L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Au creux des vallées de l'histoire, des fourrés de la politique, des grands espaces de la culture, des plages du développement durable

Port Louis — De quoi passer les étapes du dire à l'agir, en passant par la case réfléchir. Littéralement, Du rêve à l'action. C'est là le titre de l'ouvrage signé Brigitte Croisier, publié chez Océan Editions. Ouvrage de réflexion que l'auteur et son «sujet» sont venus nous présenter mercredi. Livre qui regroupe une trentaine de discours que Paul Vergès a prononcés en sa capacité de président de Région, fauteuil qu'il occupe depuis 1998.

Des tournures de phrases pour restituer le sens dans lequel tourne le monde. Pour inciter les Réunionnais d'abord, nous ensuite, à sortir des seules dimensions du cliché habituel de «petite île perdue dans l'océan». Et dégager un «sentiment profond de l'unité du monde, car nous sommes arrivés à un moment où on ne peut décider de son avenir sans considérer les courants profonds».

Oeuvre-testament. C'est un peu le sentiment général que laissent ces passages à butiner, à analyser. Legs d'un homme après tout, âgé de 83 ans. Fait de beaucoup de prévisions. Quand ce n'est pas de la prévoyance. Il le dit lui-même. «Je parle beaucoup, j'écris peu». Et s'il donne parfois l'impression d'annoncer une apocalypse prochaine, Paul Vergès s'en défend dans l'entretien liminaire qu'il accorde à Brigitte Croisier. «On peut effectivement être tenté par le catastrophisme.

La perspective de l'apocalypse a régulièrement hanté l'imaginaire humain, se nourrissant de la crainte du futur et du sentiment de culpabilité ( ) Pour cela, il nous faut nous attacher à mieux appréhender la complexité de notre monde actuel. La lucidité éclaire la responsabilité».

Point de départ de ses réflexions : la «bombe démographique». Avec ses conséquences sur la sécurité alimentaire, la distribution des ressources en eau, en énergie entre autres.

N'attendons plus, agissons. C'est en substance ce que dit Paul Vergès. «au risque d'agacer des collègues en politique mais aussi des journalistes, Paul Vergès ne manque pas de dénoncer la soumission à l'immédiat, qu'il s'agisse des échéances électorales ou du rythme.

Quant à lui, il préfère inscrire sa vision dans une longue durée : le passé éclaire le présent où s'esquisse déjà la figure de l'avenir ( ) le politique se fait donc historien à sa façon», commente Brigitte Croisier en préambule de la partie de l'ouvrage regroupant les discours ayant trait à l'histoire et la politique.

Perle de cette section : le dialogue entre Aimé Césaire et Paul Vergès en 2006, à l'occasion du 60ème anniversaire de la loi de la départementalisation du 19 mars 1946. «dans les débats d'alors, à l'Assemblée, tu évoques «la misère la plus injustifiable dans les vielles colonies», rappelle Paul vergès à Aimé Césaire. «Penses-tu qu'après 60 ans, les gens ont encore le souvenir de cette misère ? Ou bien les gains sociaux dans les domaines des salaires, de l'enseignement, de la santé n'ont-ils pas fait oublier ce qui existait il y a 60 ans ?» Et le vénérable poète de Fort-de France de répondre : «la misère ne s'oublie jamais».

«Du rêve à l'action»

â- «Une observation : ceux à qui nous avons rendu hommage comme Granmoun Baba, Granmoun Lélé, le Rwa Kaf, sont des granmoun qui nous ont quittés. C'est donc à la fin de leur vie que leur mérite a été enfin reconnu. Mais à partir du moment où nous avons réussi à faire sortir le maloya du «fénoir», à le mettre au devant de la scène, il exprime tellement l'âme des réunionnais qu'aujourd'hui il anime toute La Réunion ( )

Tous ceux que nous avons évoqués étaient analphabètes, illetrés, mais c'étaient des créateurs, des intellectuels, même analphabètes. A l'école, on cite les grottes de Lascaux comme exemple d'un art préhistorique inégalé, or c'est l'oeuvre d'illettrés, d'analphabètes.

Il ne faut pas faire du code de l'écriture le passage obligé pour être reconnu comme un intellectuel. On peut être à la fois analphabète et intellectuel, illetré et créatif. Grâce à des Granmoun Lélé, des Granmoun Baba, grâce à Firmin Viry, les créateurs de maloya sont maintenant de plus en plus jeunes, le flambeau a été passé à temps.

Sans ceux que nous honorons aujourd'hui, cette créativité aurait été perdue. Ils ont été des passeurs de culture, ils ont fait passer ce dont ils avaient hérité pour que cela ne disparaisse pas. Grand est leur mérite.

Dans les discours rapportés par la presse, on voit que tel ou tel est décoré, au milieu d'une foule bien habillée. Ce que nous faisons aujourd'hui est plus qu'une décoration. Ces passeurs de culture ont sauvé la flamme à travers les humiliations, la pluie et le vent des cyclones, ils l'ont sauvée et passée à la génération suivante. Tout le peuple de La Réunion est concerné. C'est pourquoi nous ne serons jamais assez reconnaissants à tous ces passeurs, à tous ces «zarboutan nout kiltir».

Nous rendons hommage à ces hommes aujourd'hui, mais il y a trente ans, il fallait se cacher pour jouer du maloya, considéré comme quelque chose d'arriéré. Cependant, même dans la honte, le désir était trop fort, les musiciens ne pouvaient pas ne pas réunir. J'ai senti cette force-là. » Discours prononcé dans le cadre des actions de préfiguration de la Maison des civilisations et de l'Unité Réunionnaise.

Le 22 octobre 2005, le titre de «Zarboutan nout kiltir» au maloyèr Firmin Viry. Avec lui et à titre posthume, ont été également distingués Granmoun Lélé, Granmoun Baba et Granmoun Bébé.

Ce titre honorifique est décerné chaque année à des Réunionnais qui ont oeuvré pour la préservation, la transmission et la création dans le domaine du patrimoine culturel immatériel réunionnais.»


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