Libération (Casablanca)

Maroc: Chômage, exclusion, le cercle vicieux

Julien PAGES

2 Avril 2008


Il est environ 13 heures, Ali, 34 ans, boit son café noir à la terrasse d'un bar. Avec ses compagnons d'infortune, ils ont l'habitude de s'asseoir à l'extérieur.

Parce que, contrairement aux travailleurs qui viennent de temps en temps «griller quelques billets», ils n'ont pas les moyens de prendre la bière. Également parce que de là où ils se trouvent, ils peuvent observer les va-et-vient de tout le quartier. Regarder défiler en les commentant, les grosses voitures des riverains, interpeller les filles qui passent, et fumer quelques «joints» sans être inquiétés par une police qui laisse faire.

«Je viens juste de me réveiller. J'ai pas pu dormir hier avant 5 heures du matin, j'ai fait des cauchemars toute la nuit. Les cachets n'ont rien fait». Il sort une plaquette de neuroleptiques prescrits par un médecin peu regardant. « C'est la pire des drogues, et ça coûte cher. Mais sans ça, je ne me sens pas bien, je m'énerve facilement.»

Il parle dans un français débridé, mais il sait se faire comprendre. Il a appris la langue à l'école de la rue faute d'avoir suivi une scolarité complète. Sur son téléphone portable, une longue liste de numéros témoignent de ses liens avec l'Hexagone. « Ce sont des touristes que j'ai rencontrés à la gare ferroviaire Casa-Voyageurs, ou des amis qui ont immigré clandestinement. Vous savez, j'aime beaucoup la France, c'est un beau pays, me dit-il. Je voudrais y aller moi aussi, inch'allah.»

A son âge, Ali n'a ni femme, ni travail, ni appartement propre. Il vit chez ses parents, fréquente occasionnellement des filles dans la même situation que lui et ne gagne le peu d'argent qui lui permet d'acheter son café et ses «joints» qu'en faisant la promotion des hôtels aux touristes qui débarquent, ou bien à l'aide de petits trafics. «Moi je ne vole pas», ajoute-t-il.

Ali est connu dans le quartier pour être un grand parleur, toujours d'humeur à blaguer et un coureur de jupons. Ses journées s'évaporent lentement, dans un triangle des Bermudes localisé entre sa chambre, le parvis de la mosquée et la terrasse où il retrouve ses «collègues». «Je n'ai pas beaucoup de vrais amis ici, la plupart, tu ne peux pas leur faire confiance, tout ce qu'ils veulent, c'est te prendre quelque chose».

Après avoir été serveur de café, ouvrier en bâtiment puis réparateur électroménager pour plusieurs petites entreprises, il affirme être sans emploi depuis plus de 3 ans. «Il y a bien du travail, mais, faire des journées de 10 heures pour gagner 1500 dirhams. À quoi ça sert?» lance-t-il lorsqu'on lui demande s'il ne veut pas se trouver une occupation.

Casa, et plus généralement les grands centres urbains, s'ils ont drainé les masses d'exilés ruraux, comme une oasis de profusion et de liberté, s'avèrent bien souvent être des mirages, incapables de répondre à leurs attentes.

Véritables vitrines d'un monde fantasmé, avec ses panneaux publicitaires et son architecture moderne, ces grandes villes ne laissent aux plus démunis que l'espoir de s'envoler vers de meilleurs tropiques.

« Il n'y a rien à faire ici», reprend Ali après un silence de plomb. «À moins d'avoir de l'argent». «J'ai des amis qui sont allés voir des fkihs, ajoute-t-il, quelques mois plus tard ils partaient en Europe, la preuve que ça marche.»

Parmi ses congénères, nombreux sont ceux qui ont fait le voyage, clandestinement, jusqu'à Amsterdam ou Bruxelles. Les moins chanceux ont fini par être rapatriés. Certains y ont goûté à l'argent et au luxe, ou bien à la misère et à l'exclusion. D'autres, comme Youssef, intercepté dès son arrivée au port, à la sortie du container où il avait passé plusieurs jours sans boire ni manger, n'ont pu rapporter de leur «voyage» que quelques souvenirs fugaces d'Europe. Lui, il l'a scrutée depuis la voiture de police qui l'amenait du Havre à l'aéroport Charles de Gaule, il continue d'en parler avec une lueur dans les yeux.

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