoqué le cas Nkunda. Accordez-vous une chance à la restauration de la paix dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, après la Conférence de paix, de sécurité et du développement tenue dernièrement à Goma ?

Nous ne pensons pas qu'il y ait une grande difficulté pour restaurer la paix dans le Nord-Kivu et même dans le Sud-Kivu. La question Muanda Nsemi de Bundu dia kongo est en train d'être réglée de façon régalienne. Pourquoi ne règle-t-on pas la question Nkundabatware de la même manière ? De même pour le Sud-Kivu ? C'est-à-dire par l'usage de la force publique. Pourquoi ne pas placer vingt mille hommes, trente mille hommes là-bas pour régler la rébellion de Nkunda ? Si c'est une rébellion, il faut l'écraser. Si c'est une dissidence au sein de l'armée, il faut l'étouffer. Si c'est un groupe soutenu par un pays voisin, il faut déclarer la guerre à ce pays. On ne gère pas un pays en se lamentant, en jouant au cache-cache. Avec la réalité, on gère un pays avec tous les moyens dont dispose la Loi. Leur propre Constitution leur donne des moyens pour régler ces problèmes.

A savoir décréter l'état d'urgence, par exemple. Comment peut-on régler le problème du Bas-Congo de manière forte. La vraie question est de savoir donc pourquoi ne règle-t-on les problèmes du Nord-Kivu et du Sud-Kivu de la même manière ? Pourtant, nous n'avons pas une armée faible. Nous ne croyons que nos militaires soient incapables de mettre Nkunda hors d'état de nuire. Ce n'est pas que Nkundabatware est plus fort qu'un Etat. Nous croyons plutôt qu'il doit y avoir des agendas cachés que nous ne maîtrisons pas. Nous croyons qu'un gouvernement légitime, responsable peut mettre fin à cette situation. Par ailleurs, nous pouvons aussi invoquer le problème de Kahemba dont on ne parle plus aujourd'hui. Est-ce que cette localité est revenue au Congo ?

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